MADEMOISELLE ELSE

En voulant travailler scéniquement sur la nouvelle en « courant de conscience » d’Arthur Schnitzler (1924), nous nous sommes heurtés à une difficulté linguistique qui est en réalité toute la difficulté du projet de l’auteur : un homme sexagénaire essaie de se glisser dans la tête d’une jeune fille de dix-neuf ans, de voir le monde à travers ses yeux, et de la faire parler. Non seulement c’est impossible, mais on est aussi en droit de se demander si c’est souhaitable (l’auteur est d’ailleurs très conscient du problème et ce n’est pas une coïncidence que le nœud de l’intrigue soit la tentative d’un homme de son âge d’extorquer à la jeune fille en question la contemplation de son corps nu). C’est pourtant passionnant, à la condition de trouver la langue juste : celle qui signale son écart par rapport au scripteur, sans caricaturer le sujet que celui-ci essaie de cerner et comprendre ; celle donc qui s’emploie réellement à percevoir les mouvements générationnels et individuels de la langue non comme une dégradation mais comme une constante dialectique. Essayer faussement de « parler jeune », non, mais comprendre comment chaque génération dévoile le monde et la société en transformant pour elle-même la langue. Schnitzler est fin psychologue quand il fait en écrivain de la psychologie de la langue, et il ne le fait pas en réduisant le monde à l’affect, mais en reconstituant dans sa nouvelle toutes les tensions entre générations, entre hommes et femmes, entre la société viennoise de son époque et ses juifs et ses autres « autres », qui caractérisent le monde qu’il dépiaute sous nos yeux – qu’il fait dépiauter par une jeune fille de dix-neuf ans.


Extrait de Mademoiselle Else (Fräulein Else)

Dorsday. Bonsoir, mademoiselle Else.

Mon Dieu, ça y est. Je ne vais pas parler de Papa. Après dîner seulement. Ou alors je pars pour Vienne demain. Pourquoi je n’y ai pas pensé tout de suite ? Je me retourne et fais semblant de ne pas savoir qui est derrière moi.

Else. Ah, monsieur von Dorsday.

Dorsday. Vous comptez encore faire une promenade, mademoiselle Else ?

Else. Oh, pas une promenade, quelques pas avant le dîner simplement.

Dorsday. Il reste presque une heure d’ici là.

Else. Vraiment ?

Les montagnes sont bleues. Ce serait drôle qu’il me demande ma main, comme ça, de but en blanc.

Dorsday. Vous resterez encore longtemps à San Martino, mademoiselle Else ?

Pourquoi ce regard d’allumeuse ? Il a déjà un sourire entendu. Non mais vraiment, les hommes sont si bêtes…

Else. Cela dépendra en partie des projets de ma tante.

Dorsday. Et votre papa… ?

Else. Il est rentré. Depuis trois semaines déjà. Il n’a même pas pris huit jours de vacances cette année. Je crois que le procès Erbesheimer lui donne beaucoup de travail.

Dorsday. J’imagine bien. Mais votre Papa est sans doute le seul qui puisse tirer Erbesheimer d’affaire… C’est déjà un succès d’avoir obtenu un procès au civil.

Bien, bien. Je ne dois pas le lâcher.

Else. Ça me fait plaisir d’entendre que vous partagez ce pressentiment favorable.

Dorsday. Pressentiment ? Comment ça ?

Else. Que Papa gagnera le procès Erbesheimer. Vous savez, je crois beaucoup aux pressentiments et aux intuitions. Imaginez-vous, monsieur von Dorsday, que j’ai reçu aujourd’hui même une lettre de mes parents.

C’était un peu maladroit. Il prend un air étonné. Continue, sans déglutir. C’est un vieil ami de Papa. Vas-y. Vas-y. Maintenant ou jamais.

Else. Monsieur von Dorsday, vous venez de parler si gentiment de Papa que je serais bien ingrate de ne pas être franche avec vous.

