MACRON OU L’ÉTOURDERIE PRÉMÉDITÉE [billet d’humeur]

À l’occasion du « Grand Entretien » télévisé d’Emmanuel Macron le 15 octobre 2017.

« Vous voyez déjà le paradoxe… » Le corps du roi nous est enfin apparu, nous avons pu assister, pas simplement à des déclarations, mais à de la pensée complexe en construction. Trônant entre du street art décontextualisé et donc aseptisé, pour ne pas dire récupéré, et un Alechinsky déraciné du terreau insubordonné, joyeusement communiste et contestataire du mouvement CoBrA et devenu ainsi pur formalisme et décoration (a priori c’est le sémillant et dispendieux Aquilino Morelle qui a fait mettre là ce tableau lorsqu’il était conseiller de Hollande), entre des tables sur lesquelles s’empilent les livres fermés, il est là et il parle, tout à la jouissance de parler. « Vous voyez déjà le paradoxe… » Il commence une phrase, s’interrompt une fraction de seconde, trouve une formule ou un angle d’attaque, esquisse un sourire, reprend et déroule son raisonnement. C’est un concours d’éloquence qui se déguise en cours de philosophie – car oui, ses « réformes en profondeur » seraient appuyées sur « une philosophie profonde ». Un cours, à telle enseigne qu’il rabroue ses élèves, les trois journalistes qui l’interrogent et qui l’agacent : leurs choix de mots semblent toujours stupides, et ils sont traités comme s’ils ne comprenaient rien dès qu’ils essaient de recadrer les digressions. « Il faut toujours remettre les choses dans leur contexte », assène-t-il en prenant de la hauteur.

Qu’est-ce qui charpente cette pensée ? Comme tout philosophe depuis Platon, il veut atteindre « la vérité », au singulier, tout simplement. Ce serait beau si ce n’était pas ainsi qu’il justifiait trivialement jusqu’à ses sorties les plus commentées (« illettrées », « bordel »…) : c’est un « discours de vérité » (d’ailleurs, « parfois quand on s’approche de la vérité on s’y brûle », c’est la dure vie des prophètes !), « je nomme », il s’agit de « dire les choses », et puis finalement un modalisateur, enfin : « dire ce que je crois vrai ». Sans ça on l’aurait cru en contact direct avec les essences des choses. Blague à part, on sait bien ce que signifie ce classique du discours politique consistant à se revendiquer du réel, qui serait par définition dépourvu d’idéologie, et il le rappelle lui-même quand il est dit que les ordonnances doivent permettre de « s’adapter à LA RÉALITÉ de l’entreprise ». La prétention à parler sans le filtre de l’idéologie est une façon efficace d’en instiller.

La philosophie, c’est aussi raffiner les images. On a appris que le Président ne croit pas à la « théorie du ruissellement ». Heureusement, c’est pour la remplacer par une image autrement plus subtile, moins technique et économique et plutôt chargée d’une engageante connotation d’héroïsme et d’aventure : la cordée. Tel un fil rouge l’image se déroule au fil de l’entretien, et c’est bien ça : il y a des « premiers de cordée » (ceux qui réussissent, les riches), et ils tirent tous les autres vers le haut. La suite ? Il n’y en a pas. Ah, si, il y a des « activistes violents » et des agitateurs en mal d’indemnités de licenciement qui jettent des cailloux et mettent tout le monde en danger dans cette escalade. Bon, jetons un voile pudique.

