UNE ÉCOLOGIE DE GAUCHE DANS LE SPECTACLE VIVANT ? [billet d’humeur]

L’écologie politique française navigue dans des eaux troubles – si elle ne s’est pas nommément déclarée libérale comme en Allemagne, ou conservatrice comme en Autriche, les logiques politiciennes et ses divergences idéologiques internes menacent constamment de l’éloigner du cœur de son message. Dans l’urgence à la fois climatique, sociale et politique, il est plus que jamais temps de réaffirmer avec force la cohérence qui relie les combats de la gauche, écologie comprise : aujourd’hui, la solidarité est inséparable de la sobriété, la justice climatique est une justice sociale et sanitaire, la réorganisation des modes de production est un préalable à la survie collective, et il n’y a pas de bonne gestion des ressources naturelles et des espaces de vie sans intention planificatrice égalitaire autant que démocratique. En outre, le « progressisme des valeurs » n’est rien sans économie politique, pour réaliser dans les faits les victoires symboliques de l’égalité des chances, après un siècle de sociologie, de féminisme et d’anti-racisme qui comme l’écologie ont irrigué de pensée vive la gauche, et nourri ses programmes – hélas, à un niveau souvent tout théorique.

Il est de bonne guerre aujourd’hui de demander des comptes : l’écologie politique est-elle bien anticapitaliste, donc cohérente avec elle-même ? Et la réciproque est tout aussi importante : la gauche a-t-elle cessé d’être productiviste, et est-elle donc devenue cohérente avec elle-même ? Sans réponse affirmative à ces deux questions, le malaise restera entier de part et d’autre d’un gouffre savamment entretenu sur l’échiquier politique.

Ce n’est pas à nous à y répondre ici, mais aux principaux concernés de clarifier dans les faits leurs idées et leurs programmes. On ne peut que se contenter d’un vœu pieu : que la gauche sache par le travail des idées se retrouver dans un matérialisme authentique, incompatible autant avec l’antiscientisme qu’avec l’idéologie du progrès sous sa forme productiviste. La pensée en existe aujourd’hui, encore faut-il qu’elle soit accueillie dans les structures partisanes.

Un mot cependant, puisque c’est notre endroit, sur la place des artistes dans tout cela.

Nombreux sont ceux qui se sont payés de mots à l’occasion du ralentissement du monde pendant la crise sanitaire, et il est difficile d’anticiper ce qu’il restera de ces bons sentiments plus ou moins opportunément formulés. Mais dans le domaine du spectacle vivant, qui consomme beaucoup de crédits et produit beaucoup de mouvements de travailleurs, la question est particulièrement aiguë.

Là encore, c’est aux artistes qui s’identifient comme étant de gauche de montrer l’exemple en se posant la question à leur propre sujet. Je passe sur l’argument couard par lequel on peut se défausser : que le théâtre et la musique sont des économies marginales, et qu’à ce titre il faudrait leur lâcher les basques. C’est d’abord aussi fumeux que le premier metteur en scène gauchiste venu, que ses positions politiques affichées n’empêchent pas de pratiquer les pires formes de management sauvage, et de harceler des collaboratrices et des collaborateurs dans des décors par ailleurs somptuaires qui émettront des gaz toxiques au moment de leur incinération. (Ce sont des clichés ? Les intéressés se reconnaîtront pourtant.) Il est temps pour le théâtre de cesser d’être seulement le lieu où les utopies s’annoncent, mais d’un peu chercher à explorer comment elles peuvent se réaliser. Dans un avenir fait d’échanges mais aussi ancré dans un ici et maintenant, généreux mais sobre, global dans sa pensée mais local dans son action. Aussi soucieux de son économie qu’il est débordant, imprévisible et interdisciplinaire.

C’est tout un modèle qui est à revoir. Pour en rester aux metteurs en scène, peut-on être directeur de CDN et aller cachetonner en allant faire toute l’année des spectacles ailleurs ? Et on ne parle pas ici de créations ponctuelles, mais d’un système. Quel metteur en scène peut prétendre, en son âme et conscience, qu’il fait bien son travail en créant plus de deux spectacles de grande ampleur par saison, en plus des spectacles déjà créés qui continuent de jouer ou de tourner (où il est par ailleurs admis que son absence va de soi, comme si cela ne le concernait plus, car « on ne s’en sortirait plus sinon », si un spectacle était indéfiniment sur le métier, c’est-à-dire s’il était un spectacle) ? Car c’est bien de qualité du travail qu’il s’agit ici, n’en déplaise aux collègues qui ne répondent à ces questions qu’en se justifiant par les retenues sur leurs salaires de directeurs censées écarter le soupçon de cumul. Masquant ainsi la réalité de leur pensée : d’une part qu’ils aiment travailler vite et mal, d’autre part que dans un monde fini cela leur convient parfaitement qu’un seul metteur en scène fasse cinq spectacles (quitte à multiplier par ailleurs les trajets), plutôt que de donner à cinq metteurs en scène l’opportunité d’en faire un bien.

(Le quasi-monopole exercé par les metteurs en scène sur les directions de théâtres, au détriment des autres professions artistiques, est encore un autre sujet. Je l’ai évoqué ailleurs.)

