Accusations du 13.XI.

Pendant dix ans je n’ai pas jugé opportun de me tourner vers mes souvenirs de novembre 2015. Cela me semblait hors de propos : je n’ai pas été, mon entourage proche n’a pas été victime des attentats. Il n’y avait rien à dire, aucune place à donner qui ne serait pas volée aux principaux concernés. Je voudrais maintenant me souvenir, lira qui voudra.

Le 13 novembre, nous avons répété tard et je suis rentré chez moi. Censément l’histoire s’arrête là. Il me semble un peu indécent de me rappeler qu’une semaine plus tôt, je suis allé voir un spectacle à La Loge, un petit théâtre de la rue Charonne qui a fermé depuis, et qu’ensuite nous sommes allés, ma compagne et moi, boire un verre à la terrasse de La Belle Équipe, à cinquante mètres de là. Quelques jours plus tôt, nous étions allés voir Damiaan De Schrijver et ses camarades au Théâtre de la Bastille, juste à côté, et sans doute boire un verre dans le quartier également, je ne sais plus.

Nous étions de ce monde-là, sans y penser. En journée, préoccupés de faire du théâtre. Le soir, une fois par semaine au moins, un spectacle ou un film, et puis un verre en terrasse, comme on le voit, souvent dans ce coin du 11e arrondissement. Un soir d’automne à la terrasse de La Belle Équipe, il ne devait pas faire moins de douze degrés, et puis les terrasses étaient chauffées à l’époque. À la table voisine discutaient des élèves du Cours Florent en fumant des roulées.

Je ne voulais pas, je ne voudrais pas en faire une affaire personnelle, parce que le 13 novembre je n’y étais pas, mais l’idée s’est installée, immédiatement après les faits, que nous étions visés. Que cette idée s’installe était bien sûr l’idée elle-même. Le 14 novembre, la voix du communiqué enregistré par Daesh le dira, en français de France : « Huit frères, portant des ceintures d’explosifs et des fusils d’assaut, ont pris pour cibles des endroits choisis minutieusement à l’avance », des endroits de Paris, « capitale des abominations et de la perversion ».

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Cela a été tellement dit et redit que c’en est oiseux sans doute, mais il faut se souvenir de ce choc, et de la naïveté derrière ce choc, de comprendre que l’on a été compris comme une cible. D’autres n’ont pas le choix, dès la naissance, de ne pas le comprendre, mais ce n’était pas notre problème à nous. Il y avait un climat, délétère, mais tout cela était, malgré Charlie, l’Hypercacher, la polarisation agressive de la parole publique, tout cela était encore très loin. Le 12 novembre encore quand est tombée la nouvelle des attentats de Beyrouth. Le 13 novembre même quand est venue celle de l’attentat de Bagdad.

Nous étions très conscients, pourtant, de l’escalade du désordre et de sa signification. Nous allions aux rassemblements de soutien aux opposants du régime d’Assad. Les réfugiés affluaient, il y avait des actions de solidarité. Paul Veyne était dans les médias pour parler de la destruction de Palmyre, de la disparition d’un trésor, de la mémoire d’une civilisation lettrée dont « les empereurs se faisaient représenter un livre à la main ». Pour certains tout cela était très proche, pour la plupart, comme moi, c’était encore ailleurs. Présent, oui, respirable, mais au titre d’une atmosphère d’inquiétude – c’était culturel. Les films dont on parlait étaient Timbuktu, Mustang, Dheepan, qui racontaient une menace, qui désignaient, souvent, un ennemi, un barbare, qui nous faisaient réagir, mais par lesquels nous n’étions pas concernés. Je rencontrais des classes de Seine-Saint-Denis pour parler d’art, il y avait du chahut mais on parlait ensemble, ce n’était pas comme ce qu’on voyait au cinéma. On pouvait se réjouir que ces récits-là, d’ailleurs, soient devenus visibles, de voir de nouveaux protagonistes dans ce cinéma-là, autant que l’on pouvait se réjouir que leurs histoires ne soient pas les nôtres. Ces histoires de Barbares.

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Le spectacle que nous étions allés voir à La Loge, rue de Charonne, c’était Auto-accusation (Selbstbezichtigung) de Peter Handke, mis en scène par Félicité Chaton. Je me souviens être sorti très enthousiaste. La pièce forme une sorte de diptyque avec le premier texte de Handke pour le théâtre, plus connu, Outrage au public, qui comme son nom l’indique nous prend à partie, nous dans la salle. Auto-accusation, en miroir, est la litanie d’un sujet qui s’énonce et se dénonce, se décrit dans tout ce qui le rend quelconque, son insipidité, ses renoncements.