Qu’est-ce que c’est que ces yeux de veau ? Merde, il se doute de quelque chose. Continue, continue.

Else. En fait, il est aussi question de vous dans cette lettre, monsieur von Dorsday. C’est une lettre de Maman, en fait.

Dorsday. Ah.

Else. Une bien triste lettre, à vrai dire. Vous connaissez la situation chez nous, monsieur von Dorsday.

Merde, j’ai des sanglots dans la voix. Vas-y, vas-y, tu ne peux plus revenir en arrière. Heureusement.

Dorsday. Allons, calmez-vous, mademoiselle Else. Tenez, il y a un banc. Puis-je vous offrir mon manteau ? Il fait un peu frais.

Il a dit ça gentiment. Mais ce n’est pas une raison pour me toucher le bras. 

Else. Merci, monsieur von Dorsday.

Bon, voilà que je suis assise sur le banc. Si seulement je pouvais ne pas continuer. Comme il me regarde ! Comment as-tu pu me demander ça, Papa ? Ce n’est pas bien de ta part.

Dorsday. Eh bien, mademoiselle Else ?

Son monocle pendouille. Il a l’air bête. Je dois lui répondre ? Oui, je dois. Mais vite, comme ça ce sera derrière moi. Qu’est-ce qui peut m’arriver ? C’est un ami de Papa.

Else. Mon Dieu, monsieur von Dorsday, vous êtes un vieil ami de la famille.

Ça je l’ai bien dit.

Else. Et cela ne vous étonnera sans doute pas, si je vous dis que Papa se trouve encore une fois dans une situation assez tragique.

J’entends ma voix, elle est bizarre. C’est bien moi qui parle ? Je dois avoir une autre tête que d’habitude.

Dorsday. Cela ne m’étonne pas outre mesure, en effet. Vous avez raison, mademoiselle – bien que je le regrette amèrement.

Pourquoi est-ce que je le fixe avec des yeux aussi suppliants ? Souris, souris. Ça va aller.

Dorsday. J’ai pour votre père une amitié si sincère… pour toute votre famille d’ailleurs.

Il ne doit pas me regarder comme ça, c’est obscène. Je vais lui parler différemment et ne pas sourire. Je dois être plus digne.

Else. Eh bien, monsieur von Dorsday, une occasion se présente de faire la preuve de votre amitié pour mon père.

Ouf, j’ai retrouvé ma vraie voix. Mais pourquoi est-ce qu’il presse ses genoux contre les miens, debout, là, devant moi ? Et je me laisse faire. Quelle importance ? Une fois qu’on est tombé si bas…

Else. Voici l’affaire. La somme dont il est question, le cinq, c’est-à-dire après-demain, à midi, elle doit, enfin il faut qu’elle soit entre ses mains, sinon… 

Dorsday. Vous voulez dire, Else, que sinon son arrestation serait inévitable ?

Pourquoi il dit ça avec autant de dureté ? Je ne réponds pas, je hoche de la tête.

Else. Oui.

J’ai quand même dit oui.

Dorsday. Hm, c’est terrible, ça, c’est vraiment… cet homme de talent, de génie… Et de quelle somme s’agit-il donc, mademoiselle Else ?

Mais oui, vas-y, presse tes genoux contre les miens, tu peux te le permettre.

Else. Trente mille florins en tout, monsieur von Dorsday, qui doivent être entre les mains de maître Fiala d’ici après-demain à midi. Voilà, Maman m’écrit que Papa a fait toutes les démarches possibles, mais comme je l’ai dit, nos parents auxquels ils ont pensé n’étaient pas à Vienne.

Pourquoi est-ce qu’il se tait ? Pitié, il ne va quand même pas refuser ?

Dorsday. Vous avez dit le cinq, mademoiselle Else ?

Dieu soit loué, il parle.

Else. Tout à fait, après-demain, monsieur von Dorsday, à midi. Il faudrait alors… je pense que par lettre ça n’arriverait pas…

Dorsday. Naturellement, mademoiselle Else, il nous faudrait télégraphier.

