DEUX POÈMES DE BERTOLT BRECHT

Brecht nous apprend à écrire de la poésie comme on écrit un tract. Le retour à la ligne n’est pas ici un marqueur prosodique mais l’impulsion d’un rythme d’écriture qui se transmue en rythme de lecture, une cadence de pensée-parole qui ne veut faire aucune concession sur la précision des termes et l’acuité de l’ironie. C’est vrai aussi de ses textes de chansons, mais dans ces textes militants de forme « libre » plus encore qu’ailleurs le traducteur se confronte à un redoutable et salutaire exercice d’efficacité rythmique, que ne facilite pas le renversement de la syntaxe dans le passage de l’allemand au français. On redécouvre Brecht en le traduisant, et l’on comprend à quel point le poète militant s’est posé la question de penser dans la langue – nous mettant donc en demeure de penser dans la nôtre à partir de la sienne.


DIE LÖSUNG

Nach dem Aufstand des 17. Juni 
Ließ der Sekretär des Schriftstellerverbands 
In der Stalinallee Flugblätter verteilen 
Auf denen zu lesen war, daß das Volk 
Das Vertrauen der Regierung verscherzt habe 
Und es nur durch verdoppelte Arbeit 
zurückerobern könne. Wäre es da 
Nicht doch einfacher, die Regierung 
Löste das Volk auf und 
Wählte ein anderes?

Brecht, 1953

LA (DIS)SOLUTION

Après le soulèvement du 17 juin
Le secrétaire de l’Union des écrivains
Fit distribuer sur l’Avenue Staline des tracts
Où l’on pouvait lire que le peuple
Avait trahi la confiance du gouvernement
Et ne pourrait la reconquérir
Que par un travail redoublé. Ne serait-il alors
Pas plus simple que le gouvernement
Dissolve le peuple et
En élise un autre ?


GLEICHNIS DES BUDDHA VOM BRENNENDEN HAUS

Gothama, der Buddha, lehrte
Die Lehre vom Rade der Gier, auf das wir geflochten sind, und empfahl
Alle Begierde abzutun und so
Wunschlos einzugehen ins Nichts, das er Nirwana nannte.
Da fragten ihn eines Tags seine Schüler:
Wie ist dies Nichts, Meister? Wir alle möchten
Abtun alle Begierde, wie du empfiehlst, aber sage uns
Ob dies Nichts, in das wir dann eingehen
Etwa so ist wie dies Einssein mit allem Geschaffenen
Wenn man im Wasser liegt, leichten Körpers, im Mittag
Ohne Gedanken fast, faul im Wasser liegt oder in Schlaf fällt
Kaum noch wissend, daß man die Decke zurechtschiebt
Schnell versinkend, ob dies Nichts also
So ein fröhliches ist, ein gutes Nichts, oder ob dies dein
Nichts nur einfach ein Nichts ist, kalt, leer und bedeutungslos.
Lange schwieg der Buddha, dann sagte er lässig:
Keine Antwort ist auf euere Frage.
Aber am Abend, als sie gegangen waren
Saß der Buddha noch unter dem Brotbaum und sagte den andern
Denen, die nicht gefragt hatten, folgendes Gleichnis:
Neulich sah ich ein Haus. Es brannte. Am Dache
Leckte die Flamme. Ich ging hinzu und bemerkte
Daß noch Menschen drin waren. Ich trat in die Tür und rief ihnen
Zu, daß Feuer im Dach sei, sie also auffordernd
Schnell hinauszugehen. Aber die Leute
Schienen nicht eilig. Einer fragte mich
Während ihm die Hitze die Braue versengte
Wie es draußen denn sei, ob es auch nicht regne
Ob nicht doch Wind gehe, ob da ein anderes Haus sei
Und so noch einiges. Ohne zu antworten
Ging ich wieder hinaus. Diese, dachte ich
Müssen verbrennen, bevor sie zu fragen aufhören. Wirklich, Freunde
Wem der Boden noch nicht so heiß ist, daß er ihn lieber
Mit jedem andern vertauschte, als daß er da bliebe, dem
Habe ich nichts zu sagen. So Gothama, der Buddha.
Aber auch wir, nicht mehr beschäftigt mit der Kunst des Duldens
Eher beschäftigt mit der Kunst des Nichtduldens und vielerlei Vorschläge
Irdischer Art vorbringend und die Menschen lehrend
Ihre menschlichen Peiniger abzuschütteln, meinen, daß wir denen, die
Angesichts der heraufkommenden Bombenflugzeuggeschwader des Kapitals noch allzulange fragten
Wie wir uns dies dächten, wie wir uns das vorstellten
Und was aus ihren Sparbüchsen und Sonntagshosen werden soll nach einer Umwälzung
Nicht viel zu sagen haben.