Le texte est neutre à dessein, de sorte que la voix qui dit je pourrait venir de nous, et que nous sommes en réalité, comme dans Outrage au public, pris à partie, mais de façon plus subtile, plus subreptice, qui sent moins l’actionnisme et les années 60. Ce soir-là, la voix est celle du comédien Xavier Legrand, son corps, tout près de nous sur une scène vide, dans ce petit théâtre de quatre-vingt places, se présente, connu : habillé comme s’il sortait d’une journée de travail de bureau, il a quelques années de plus que moi, une barbe de trois jours. Handke a voulu écrire une voix universelle, fatuité d’homme blanc bien sûr, qui toujours nous présente l’écrivain tel qu’il se reconnaît dans le miroir comme une figure de l’humanité entière. Mais ce soir-là, rue de Charonne, le corps, lui, n’a pas besoin d’être universel, c’est simplement le nôtre, celui des gens comme moi, qui sortent rue de Charonne, qui font du théâtre et boivent des coups à deux pas du métro Charonne, sans penser aux années 60, celles de Handke, ou celles de l’OAS et du premier état d’urgence.

Sur scène, Xavier Legrand n’a pas besoin d’insister sur l’identité de son corps et des nôtres, ce corps ne fait que poser l’évidence d’un cadre. Le texte, lui, se contente d’énumérer : « Je suis né. (…) Je suis devenu. Je suis devenu responsable. Je suis devenu coupable. » Rien n’arrête le flux de la confession, qui en même temps ne confesse rien de précis : « J’ai fait. J’ai échoué à faire. J’ai laissé faire. » Toute une vie, le néant d’une vie, actée, recensée, dénombrée, qui pour autant ne compte pas. Le renoncement à compter, à agir, à croire, mais dit en petites phrases, en petites banalités, souvent drôles, et si bien incarnées qu’elles n’ont pas de grandiloquence métaphysique. Simplement une parole qui parle, qui fait la chronique de sa petite barbarie.

Faut-il le dire tout haut, c’est une parole – et une voix – qui n’a rien à voir avec celle du communiqué de Daesh. Pourquoi ? Parce que je ne me reconnais pas dans la voix de ce dernier, qui pourtant est aussi la voix d’un Français parlant français ? Parce que sa voix a divorcé de nous, comme, dit-il, les « soldats du Califat » ont « divorcé la vie d’ici-bas », pour nous désigner, nous, « ennemis », idolâtres, barbares somme toute ? Parce qu’il me menace et met sa menace à exécution ? Est-ce sa naïveté à lui de croire dans la différence de moi à l’autre, comme si vraiment nous étions l’autre et que lui qui parle, ce Français, n’était pas l’un de nous – ou ma naïveté à moi de ne pas vouloir croire qu’il est autre, et que je suis son autre, à bon droit ? L’aurais-je davantage pris au sérieux, non comme ennemi, mais comme accusateur, et aurais-je eu raison de le faire, s’il avait au contraire joué, selon mon goût, ce jeu de dire : je ne suis pas plus autre que toi, pas plus barbare, et je m’accuse moi-même pour t’accuser ? Ai-je tort en l’écoutant déclarer la guerre de me dire que c’est du mauvais théâtre ?

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Quand ils l’ont repris, le huitième prétendu « soldat », le seul qui a été jugé, je me souviens de l’affront absurde de son année de naissance dévoilée : 1989, la mienne.

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Qui avons-nous appelé le 13 novembre au soir, quand la rumeur nous a atteints, quand s’est répétée la scène, encore une fois, d’allumer une chaîne d’infos en continu et de la laisser tourner à vide, la laisser retourner sans s’arrêter ce qu’on sait, alors qu’on ne sait rien encore vraiment ? Nous avons appelé les nôtres. Nous nous sommes assurés qu’ils étaient chez eux. Dans nos maisons. Chez d’autres, paraît-il, il y a eu ce soir-là des cris de joie.

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C’était tellement dérisoire, me disais-je dans les moments de prétendue reconquête qui ont suivi, de reprendre les terrasses. De s’en faire une identité – « s’en faire », façon de parler, puisque cette identité nous avait été assignée, puisque l’attaque « nous » avait ainsi constitués en Ceux qui vont sur les terrasses le vendredi soir, et à ce titre-là en ennemis. Ce n’était pas forcément autre chose, pas plus ou moins fou, que de sortir les drapeaux français, de revendiquer ce qui était ainsi nommé et attaqué, la France, qui serait donc quoi ? Les mois suivants j’évitais, sans me l’avouer, les transports en commun, dans l’idée confuse que si la violence vraiment prenait, c’est là qu’elle éclaterait, dans l’espace public transformé en souricière, que nous vivrions les flammes de nouvelles années de plomb, ce que plus tard nous avons entraperçu à Nice ou à Strasbourg. Sans doute la France c’était simplement les gens qui étaient là, dans le bus, qui y étaient montés sans se concerter, sans que ce soit une métaphore de je ne sais quoi.