« Nous » ? C’est bon, ça, très bon.

Dorsday. Enfin, ce n’est qu’un détail, ça.

Il pose son pied sur le banc. C’est censé être élégant, ou quoi ?

Sa voix semble complètement différente, elle a cette vibration bizarre.

Pourquoi est-ce qu’il ne dit pas oui, qu’on en finisse ? Ou alors il considère que ça va de soi ? Ce regard ! Pourquoi il ne dit plus rien ? Ah, à cause des deux Hongroises qui passent. Au moins, maintenant, il s’est remis dans une position correcte, il n’a plus le pied sur le banc.

Dorsday. Vous êtes vraiment une fille touchante, ravissante, mademoiselle Else.

Cette vibration dans sa voix… Ça me répugne vraiment, quand la voix d’un homme se met à vibrer comme ça. Je n’aime pas ça chez Freddy non plus.

Dorsday. Une fille ravissante, à la vérité.

Pourquoi « à la vérité » ? C’est ringard. On ne dit ça qu’au théâtre. 

Je ne sais pas quoi dire d’autre. Cette situation est intolérable. Je suis assise là comme une pécheresse. Lui, il est debout devant moi à me trouer le front avec son monocle et à se taire. Je ne me laisserai pas traiter comme ça. Papa n’a qu’à se suicider. Je me suiciderai moi aussi. Vous l’aurez bien mérité, tous. Je me lève.

Dorsday. Restez, mademoiselle Else.

Il me dit de rester ? Pourquoi rester ? Il va donner l’argent. Oui. C’est sûr. Il est obligé. Mais je ne me rassois pas. Je reste debout, comme si c’était juste pour une demi-seconde. Je suis un peu plus grande que lui.

Dorsday. Vous n’avez pas attendu ma réponse, Else. J’ai déjà eu l’occasion – pardonnez-moi, Else, de l’évoquer dans ce contexte…

Pas besoin de dire Else tout le temps.

Dorsday. … d’aider votre Papa quand il était dans la gêne, et sans aucunement caresser l’espoir de jamais revoir mon argent… Je n’aurais donc aucune raison de refuser mon aide cette fois-ci non plus. A fortioriquand c’est une jeune fille comme vous, Else, qui vient personnellement m’en faire la demande…

Où est-ce qu’il veut en venir ? Sa voix ne « vibre » plus. Ou alors différemment ! Qu’est-ce que c’est que ce regard ? Attention à ce qu’il va dire !!

Dorsday. Eh bien, Else, c’est d’accord – il aura les trente mille florins après-demain à midi… à une condition.

Qu’il s’arrête là, qu’il s’arrête là ! Jamais personne ne m’a regardée comme ça. J’ai peur de comprendre. Ça ne se passera pas comme ça !

Dorsday. Est-ce que je me serais cru capable, il y a une heure, de poser des conditions dans une situation pareille ? Et pourtant, c’est ce que je suis en train de faire. Oui, Else, je ne suis qu’un homme, et ce n’est pas de ma faute si vous êtes si belle.

Qu’est-ce qu’il veut ? Qu’est-ce qu’il veut…?

Dorsday. Peut-être que je vous aurais, aujourd’hui ou demain, demandé ce que je m’apprête à vous demander, même si vous ne m’aviez pas sollicité pour ces trente mille florins.

Qu’est-ce que c’est ? Il m’attrape la main ? Qu’est-ce qui lui prend ?

Dorsday. Ne le savez-vous pas depuis longtemps, Else ?

Qu’il lâche ma main ! Ça y est, Dieu merci, il la lâche. Pas si près, pas si près.

Dorsday. Vous ne seriez pas femme, Else, si vous ne l’aviez pas remarqué. Ti voglio.

Il aurait aussi bien pu le dire en allemand, le Herr Vicomte.

Dorsday. Dois-je en dire davantage ?

Else. Vous n’en avez que trop dit, monsieur Dorsday.

