CAPITALE-CAPITAL [billet d’humeur]

L’entreprise PARIS AÉROPORT (anciennement Aéroports de Paris, pas encore tout à fait privatisée contrairement aux apparences) distribue un nouveau « magazine gratuit » appelé PARIS VOUS AIME MAGAZINE : 170 pages de publicités (certaines déguisées en journalisme et d’autres non, c’est 50/50) pour à peu près tout ce qui peut se consommer, et tout ce dans quoi on peut investir, dans la capitale française. Cette grande opération de branding présente Paris comme une ville de culture et de goût, de haute couture, de gastronomie, de clubbing et surtout d’urbanisme innovant – pleine de belles opportunités grâce à la réhabilitation d’architectures industrielles en incubateurs de start-ups, et à la perspective des Jeux Olympiques de 2024. Que Paris, en cette veille d’élections municipales, soit devenue ce que de tels catalogues de la gentrification veulent faire d’elle, ce n’est pas une nouveauté et ce n’est plus un mystère, malgré tant de résistances de la rue et par la rue : à savoir, une zone urbaine hors-de-prix où la vie s’est laissée réduire à deux modes de l’existence, le travail et la consommation. Il est affligeant de voir force arguments intellectuels venir dans cette publication étayer le grand récit d’une capitale culturelle du 21e siècle, au service des divers marchés qui innervent ce qui ne prétend au fond être rien d’autre qu’une capitale touristique mondiale. Or en feuilletant cette propagande sur papier glacé devenue somme toute assez banale, difficile de ne pas rester interloqué par la double-page ci-jointe. On vous explique, donc, comment vous habiller pour aller à l’Opéra. J’ignorais que l’injonction vestimentaire existait encore en 2020, et rarement je l’ai vue exprimée avec autant de mauvais goût. On vous dit donc qu’il « vaut mieux » porter des bottines à 650 euros, ou une montre à 890 euros, pour aller voir un spectacle. Ça valait bien la peine de chercher à rendre l’art accessible, œuvrer à sortir l’opéra de sa ringardise, en faire un service public sous la forme d’un Opéra National, et puis à ce compte, ça valait bien la peine de faire une politique culturelle et un Ministère de la Culture, si c’est pour qu’au final on en soit encore à de telles âneries classistes, à une ségrégation sociale aussi décomplexée, à pouvoir appeler « bonne allure » quelque chose qui est à la fois aussi stupide et aussi violent. Entendons-nous bien : que ceux qui aiment s’habiller, pour qui cela participe d’un plaisir, jouissent sans entrave, que ce soit avec élégance ou extravagance – cela n’a rien à voir avec le prix des vêtements d’ailleurs. Mais ceux qui sapent (si j’ose dire) tout le précieux travail que fait l’art pour décoller l’expérience de la marchandise, pour créer des lieux désaliénés et des espaces communs, pour relier, sentir, interroger en dehors des marchés, ceux-là donc qui créent cette culture-qui-se-consomme et ne s’adressent qu’aux classes prêtes à payer le prix fort et ceux-là qui la vendent, qu’ils soient maudits, et je pèse mes mots. « Paris Vous Aime Magazine ». Quel cynisme, ce titre.

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