ELLE QUI DIT OUI [monologue musical]

Créé par Laurence Cordier (comédienne) et Clément Mao-Takacs (chef d’orchestre) le 11 décembre 2015 à Paris. Commande de l’ensemble Secession Orchestra.

Cette histoire est celle de la belle Kyllikki et du beau Lemminkäinen, centrale aux onzième et douzième chants du Kalevala, l’épopée nationale finlandaise, ou plus précisément carélienne, publiée à partir de 1835 par l’écrivain Elias Lönnrot qui a recueilli les chants transmis oralement par plusieurs générations de bardes.

Le nom Kyllikki dérive d’une racine qui a donné kyllyys– la satiété, l’opulence, qui dénotent les origines aisées de la jeune femme ou sa joie de vivre – mais aussi, plus simplement, kyllä, qui veut dire oui.

Le nom Lemminkäinen vient de lempi, l’amour, tantôt au sens affectueux, tantôt au sens physique, en référence aux frasques galantes du personnage. Son surnom Kaukomieli peut être traduit par « qui a l’esprit dans les lointains ».

En 1904, Jean Sibelius a composé une pièce pour piano intitulée Kyllikki, qui semble par son titre compléter les quatre épisodes de l’histoire du héros séducteur qu’il avait mis en musique dans sa suite symphonique Lemminkäinen, dix ans plus tôt. Le compositeur n’a pas donné plus d’informations que ce simple titre sur la narration à laquelle sa musique fait référence. Le texte suivant, à dire aux extrémités et dans les intervalles de la pièce, raconte ce que peut y entendre un Finlandais aujourd’hui, pénétré de sa connaissance d’un poème populaire qui appartient encore à l’imaginaire collectif et à la langue que chacun parle.


1

Ma part qui pense voudrait
Ma cervelle me sermonne
Que j’emmanche ma chanson Que je pousse mes paroles
Que je bafouille la fable d’une famille Que j’épèle le poème d’un peuple
Mes mots se moulent dans ma bouche Mes paroles plongent et périclitent
S’allongent le long de ma langue / Se disloquent sur mes dents.

Cela s’est passé et repassé : l’histoire de celle qui dit oui et de l’homme au corps amoureux.

Elle l’avait toujours trouvé médiocre, un petit caïd sans envergure, d’une beauté banale.
On voit qu’il se coiffe avec soin avant de sortir distribuer aveuglément les coups.
Il a la lèvre forte, l’air conquérant de ceux qui ne connaissent que la séduction,
L’homme qui a la tête dans les horizons.

Elle était celle qui disait non. À tout le monde, et surtout à lui.
Je ne veux pas d’un homme léger, d’une vapeur d’homme
Je veux un bras ferme pour mon bras ferme
une forme racée pour mes formes racées
un visage beau pour mon beau visage
Elle disait / et dansait la nuit avec ses amies les cheveux détachés. Qui peut la juger ?

Mais elle qui riait de lui lui n’en voulait pas une autre
Il ne dansait pas mais la regardait le soir dans la lumière bleue et mauve
Pendant des nuits entières il la regardait danser et ne trouvait pas les mots
Et usait des paires et des paires de bottes à la suivre de jour en jour.

Alors le voilà enfourchant sa moto une nuit et arrivant dans ce jardin
Où les joues sont moites de vie lui les joues faites froides par le vent qui souffle
Il prend par le bras celle qui dit non son bras moins ferme tremblant d’ivresse
/ Il y a des cris / L’homme au corps amoureux dit Ne m’empêchez pas
Car je ne vous toucherai pas Mais je chanterai du poing
dans la face de vos hommes si vous leur dites que je suis parti en voleur
Que celle-là ne m’a pas choisi mais / Si vous consentez qu’elle a dit oui il n’y aura pas de guerre.

Et il l’emporte dans la nuit et il roule en négociant les coudes jusqu’au bac
Sur le bac vide des travailleurs du jour les deux ombres traversent la lagune
La mer est plate et brumeuse et postillonne complice à moitié du rapt
Dans le silence mouillé il la possède sur l’aluminium larmé du pont
Elle dit non et non à son corps amoureux mais lui n’a de cesse de lui faire dire oui.

2

Il lui a brisé sa fierté princière en débouclant sa ceinture qui voulait dire non.
Il l’a enveloppée dans la solitude loin de ses amies qui pouvaient dire non ensemble.
Il lui a dit : Tes amies ne t’aiment plus. Elles t’ont laissée. Moi seul je t’aime.
Je te fais don de ma maison, je t’offre mon empire. Un empire de moins que rien
Mais qui n’existe plus que pour toi. Je te garde comme un oiseau duveteux sous mon aisselle
Au chaud de mon épée de feu / de mon poing qui te protège contre le mal que te fait le monde.

Il l’appelle
Pomme de pain de mon cœur palpitant.
Ma belle baie des bois sucrée.
Elle n’est pas vénérée, elle est ce qu’on appelle aimée, et cela devient normal.

La mère de l’homme au corps amoureux pleure de joie
De le savoir chez lui avec une femme plus blanche que le linge du lit à lessiver.
Il faudra que tu construises de plus grandes fenêtres,
Que tu poses un plus beau parquet, lui dit-elle.