Je n’érige pas pour autant en idéal le mode de production auquel sont contraintes beaucoup de petites compagnies, traînant laborieusement sur plusieurs années, de résidence en résidence, des maquettes de spectacles poussives. L’absence de moyens (produite par rien d’autre que l’inégale distribution des ressources) n’engendre pas que de la débrouillardise – elle suscite aussi le renfermement sur soi-même, l’incapacité à accéder au luxe que représentent l’expérimentation contrôlée, la remise en question, et même l’enrichissement mutuel intrinsèque au fait de cultiver plusieurs projets à la fois, tant que c’est dans une temporalité non-productiviste.

Deux créations par an, seulement ! Cela fait frémir d’horreur les collègues les mieux établis, qui sentent poindre l’ennui. Que faire de tout ce temps libre ? Et pourquoi pas : mieux travailler, mieux creuser ? s’éduquer, lire des livres ? faire de la pédagogie ? développer des petites formes pour expérimenter des idées et des procédés, loin des grandes scènes et peut-être loin des scènes tout court ? Mais aussi faire ce que font tous les collègues de toutes les autres professions du spectacle vivant : se joindre au spectacle d’un collègue, en tant qu’acteur, dramaturge, scénographe, traducteur, éclairagiste, que sais-je encore, bref se nourrir du métier et le lui rendre, et garder au théâtre sa dimension de conversation perpétuellement ouverte ? Et ainsi, peut-être, faire du prochain spectacle quelque chose qui ne soit pas une variation paresseuse du précédent. Car ce « recyclage »-là n’est pas écologique, au contraire il pollue et sature les salles de spectacles, capte des ressources de production précieuses, et empêche l’émergence de nouvelles idées et de nouvelles générations, autant que de nouveaux publics.

Nous avons beau jeu de nous plaindre de l’absence de politique culturelle consistante dans l’écologie politique française. Non pas qu’on le fasse toujours à tort : de fait les « pratiques amateurs » sont vitales, mais elles ne constituent pas un programme, pas plus que la réappropriation de lieux de travail et d’artisanat – simplement déplacés toujours plus loin dans les périphéries – en lieux culturels à destination des bobos. Mais à défaut de propositions convaincantes, c’est à nous artistes d’y contribuer. Ce n’est pas seulement pour des raisons politiciennes qu’il n’existe pas en France de politique culturelle ambitieusement écologiste et authentiquement de gauche : sans les propositions des artistes, et tout simplement sans culture écologiste de gauche, elle ne peut que tourner à vide. 

On connaît la rengaine. Il ne s’agit pas de se laisser dicter des décisions artistiques par des impératifs de communication, mais il faut aussi en toute bonne foi exposer à quel point l’argument esthétique peut servir de cache-misère intellectuel : si certains metteurs en scène exigent toujours de leurs scénographes certains types de décors, s’ils n’envisagent pas qu’un personnage puisse être joué par un.e interprète de tout âge, de tout sexe, de toute couleur de peau, c’est avant tout une limitation de leur horizon esthétique, par habitude, par ignorance et par paresse intellectuelle. L’esthétique, on en serait désolé de devoir le rappeler, c’est aussi de l’idéologie, et à ce titre elle peut aussi bien servir à justifier le maintien d’un statu quo délétère. Là où elle devrait sans cesse se réinventer, dans une perpétuelle écologie critique, qui en repensant ses propres moyens, aide à repenser en actes le monde.

Le travail que nous pouvons réaliser dans les représentations (notre travail premier, le plus noble et le plus ancestral) sera inopérant tant qu’il ne repensera pas sa propre idéologie esthétique et ses modes de production d’une part, d’autre part tant qu’il ne prendra pas au sérieux sa mission de s’adresser à tout le monde. Entendons-nous bien : s’adresser à tout le monde, ce n’est pas faire des spectacles qui ressemblent à des productions commerciales, celles du divertissement théâtral, musical et télévisuel. Ce n’est pas offrir ce qui semble familier, mais bien plutôt, comme disait un certain maître du genre, montrer ce qui est étrange/r dans le familier, et ce qui est familier dans l’étrange/r. Faire bouger toutes les lignes, sans rien conforter, ni réconforter personne. Nous n’aidons pas à faire passer le temps ou à se changer les idées, comme la télévision de divertissement (qui trahit la télévision). Nous n’offrons pas de simulacres de guerres qui nourrissent le tribalisme comme le sport de divertissement (qui trahit le sport). Nous offrons la substance des nuits d’insomnie, des remises en cause radicales de soi, des causeries interminables autour d’un verre avec des amis ou à la table du dîner de famille, contre l’indifférence nous exacerbons les émotions, nous réactivons les sensations et les pensées diluées dans le quotidien, nous radicalisons les affects d’empathie et d’amour du beau autant que ceux de colère et d’indignation, nous montrons le monde tel qu’il peut être pensé et senti et non tel qu’il est habituellement médiatisé, nous jetons le trouble, par le beau parfois, par la pensée toujours, nous donnons des raisons de sortir de chez soi, des raisons de faire, de hausser le ton, de voter ou de refuser ce à quoi il nous est donné de voter. Si on ne l’a pas oublié, et si l’on n’est pas là simplement pour faire carrière, ce n’est pas une petite tâche. Montrons-nous en un peu dignes.

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