TOUT DOIT DISPARAÎTRE [motet]

Partition de théâtre, pour un long déshabillage bavard. (Extraits.)


1. REQUIEM

(Pendant que le public s’installe, le Musicien et le Régisseur se préparent, s’accordent, font des essais. Subrepticement, le Musicien glisse de ses échauffements à un véritable premier numéro, badin et funèbre. Selon la réaction du public, l’ambiance sera plus proche du concert estival à la terrasse d’un bar, ou d’un enterrement. Quoi qu’il en soit, le Régisseur fait progressivement le noir.

XX et XY entrent. Fin de la musique, ou pas. XX porte un manteau d’hiver bleu-sale, un bonnet gris pigeon. XY porte un long manteau noir pâle, et un chapeau de type fédora. Bien qu’arrivant par la même porte, l’un après l’autre, ils suivent sans communiquer des trajectoires indépendantes, et gagnent calmement leurs plateformes respectives, éclairées par une lumière neutre un peu froide.)

XY (affairé, liturgique)
Dépêchons-nous : les morts vont vite

XX (répétant)
Les morts vont vite

XY
C’est nous qui les retenons

XX (voix blanche)
Par le timbre triste de nos voix

XY (pour nous)
C’est ici le cimetière ?

XX (se désignant)
C’est ici la porte par où passent les morts

XY (prêche, pour nous)
Attention il ne s’agit pas
de mourir vite
Ce n’est pas dans ce sens-là
que les morts vont vite

XX (pour nous, antiphonique)
Il ne s’agit pas
de mourir vite

XY
Mais une fois qu’on est mort
on fonce

XX
On fonce on accélère
avec l’aide des vivants
jusqu’à l’oubli

(Ils arrivent à leurs plateformes respectives.)

XY
Qu’ils reposent en paix
La lumière éternelle
c’est la moindre des choses
Et puis un jour on reparlera
de tout ça
Tous nos péchés
et puis nos vertus
On comptera les jetons
accumulés
Mais quand ils s’en vont
il faut être content pour eux
Pour qu’ils ne perdent pas
la vitesse dont la vie les a chargés
(Excusez-moi où avais-je la tête
je retire mon chapeau tout de même)

(Il retire son chapeau qu’il tient entre ses mains. XX l’imite. XY baisse les yeux. Tous deux resteront ainsi la plus grande partie de ce numéro.)

XX
Une minute de silence et c’est tout ?
Après on peut revenir aux vivants ?

XY
Peu importent les vivants
Ils sont minoritaires

XX
Tu crois aux fantômes ?

XY
Non
Et à la séparation de l’âme
et du corps non plus

XX
Mais on ne prie pas pour ?

XY
Une postérité ?
Une seconde vie ?
Tu crois à une seconde vie ?

XX
Oui et à une troisième
à une quatrième aussi
à une cinquième pourquoi pas
Mais à condition
qu’un jour ou l’autre ça s’arrête

XY
Quand ?

XX
Quand personne ne veut plus de toi

XY
Et alors
qu’est-ce qui se passe ?

XX
On brise on brûle on enterre
Peu importe
C’est culturel

XY
Et après ?

XX
Je peux raconter une histoire
de fantôme ?

XY
Seulement si c’est métaphorique

XX (sans émotion apparente)
C’est l’histoire de Lénore
Son amour est mort à la guerre
mais une nuit il frappe au carreau
« Monte à cheval ! »
Ou alors peut-être que c’est
une Vespa
Ils filent à toute allure dans la nuit
Leur nuit de noces
Et lui il répète
« Les morts vont vite ! »
Le vent fait bourdonner les oreilles
« Les morts vont vite ! »
Lénore ferme les yeux
et ne veut pas comprendre
la logique de ce cauchemar
« Laisse les morts en paix »
Ils vont à toute allure
« Les morts vont vite ! »
et Lénore ne veut pas comprendre
Au petit matin ils arrivent
Le lit nuptial c’est un cercueil