Brecht, 1937

PARABOLE DE BOUDDHA SUR LA MAISON EN FEU

Gautama, le Bouddha, enseignait
La doctrine de la Roue du Désir à laquelle nous sommes pieds et poings liés, et exhortait
À se dépouiller de toute envie et ainsi
Entrer sans aucun désir dans le Néant qu’il appelait Nirvana.
À ce sujet, ses disciples lui demandèrent un jour :
« Comment est ce Néant, maître ? Nous voudrions tous
Nous dépouiller de toute envie, comme tu nous y exhortes, mais dis-nous
Si ce Néant dans lequel nous entrerons alors
Est quelque chose comme cette communion avec toute la création
Que l’on éprouve étendu dans l’eau, le corps léger, à midi
Presque vide de pensées, étendu paresseusement dans l’eau, ou quand on s’endort,
Se rendant à peine compte si l’on est bien emmitouflé dans sa couverture,
Et qu’on sombre très vite, si ce Néant donc
Est un Néant joyeux et bon, ou si ce Néant que tu
Nous sers n’est rien qu’un Néant, froid, vide et sans signification. »
Bouddha se tut longuement, puis il dit laconiquement :
« Il n’y a pas de réponse à votre question. »
Mais le soir, comme ils étaient partis,
Bouddha s’assit encore sous l’arbre à pain et dit aux autres,
Ceux qui n’avaient pas posé la question, la parabole suivante :
« Récemment, j’ai vu une maison. Elle brûlait. Les flammes montaient
Jusqu’au toit. Je m’approchai et remarquai
Qu’il y avait encore des gens à l’intérieur. Depuis le seuil je leur
Criai que le toit était en feu, les invitant
À sortir rapidement. Mais ces gens
Ne semblaient pas pressés. L’un d’eux me demanda,
Tandis que le feu lui roussissait déjà les sourcils,
Comment c’était, dehors, si par hasard il ne pleuvait pas,
S’il ne ventait pas quand même, s’il y avait là une autre maison,
Et d’autres choses de ce genre. Sans répondre,
Je ressortis. Ceux-là, pensai-je,
Ils doivent se consumer tout entiers avant d’arrêter de se poser des questions. En vérité mes amis,
À celui pour qui le sol n’est pas encore assez brûlant pour qu’il préfère
L’échanger contre un autre plutôt que de rester là où il est, à celui-là
Je n’ai rien à dire. » Ainsi parlait Gautama, le Bouddha.
Mais nous aussi, qui ne nous préoccupons plus de l’art de la patience,
Mais plutôt de celui de l’impatience, pour apporter toutes sortes de solutions
Dans le domaine terrestre et en nous adressant aux hommes,
Pour les débarrasser de leurs bourreaux bien humains, nous pensons qu’à ceux qui
Devant les escadrons de bombardiers du Capital n’ont encore de cesse de demander
Comment nous nous imaginons ceci, comment nous nous représentons cela,
Et ce qui adviendrait de leurs tirelires et de leurs habits du dimanche après un grand bouleversement,
À ceux-là nous n’avons pas grand-chose à dire.

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