TRADUIRE EZRA POUND TRADUCTEUR

L’immense influence des pièces de théâtre Nô publiées en anglais par Ezra Pound à partir de 1916, remaniées à partir des notes de l’orientaliste Ernest Fenollosa, justifierait à elle seule d’en proposer une traduction complète : leur impact s’est fait sentir dans toute l’avant-garde théâtrale européenne du 20e siècle, qui ainsi s’ouvrait à une nouvelle pensée du temps scénique, du théâtre comme lieu de convention créatrice, et de la rencontre entre les arts mais aussi à de nouveaux dieux et fantômes. Ces traductions sont aussi un tournant crucial dans la carrière d’Ezra Pound comme poète, qui trouvera ici matière à donner les « grands poèmes imagistes » qu’il pensait impossibles, et comme historien de la culture, hanté jusqu’à la fin de sa vie par sa découverte de la littérature dramatique japonaise classique. Ces textes sont pourtant aujourd’hui difficilement trouvables, et encore moins en traduction – de fait, on ne peut que mesurer la difficulté de traduire des traductions (surtout quand elles sont un manifeste à la fois poétique et traductionnel), et mesurer aussi les écarts, comprendre ce qui s’est perdu et retrouvé des originaux dans la longue chaîne de transmission qui, des écoles de Nô séculaires, dépositaires des textes et menacées par la restauration Meiji, a couru par le maître Umewaka Minoru et l’universitaire Kiichi Hirata à Ernest Fenollosa qui les a consultés, et à travers lui jusqu’à Ezra Pound qui ne connaissait ni la langue japonaise ni le théâtre Nô. Gageons pourtant que cette transmission hasardeuse autant que fructueuse doit continuer à se poursuivre, dans l’attente de l’étudier, l’enrichir et continuer sa réinvention.

Voir le texte « Un Théâtre d’idéogrammes : Ezra Pound, Ernest Fenollosa et le Nô »


Tsunemasa

PRÊTRE
Je suis Giokei, gardien du temple de Ninna-ji. Le Gouverneur de Tajima, Tsunemasa, de la maison de Taïra, était aimé de l’Empereur quand il était un garçon, mais il fut tué jadis à la Bataille des Mers de l’Ouest. Et voici le Luth appelé Montagne Bleue que l’Empereur lui a donné avant ce combat. J’offre ce luth à son esprit en guise de libation. J’accomplis devant lui le rite qui convient.

(Rite.)

PRÊTRE
Quoi qu’il soit minuit je vois une forme humaine… Une forme trouble, là-bas dans la lumière. Si tu es un esprit, qui es-tu ?

SPECTRE
Je suis le spectre de Tsunemasa. Ton rite m’a amené ici.

PRÊTRE
Est-ce le spectre de Tsunemasa ? Je ne perçois pas de forme, rien qu’une voix.

SPECTRE
Un son… C’est un son trouble qui seul demeure.

PRÊTRE
Oh ! Mais j’ai vu une forme, vraiment, vraiment.

SPECTRE
Elle y est si tu l’y vois.

PRÊTRE
Je peux la voir. Je vois…

SPECTRE
Es-tu sûr de la voir, vraiment ?

PRÊTRE
Oh ! Te vois-je, ou ne te vois-je pas ?

CHŒUR
L’inconstant Tsunemasa, plein de l’universelle intranquillité, s’est retourné pour revoir le monde. Sa voix y a été entendue. Sa voix dépourvue de forme. Personne ne peut le voir, mais il a regardé à travers son fantôme. Un rêve qui contemplait notre monde.

PRÊTRE
C’est étrange ! Tsunemasa ! La forme était là et elle est a disparu. Seul un son infime demeure. La pellicule d’un rêve, peut-être ! C’était une récompense pour ce rite.

SPECTRE
Quand j’étais jeune je suis entré à la cour. J’ai vu la vie alors. J’étais très en faveur. J’ai reçu le luth de l’Empereur. C’est justement le luth que vous avez là. C’est le luth appelé Montagne Bleue. Je l’avais quand j’ai traversé le monde.

CHŒUR
C’est le luth qu’il avait dans ce monde, mais maintenant il va jouer la musique de Bouddha.

PRÊTRE
Sortez ce que vous avez de luths tendus de cordes, et suivez sa musique.

SPECTRE
Et je vous conduirai invisible.

(Le Spectre joue.)

PRÊTRE
Minuit est arrivé : nous allons célébrer les Fêtes de Minuit, Yabanraku.

SPECTRE
Le ciel limpide, le ciel s’est brouillé de nuages. La pluie marche les pieds alourdis.

PRÊTRE
Ils secouent l’herbe et les arbres.

PRÊTRE
Ce n’étaient pas les pieds de la pluie. Regarde là-haut.

CHŒUR
Une lune est suspendue, lumineuse, à la branche du pin. Le vent bruit comme s’il grouillait de pluie. Cette heure appartient à la magie.
Les cordes de basse sont quelque chose comme la pluie.
Les petites cordes conversent comme un soupir.
La corde grave est une voix de vent automnale.
Les troisièmes et quatrièmes cordes sont comme la cigogne qui crie dans sa cage quand elle pense à ses oisillons à la tombée de la nuit.
Que les coqs omettent leur cri.
Que personne n’annonce l’aube.

SPECTRE
La voix d’une flûte a dispersé les nuages du Shushinrei. Et les phénix ont surgi du nuage. Ils plongent au son du concert. Pitoyable, merveilleuse musique ! Je suis redescendu dans ce monde. J’ai recommencé à jouer comme jadis. Et j’ai été heureux ici. Tout cela sera bientôt terminé.

PRÊTRE
Voilà que je la revois, la forme que j’avais vue. Serait-ce Tsunemasa ?

SPECTRE
C’est une triste figure que j’affiche. Éteignez les lumières si vous me voyez.

CHŒUR
La tristesse du cœur est un incendie de feux furtifs. Les flammes sont changées en pluie épaisse. Il a tué par l’épée et fut tué. La flamme rouge du sang s’est élevée en feu, et maintenant il brûle de cette flamme. Il nous a priés d’éteindre les lumières,
il s’est envolé comme, l’été, un papillon de nuit.
Ses ailes nous ont frôlés comme une tempête.
Son esprit s’en est allé dans les ténèbres.

« Tsunemasa » dans l’opéra Only The Sound Remains de Kaija Saariaho
à la Biennale de musique de Venise en septembre 2021
Direction musicale Clément Mao-Takacs / Mise en scène Aleksi Barrière

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