Et je reste plantée là. Pourquoi ? Je m’en vais, je m’en vais sans le saluer.

Dorsday. Else ! Else !

Le revoilà près de moi.

Dorsday. Pardonnez-moi, Else. J’ai voulu faire une plaisanterie, mauvaise, j’en conviens. Je n’en exigerai pas autant de vous que vous pouvez le craindre, malheureusement, de sorte que vous serez peut-être agréablement surprise du peu que je vous demande. S’il vous plaît, restez là, Else.

Et je reste. Pourquoi ? On est là, debout, face à face. Est-ce que j’aurais simplement dû le gifler ? 

Qu’est-ce qu’il va me demander ? Un baiser peut-être ? Ça, c’est négociable. 

Dorsday. Si vous veniez un jour à avoir besoin de beaucoup d’argent, Else – bien que je ne sois pas un homme riche – nous verrons. Mais pour cette fois, tout ce que je veux, Else, c’est… vous voir.

Il a perdu la tête ? Il me voit, là… Ah, il veut dire, dans ce sens-là ! Pourquoi est-ce que je ne le gifle pas, ce sale con ? Est-ce que je suis devenue toute rouge ou toute pâle ? Tu veux me voir nue ? Tu n’es pas le seul. Pourquoi je ne le gifle pas ? Son visage est énorme. Pas si près, sale con. 

Dorsday. Vous me regardez comme si j’avais perdu la tête. C’est peut-être un peu le cas, car il émane de vous un sortilège, que vous ne soupçonnez sans doute pas. Au fond de vous, vous devez sentir, Else, que ma requête n’a rien d’une insulte. Oui, je dis « requête », alors que cela ressemble désespérément à du chantage. Mais je ne suis qu’un homme qui a appris de la vie – qui a appris notamment que tout a un prix dans ce monde, et que celui qui fait cadeau de son argent quand il peut obtenir quelque chose en échange est un crétin fini. Et justement – ce que je veux m’acheter cette fois, Else, tout en étant si précieux, vous ne serez pas plus pauvre pour l’avoir vendu. Et que cela restera un secret entre vous et moi, je vous le jure, Else, sur… sur tous vos charmes qui feraient mon bonheur si vous consentiez à me les dévoiler.

Où est-ce qu’il a appris à parler comme ça ? On dirait un livre.

Dorsday. Et je vous jure aussi que je… n’userai pas de la situation autrement que selon les termes prévus par notre contrat. Je n’exige rien d’autre de vous que de pouvoir contempler votre beauté pendant un quart d’heure.

Il me parle comme à une esclave. Je vais lui cracher au visage.

Dorsday. Vous n’avez pas besoin de me répondre tout de suite, Else. Réfléchissez-y. Vous voudrez bien me faire part de votre décision après le dîner.

Pourquoi est-ce qu’il dit « faire part » ? Quelle expression débile, « faire part ».

Dorsday. Réfléchissez tranquillement. Vous sentirez peut-être que ce n’est pas un simple marché que je vous propose.

Qu’est-ce que ça peut être d’autre, sale con vibrant ?

Dorsday. Vous soupçonnerez éventuellement que l’homme qui vous parle est assez solitaire et pas particulièrement heureux, et qu’il mérite peut-être un peu d’indulgence.

Sale con affecté. Il parle comme un mauvais comédien. Qu’est-ce qu’il fait avec ma main ? Mon bras est complètement mou. Il porte ma main à ses lèvres. Des lèvres chaudes. Beurk ! Ma main est froide. Tu as fini d’embrasser, sale con ?

Dorsday. Eh bien, au revoir, Else.

Je ne réponds pas. Je reste plantée là, immobile. Il me regarde dans les yeux. Mon visage est impénétrable. Il ne sait rien. Il ne sait pas si je viendrai ou non. Je suis à moitié morte. Il s’en va. Un peu voûté. Sale con ! Il sent mon regard sur sa nuque.

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