Et puis, au moment où on ne l’attendait pas, Elle est revenue : « L’esprit de cette réforme c’est bien ce couple libérer/protéger. Et les garanties effectives, pour reprendre le beau mot de la philosophe Simone Weil, ce n’est pas d’aller expliquer aux gens qu’ils ont des droits, des droits de tirage, des droits dont ils ne verront la couleur, c’est de leur dire : la société change. » Nous avions déjà relevé à l’époque que le philosophe-roi prêtait à Simone, dans son discours au Congrès, des concepts qui ne lui appartenaient pas. Maintenant, grâce à ce nouvel effort de pédagogie, il y a des commentateurs pour penser qu’elle a parlé de « garanties effectives », qui est au mieux un terme juridique, généralement destiné à masquer le flou d’une entourloupe d’ailleurs. Et de fait c’est de droit qu’il s’agit. Oui, Simone Weil conteste les droits abstraits inapplicables. Mais ce qu’elle écrit dans L’Enracinement est plus fin : « l’accomplissement effectif d’un droit provient non pas de celui qui le possède, mais des autres hommes qui se reconnaissent obligés à quelque chose envers lui ». Si Simone Weil a pensé un monde, c’est un monde de respect mutuel et de solidarité, dans un cadre intellectuel, moral et institutionnel, pas un monde d’individualisation et de libéralisme économique, de ce que Macron appelle « la libération du travail ». Il est incompréhensible qu’il continue d’utiliser ainsi le nom de Simone Weil, en plus sous une forme aussi fragile qu’un mot cuisiné à toutes les sauces, pour légitimer la construction d’un monde qui l’aurait écœurée. Comment disait-il déjà, quelques minutes plus tôt, en se plaignant de la dictature « de l’info en continu et du tweet » ? Ah, oui : « Quand on sort le mot du discours, on peut tout faire dire. » En effet. Il en sait quelque chose.

Mais il n’en reste pas là, il n’est pas seulement dans la vérité et l’effectivité, il est aussi l’expression même d’un peuple incarné par ses institutions. Le motif revient beaucoup : sa façon de gouverner serait de laisser s’exprimer « l’ESPRIT de nos institutions », « le SENS de nos institutions » (notons la mystique de ces termes) – lequel serait que seul « le président a le mandat du peuple souverain » et qu’il se doit d’incarner et de centraliser. Il le répète comme pour s’en persuader : « le mandat qui m’a été donné par notre peuple », et tout est censé être légitimé par cela. Qui est ce peuple ? Peut-on encore au 21e siècle penser (comme le fait aussi Mélenchon d’ailleurs, qui lui n’a même pas l’excuse de ne pas appartenir à une tradition politique qui connaît la sociologie) qu’il existe une entité qui est le peuple, qui a un destin, ou autres attributs de cette rhétorique passéiste et essentialiste ? Et puis ce peuple, s’il existe, comment s’exprime-t-il d’une seule voix ? Est-il là en action, mandat a-t-il été donné par lui quand on a été élu par 4 électeurs inscrits sur 10, donc 3 Français sur 10, comprenant le vote non d’approbation mais anti-Le Pen – il ne s’agit pas ici de contester le résultat du scrutin, mais simplement de se demander qui est ce « peuple » homogène qui aurait donné mandat à cet homme pour réaliser son projet. Mais il insiste : « j’ai été élu par nos concitoyens, pas par une catégorie », « le peuple français a gagné parce que sa volonté est respectée ». Incroyable de pouvoir dire ces choses, de peut-être les croire.

Une allusion est utile pour comprendre tout cela, c’est quand il se félicite de la réforme constitutionnelle de 2008 (celle de Sarkozy, donc), permettant au Président de s’adresser au Congrès. Levant donc un obstacle juridique qu’il qualifie de « procédure chinoise », citant un peu de travers la formule « cérémonial chinois » d’Adolphe Thiers, pour qui cet obstacle avait été posé par une Assemblée qui lui était opposée. Thiers désirait la concentration des pouvoirs, et il a de ce trait d’esprit un tantinet raciste désigné les moyens détournés auxquels il était réduit pour que sa parole soit présente à l’Assemblée. L’esprit de nos institutions, donc, c’est l’esprit de Thiers ? Celui qui a fait émerger la IIIe République de la répression des communes et du désir politique qui venait d’en bas ? Oui, c’est l’ADN idéologique d’une certaine République française. Mais que Macron le dise enfin à mots découverts est le plus grand aveu de cette intervention télévisée.

On pense au commentaire de Victor Hugo, député de l’Assemblée, sur le rôle de Thiers, chef élu dans la panique du pouvoir exécutif qui allait se retrancher à Versailles, dans le déclenchement de la Commune de Paris : « Thiers, en voulant reprendre les canons de Belleville, a été fin là où il fallait être profond. Il a jeté l’étincelle sur la poudrière. Thiers, c’est l’étourderie préméditée. »

Aujourd’hui, nous avons de nouveau un président rhéteur qui concentre les pouvoirs, en se réfugiant derrière les raisonnements de haute voltige qui doivent tout pouvoir justifier par le jeu des concepts et des citations, et de petits bons mots. En somme, un président qui est fin là où il faut être profond. Un maître de l’étourderie préméditée. 

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