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Un deuil national a été décrété jusqu’au 17 novembre compris, jour prévu de notre première, et il nous a semblé que nous n’avions rien de mieux à faire que de jouer. C’était comme on peut se l’imaginer, à défaut de vraiment pouvoir le décrire : un peu anxieux, un peu absurde (embaucher quelqu’un pour faire la sécurité à la porte du théâtre, le voir arriver à la fin du spectacle), des gens qui viennent et qui sont contents de sortir de chez eux, d’être ainsi avec d’autres gens.

Le spectacle s’appelait La Guerre, très loin. Ce titre, ce sont des mots de Didier-Georges Gabily, qui dans Enfonçures parle de Pigalle pendant la Première guerre du golfe, des étrangers dans les cafés, « frères devenus presque ennemis », et qui sans trop s’expliquer parle aussi de Hölderlin devenu mutique face à son siècle. Dans le spectacle on entendait ces mots-là, et les cantates de guerre de Hanns Eisler qui parlent de la vie sous le fascisme, dans l’état de guerre permanent. C’était la guerre vue depuis l’arrière, comme nous la voyions d’où nous étions, en somme, et quelqu’un m’a dit que pour quelque chose qui parle de guerre « cela reste gentil ». C’était pourtant dans le titre, et le titre, à ce moment-là, le 17 novembre, arrachait quelques rictus. Je croyais être juste – non à cause de ce qui venait de se passer mais à cause de tout ce qui l’avait précédé – en parlant de cela, que ce qu’on appelle la guerre, le front, la collision de nous et des autres, que ce récit-là ne dit peut-être pas tout ce qu’il y avait à dire, du monde ni des guerres non plus. Mais peut-être avais-je pris ce regard-là, celui de l’arrière, le nôtre, pour plus profond qu’il ne l’était. De bonne foi, par naïveté ou impuissance. C’était pourtant dans ce moment exactement là que nous étions, où nous en étions.

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La veille, le 16 novembre, le Président l’avait annoncé devant le Congrès : « la France est en guerre », contre « les barbares », « nous sommes en guerre », et il promulguait, selon le modèle de la guerre d’Algérie, un état d’urgence à l’avenant qu’il n’allait jamais lever, l’ère des perquisitions et des assignations à résidence privées de sens commun, qui allaient s’abattre contre les « autres », quels qu’ils soient. « Nous sommes en guerre », l’expression devait être reprise en 2020 par son successeur, dans de tout autres circonstances.

Cette déclaration n’était pas, au sens propre, une déclaration de guerre, puisque d’une part la guerre est commencée par l’agresseur, et que d’autre part l’agresseur en question n’était pas, quoi qu’il en dise, un État. L’usage de ce mot de guerre annonçait son glissement assumé et définitif dans la métaphore : on ne parlerait plus de ces guerres qui se déclarent, qui ont leur jurisprudence, lesquelles sont depuis longtemps contournées, mais d’un état de guerre permanent.

Les termes de cette guerre venaient de ceux qui l’avaient d’abord déclarée : « nous » contre les « ennemis ». Et l’État français a accepté ces termes, ceux d’une guerre de « nous » contre les « ennemis ». L’État français était, du reste, accusé d’avoir commencé cette guerre, en réalité, par cette voix française de France qui, le 14 novembre, lui avait reproché d’avoir « pris la tête de la croisade » contre les croyants, et qui revendiquait la riposte. L’État français, évidemment, ne considérait pas que les choses s’étaient passées ainsi, et disait que c’était lui qui ripostait. En somme, les parties n’étaient pas d’accord sur qui avait frappé en premier, mais elles étaient d’accord sur ce fait qu’il s’agissait d’une guerre, celle de « nous » contre les « ennemis », ou l’inverse.

Il n’y avait plus d’arrière dans cette guerre, puisqu’elle était un état de guerre permanent, une guerre jusqu’à nouvel ordre. On ne pouvait donc plus la regarder de loin, ni la déserter, et il n’y avait plus de soupçon d’un récit autre que celui de la guerre, celle de « nous » contre les « ennemis », ou l’inverse.

À partir de ce moment-là, j’ai souvent fait le cauchemar de scènes de guerre dans Paris.

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Je pense au vers de Cavafy : « Mais alors qu’allons-nous devenir sans les Barbares ? »

Je redécouvre, en me souvenant de ce mois de novembre 2015, ce « nous » que nous nous sommes découverts être, et que j’avais un peu oublié. J’avais oublié que nous nous étions, à ce moment-là, engagés alors dans ce mauvais théâtre qui « nous » oppose aux Barbares, et précipités dans une guerre dont nous ne savons pas nous réveiller.

13.XI.2025

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