XY
« Laisse les morts en paix »
Tu passes ta vie
à t’enterrer toi-même

XX
Toi tu t’immoles bien

XY (sur un ton cunéiforme)
Par ma vie je m’immole
Pense au héros Gilgamesh
parti conquérir l’immortalité
La femme derrière le voile lui dit
« Pourquoi chercher l’immortalité
si tu ne sais pas vivre Gilgamesh
Mange à ta faim plutôt
puisque tu le peux
Danse et joue de la musique
avec tes amis
Célèbre les plaisirs chaque jour
qui t’est donné
Puisque tu as un corps
qui est un tambour à plaisirs
Porte de beaux vêtements propres
Nage dans la mer chaude
et fais couler des bains moussants
Joue avec tes enfants
Aime et soigne ta femme
Tu n’as droit qu’à cela
et c’est déjà beaucoup
Alors ne va pas
te prendre pour un dieu
et naviguer sur les eaux sombres »

XX
Et pourtant

XY
Et pourtant
nous ne voulons pas
lâcher nos morts
notre vie éternelle
Nous voulons naviguer
sur les eaux sombres
Gilgamesh ne pouvait plus vivre
dans sa crainte de la mort
Tu ne veux pas soulever
le voile avec moi ?

XX
Nous ne sommes pas là
pour soulever les voiles
mais pour les faire danser

XY
Une exception
ce soir
Tu sais que ces mots
veulent dire la même chose
Dévoilement
Révélation
Apocalypse

XX
D’accord mais sans pleureuse

XY (sur le ton de la promesse)
Sans complainte
du masque à la bouche tordue

XX
Sans prière ?

XY
Peut-être
Sans mascarade

XX
Donc pas de prêtre ?
Pas de rôles dans ce rituel ?

XY
Et pas de prêtresse
Pas de sibylle
Il faut être fauteur de trouble
par excès de clarté

XX
Alors va à l’essentiel
Gilgamesh
Dénude-toi si tu l’oses

XY
C’est le plus difficile
Tu me suis Lénore ?

XX
Je vais essayer
Couche par couche

XY
C’est ce que l’on appelle
un sacrifice ?

XX
Concentre-toi
Les morts vont vite !


9. VANITÉS

(XX et XY sont désormais en sous-vêtements, debout, et si Vermeer n’a jamais peint de nu c’est qu’il n’a pas vu ceux deux-là ainsi.)

XX
Je crois que bientôt il ne nous restera plus grand-chose.

XY
Bientôt nous pourrons vraiment danser. Tu seras toi et je serai moi.

XX
Tu crois ? Peut-être que nous sommes en train de commettre une erreur monumentale.

J’ôte mes vêtements, je me dévoile métaphoriquement, soit. Je me révèle telle que je suis sous les oripeaux légués par la société, et ainsi de suite. Mais ce n’est pas vrai. Ces vêtements font autant partie de moi que ma peau. Ils disent d’où je viens. Je les ai achetés dans des magasins spécifiques, choisis sous certaines influences, et aussi en fonction du lieu où j’habite. Je les ai payés avec un argent accumulé grâce à différentes activités dont j’aime à penser qu’elles me définissent. Les choix de la coupe, de la couleur ne sont pas aléatoires, ils reflètent mes goûts – éventuellement, préciseront certains, telle recherche de discrétion ou au contraire d’exubérance, qui diront quelque chose de ma personnalité, en même temps qu’ils seront influencés par les canons de beauté en vigueur dans ma culture et ma classe sociale, auxquels j’aurai plus ou moins essayé de me conformer ou de m’opposer. Je me demande parfois comment je serais sans toutes ces pelures du monde sur mon corps, par exemple, prenons le cas le plus classique, sur une île déserte. Il paraît qu’alors je serais vraiment moi-même, que je laverais les quelques vêtements que je me serais fabriqués à la main et que je chasserais ma propre nourriture. Encore une pensée de colon. Cela fait partie de moi, d’être le produit d’une société, et plus spécifiquement d’un milieu, où le linge est lavé à la machine – et où l’on ne sait pas comment cette machine fonctionne ni comment faire son travail à sa place. La machine à laver (on dit aussi lave-linge, pour réduire cette présence à sa fonction et ne pas trop s’en encombrer) est un objet qui fait partie de mon environnement familier, de mes souvenirs d’enfance, et qui rythme aussi ma vie aujourd’hui. Et parce qu’elle appartient à l’identité de milliers d’autres personnes, je suis liée à elles, je partage une partie de mon identité avec elles, et je trouve ça plutôt important.

