CANTIQUES (danser et chanter au moins aurait été un passage à l’acte)

Théâtre.
(Extraits.)


ACTION 1

Essayer de retrouver le singe en soi.

Ne pas s’arrêter avant d’avoir bien gratté jusqu’au squelette.

CHANT D’AMOUR 1

Une fête profane. Le chant d’amour de deux corps inconnus, séparés par un mur invisible.

Pour l’heure, impossible de se toucher. Cette impossibilité donne au lien une existence.

Un labyrinthe de murs invisibles dessine par défaut nos trajectoires, et nous tâtonnons jusqu’à comprendre les rôles qui nous sont permis.

PETITE ÉPOPÉE 1

(D’après le nô Kinuta de Zeami Motokiyo.)

Une femme était connue comme l’épouse d’un jeune avocat d’affaires, et c’est donc ainsi que nous aussi nous la connaissons : de réputation. Leur mariage était heureux / mais un jour l’avocat eut l’opportunité de s’occuper d’un client important dans la Capitale, et il dut s’absenter. Or à l’ouverture du procès on découvrit une affaire dans l’affaire, qui était une histoire déjà assez sordide en soi et qui s’avéra bientôt n’être elle-même qu’une petite affaire imbriquée dans une plus grande affaire aux ramifications et aux scandales multiples. On n’en finissait plus de trouver des squelettes dans les placards des uns et des autres, le carnet d’adresses de notre avocat n’en finissait pas de gonfler, et de fil en aiguille il resta trois ans dans la Capitale, sans jamais avoir l’occasion de rentrer chez lui, aux confins du sud du pays.

Pendant ce temps, sa femme n’a pas d’autre occupation que de l’attendre.
Les nuages passent, et dans leurs cadres les portraits du couple deviennent des souvenirs,
La maison elle-même se transforme en herbier de vieilles choses jaunies.
Ces trois années sont un seul et même automne
Et l’épouse ne sait plus pour quoi elle doit chaque jour se faire belle
Et quand elle pense à l’homme qui lui a préféré les fastes de la Capitale
C’est beaucoup de larmes qu’elle essuie sur sa plus belle robe
Qu’elle s’obstine à porter.
La nuit elle ne rêve pas de la vie qu’elle aurait pu avoir
Qu’elle ne sait pas imaginer
Mais de la vie que lui / mène sans aucun / doute pleine de belles personnes.
Elle sait bien qu’il ne rêve pas d’elle
Puisqu’il n’y a pas là de quoi rêver
Et puis quand on rêve des gens on a l’urgence / de leur dire.

À la fin de la troisième année voici qu’arrive l’assistante de l’avocat avec de mauvaises nouvelles : il y a eu des rebondissements inattendus dans l’affaire, de nouveaux éléments ont fait surface, très-incriminants, et le mari devra une fois de plus passer l’hiver dans la Capitale.

La femme de l’avocat n’écoute plus ce que dit l’assistante, ses oreilles bourdonnent, et elle entend seulement au loin la cadence des femmes qui battent le linge au lavoir pour le sécher / ou peut-être que c’est un sèche-linge qui tambourine. On raconte, dit-elle, l’histoire de cet homme qui a été exilé dans les steppes sans sa femme et ses enfants. Une nuit sa femme est montée battre le linge au sommet d’une montagne et elle l’a battu tellement fort que son mari en a entendu le bruit par-delà les déserts, et à défaut d’être ensemble sous un toit, ils ont été ensemble dans leurs pensées. Moi aussi je veux battre le linge pour mon mari.

L’assistante a beau protester, rappeler que ce n’est pas aux femmes de sa condition de laver et de battre le linge.

Déjà l’épouse a fait couler l’eau de la lessive
Elle a retiré sa robe durcie par le sel de ses larmes
Elle a déplié le tissu fleuri de sa tristesse
Et dans l’eau il s’imbibe et elle le frotte
L’eau qui noircit éclabousse sa peau nue
Et bientôt entre ses mains la robe dégorge
Et elle frappe le vêtement contre le sol contre les murs
Contre tout ce qui peut / se frapper // contre son corps
En elle la force de toutes les lavandières du monde
Elle frappe pour que l’univers entier entende
Elle frappe pour que son mari réponde
Elle frappe comme si elle pouvait flageller son cœur
Et quelque part dans la forêt il y a un cerf
Qui brame comme elle frappe.

Bientôt épuisée elle s’effondre, son cœur est vide, de son sang essoré.

Quand il apprend le décès de sa femme, l’avocat rentre chez lui, dans sa maison dévastée, et il ne comprend pas ce qui s’est passé et dont il ne peut pas faire appel.

De sa femme il ne reste plus que la robe chamarrée qui sèche sur un cintre,
et qui fume à grosses volutes comme si elle contenait un brasier inextinguible
qui ne la consume pas.

C’est que l’esprit de sa femme n’est pas en paix, elle est prisonnière entre les mondes. Cette fois quand elle gémit il peut l’entendre.