Celle qui a fini par dire oui déteste ses murs gris. Elle déteste sa pauvreté.
Elle déteste le froid des carreaux sales et la rocaille de ses mots qu’il ne mesure même pas.

Mais il lui a juré qu’il ne serait plus en guerre que contre ses chagrins à elle,
Qu’il ne sortirait plus se battre contre tous les regards qui se lèvent sur lui,
Qu’il ne courrait plus derrière toutes ces ivresses qui lui donnent les yeux d’un fou.
Et pour cela elle a juré qu’elle ne sortirait plus le soir
Qu’elle ne prendrait plus le monde pour une scène où l’on danse
Où chacun peut danser
Dans les foules où son corps exultait offert à toutes les œillades
Où elle battait des ailes follement comme un canard / beau / on ne sait pas pourquoi.

Ensemble leur vie s’est apaisée.
Ils partagent l’eau froide du bain.
Loin des plaisirs, au bruit des casseroles.
Dans les carreaux la lumière a goût de carton.
Les jours s’enchâssent au mur
dans un cadran en formica.
On parle de courses, de fêtes, d’enfants peut-être,
on fait des listes.
Chaque jour des gammes sur le piano droit.
Chaque jour les pas sont comptés, comme les rires.

Ce qu’on appelle le bonheur, sans doute.

3

Il préfère la compagnie des hommes
L’homme qui a la tête dans les horizons
Les paroles d’hommes, les actes d’hommes, le soir au bord de l’eau.

Il rentre de plus en plus tard. Il sait qu’il ne s’accomplit pas.
Il ne veut pas voir le visage du canard sauvage qu’il a enfermé et qui lui rappelle sa soif.
Il ne dévore plus son corps / désormais sans résistance / il le travaille sans joie dans le noir /
comme on débite du bois à la hache en attendant l’hiver.

Un soir qu’il ne rentre pas celle qui a dit oui regarde par la fenêtre l’étrange nuit
Qui tristement a plus de lumière que la chambre où elle veille.
Pour la première fois depuis longtemps elle sent qu’elle a des cuisses fortes et douces.

Elle franchit la porte sans la refermer et elle court.
Elle croise des visages sombres pleins de regards, ses souliers sont immaculés.
Elle a mis une robe qu’elle avait oublié avoir.

Elle trouve où les jeunes filles se réunissent le soir, les lèvres sucrées comme les confitures.

En un frémissement la musique la remplit
Elle danse
Elle danse, on la danse, elle est dansée
Ses bras redécouvrent qu’ils peuvent monter au-dessus des épaules
Ses épaules fortes et saillantes comme celles d’un cheval qui a couru
Son bassin est creux et libre comme si elle avait cent mille amants
Ces cent mille ombres qui dansent autour d’elle / autour de son brasier

Son propre sang la remplit entière et engorge chacun de ses capillaires
Jusqu’au plus petit morceau de territoire endormi de sa peau qui rougit

Hanche. Hanche. Hanche. H-an-che.
… Un d-érègle-ment qui est un abs-olu…
… Liqu-idation Liqu-éfac’tion des frontières internes…
… Rivalité sauvage d’explosi-ons adverses…
… Il n’y a plus de sens il n’y a plus que du son…

4

Il est venu la chercher comme la première fois, en serrant son bras qui n’avait plus d’os.

Tard dans la nuit, un conseil blafard est réuni dans la cuisine
Par l’homme au corps amoureux avec sa mère et sa femme.

Étant donné que les promesses n’ont plus cours, commence-t-il
.

Puis un chant plus vrai sort de sa gorge.
Ma part qui pense voudrait
Ma cervelle me sermonne
Que je reprenne l’épée Que je referme mon poing
Je veux boire la bière de la guerre Je veux être celui
Que j’ai toujours été.
Je reviendrai saoul et riche.

Celle qui ne sait plus dire que oui, oui, oui lui dit
Ne pars pas, ne renverse pas notre monde. J’ai vu un rêve de mort.
Ne pars pas en guerre comme on part danser.
Tu ne peux rien gagner, comme là-bas je n’ai rien perdu.
Ne crois pas que tu peux faire régner le silence, il te fera taire.

Soupir de lui. Je ne crois pas à ces rêves-là, dit-il, je ne crois pas aux promesses,
Je ne crois pas aux paroles / et à la magie des mots qui soignent.
La science des savants est aussi impuissante que la mort qui entre dans une maison vide. 
Je ne crois qu’à ce que je peux toucher et frapper, une face, un cœur qui saigne, une monnaie.

Ta caresse aussi avait de la vérité, dit-elle. Tu voudrais être l’égal du moteur que tu aimes écouter
Quand il explose entre tes mains,
Mais il ne t’apprendra pas la force.

Cette vérité était un mensonge, dit-il. N’est vrai que ce qu’on peut égorger et vider de son sang.
Ce dont on peut palper les tripes.
Je dois me battre contre le monde et trouver mon vrai visage.

Ainsi s’en va-t-il mener sa guerre impossible.
Ainsi reste-t-elle de nouveau seule, perdue pour la danse, incapable de danser.
Dans son fauteuil elle hoche de la tête et elle ne dit ni oui ni non.

Elle n’entend plus que le silence. Elle n’entend plus que dehors on joue.
Plus rien en elle ne rebondit. Son corps ne célèbre plus que l’attente,
Cette petite victoire décisive de la mort.

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