L’autre jour, je me suis justement déshabillée parce que j’étais rentrée chez moi trempée par une pluie boueuse, et j’ai mis tous mes vêtements « à la machine », comme on dit. J’étais comme je suis (XX se désigne), j’ai dosé la poudre, j’ai programmé un lavage à quarante degrés et je suis restée un moment devant la machine pour m’assurer que le programme commençait bien – je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours un peu peur que ce ne soit pas le cas, que ça rate. Mais non, bien sûr, sans coup férir, sans la moindre hésitation, la machine s’est « mise en route ». Elle a rempli la cuve d’eau, exactement la quantité qu’elle savait nécessaire, pas comme moi quand je dosais la poudre, en me demandant si c’était assez, en essayant de me souvenir de ce que j’avais mis la dernière fois, et puis en rajoutant au final, au cas où, alors que mon linge n’était pas si sale que ça. Et puis une fois que l’eau était là, le tambour s’est mis à tourner tranquillement, quelques tours pour bien mélanger l’eau et le produit, et assurer que le tissu était bien imbibé. Mes yeux étaient rivés sur le hublot, je n’arrivais pas à passer à autre chose. J’étais là, en sous-vêtements, j’avais un peu froid parce que j’étais assise sur le carrelage de la salle de bains, et la machine lavait mes vêtements, ces vêtements qui sont ma peau sociale, et elle les lavait particulièrement bien. Les mouvements fermes du tambour étaient simples et élégants, rassurants, un peu excitants même, ils semblaient être ceux de quelqu’un qui sait ce qu’il fait et le fait bien. Sans doute, la technologie de la machine est assez simple, de même les algorithmes qui constituent le programme que j’avais sélectionné, mais l’illusion de la vie était parfaite. On oublie trop souvent que nous avons déjà des robots chez nous. Peut-être que ce n’est déjà plus l’illusion de la vie, mais la vie elle-même, de la même manière que le faucon qui fond sur sa proie ou le serpent qui la gobe, ou les sucs et les acides qui rongent ce que nous livrons à notre estomac, sont les plus pures images de la vie, dans sa violence et sa simplicité, dans ce qu’elle a de plus mécanique. La culture de la vie : faire fermenter du lait pour soigner les problèmes de digestion, et inventer le yaourt : à l’intérieur de ce petit pot, des millénaires de civilisation nous contemplent. Tandis que moi, grelottante sur le carrelage, j’étais moitié morte, trois quarts morte peut-être.

Quand l’essorage a commencé, et que le sol s’est mis à trembler sous moi, j’ai pris peur et je suis partie. Mais j’ai continué à sentir ce tremblement et à entendre ce grand vrombissement qui semblait annoncer une catastrophe. Les couleurs se mélangeaient devant mes yeux comme celles de mes vêtements dans le tambour, devenues un seul tourbillon gris.

Tu as raison, finissons de nous livrer à la machine.

(XX retire son soutien-gorge et le pose derrière ses chaussettes.)

XY
Comme cette fois où l’on m’avait forcé à me déshabiller parce que j’étais rentré trempé. Mes vêtements me collaient à la peau et je ressentais les gestes brusques avec lesquels on me les enlevait comme une violence, comme celle que j’ai vécue plus tard dans les institutions où l’on confisque aux gens leurs corps. Mais aussi, je sens que c’est différent, que ce que je suis en train de faire de mes peaux n’est ni aussi tragique ni aussi banal que lorsque je me déshabille pour me mettre au lit.

Mes vêtements sales dansaient ensuite dans le hublot de la machine, moi aussi je suis resté pour les regarder.

Je repense à cette gravure médiévale de la danse macabre. La mort avec le médecin.

Plus je te parle, plus je me sens comme un médecin armé de sa science qui, au cours du diagnostic, cesse de voir une maladie, mais voit soudain devant lui un malade, un être humain comme lui, et alors se rend compte qu’il est incapable de le soigner.

La danse macabre, s’il te plaît.

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