Oui tu m’entends alors que maintenant quand je crie aucun son ne sort
Je continue de battre le linge furieusement mais / mes coups ne font aucun bruit
Autour de moi les arbres plient sans craquer sous un vent qui ne gronde pas
Mais tout cela dans ta tête fait un bruit d’horreur.
C’est que je suis enfermée dans la maison en feu qui déjà était ma vie.

L’avocat ne sait pas à qui adresser son plaidoyer, il comprend que ce dont il est coupable est au-delà de toutes les condamnations. Elle morte, et lui vivant, sont désormais ensemble dans un même enfer / qui découvre son identité. Ce verdict terrible, cependant sonne aussi comme une délivrance. Il dit à sa femme, Le feu qui te brûle, le feu qui déjà te brûlait, tu as découvert que jamais tu ne pourras l’éteindre. Est-ce qu’il faut vraiment que je récite le Sutra du Lotus, que je psalmodie au rythme du linge qu’on frappe au lavoir ? Il n’y a pas un après du désir et de la souffrance, c’est toujours maintenant le moment de guérir. Ton erreur a été de croire que le paradis n’est pas de ce monde, de m’attendre pour vivre, comme on attend la mort. Et ces mots apaisent la voix de sa femme dans sa tête.

Alors au milieu des flammes qui s’élèvent de la robe, de nombreuses fleurs montent et éclosent en guirlande comme le long de la branche d’un abricotier, des fleurs blanches dans la neige blanche qui remplit la maison.

Eh bien, c’est une moins belle histoire d’amour que celle de cet homme qui avait un hippopotame, un hippopotame qu’il avait élevé depuis l’enfance et avec lequel il nageait tous les jours, qu’il considérait comme son compagnon fidèle, et qui un matin l’a mordu de sa grande gueule carnassière, l’a emporté au fond de l’eau et l’a noyé. 1 200 kilogrammes d’amour.

VOIX DU DEDANS 1

Ça me déplaît beaucoup, en m’approchant d’une mite que je m’apprête à écraser, de voir ses longues ailes poudreuses repliées le long de son corps, qui lui donnent la silhouette d’une grande dame dans une cape qui tombe jusqu’aux pieds. Une cape cuivrée et scintillante, celle d’un soir de gala sur l’escalier de marbre de l’Opéra. Ironie de cet insecte qui dévaste mes meilleurs vêtements. Ce n’est pas comme tuer un mammifère ou un oiseau, quand sous la main la viande se fait chair, et qu’au moment de donner la mort s’impose et explose l’expression pure de la vie : la panique, le spasme. À ce moment-là, quelque chose de beaucoup plus troublant que cette conscience-là de tuer : le saisissement de ne plus être capable de voir dans la vermine autre chose que l’expression d’une suprême élégance. Je ne sais pas si c’est cette beauté-là qu’on attribue aux catastrophes.

Après l’acte, sur mes doigts la même écaille d’or que sur ceux d’un vieux moine
qui peint une icône sainte
face à la mer à Corfou.

ACTION 2

Sur une table, un grand concombre frais, et à côté un cornichon unique flottant dans un bocal, transparence trouble du vinaigre.

Une conférence muette où il ne s’agira pas de prouver, mais d’éprouver.

Le concombre élance, impudique un peu, l’estocade de sa courbe audacieuse.
C’est lui, dans toute sa verdeur fondamentale,
nous présentant sa peau qui est presque une écorce.
C’est lui, le banal totem du bac à légumes, qui suggère en aucun festival
autant la mollesse que la fertilité.
C’est lui, le melon interlope venu d’Asie avec Krishna-Dionysos.

En lui étincellent les vitres resplendissantes des serres
qui sont comme les marches pierreuses du temple de Phukhao Thong.

Admirez tout ce qui là-dedans dit le printemps.
On sent qu’il grandit dans la terre la plus chaude, celle qui boit le plus goulûment.

Pure gourmandise, aliment de paradis qui toujours rafraîchit et jamais ne rassasie.
Le concombre, de mémoire d’homme, c’est l’aristocratie de la jouissance.

À côté, son avatar à la croissance contrariée semble un fœtus dans le formol.
Acidité, goût de saumure qui ramène à ce genre d’hivers qui s’anticipent.

Dégustation du concombre, aqueux, juteux, ça se délite, comme ça dégouline bien.
Les routes du commerce sont interrompues, on croit manger le limon cévenol à même le sol.

Point d’orgue : Quelqu’un vient, attrape le cornichon, et croque dedans.

VOIX DU DEDANS 2 (ACTION 3)

Ma croissance, que tout semble contrarier.

Et chacun de mes organes, un ennemi personnel.


PETITE ÉPOPÉE 3

Au printemps 2120, la colonisation des lunes de Jupiter put enfin commencer.

L’exploitation du sol martien et de la ceinture d’astéroïdes s’était avérée plus coûteuse que prévu, et surtout ces nouvelles ressources en fer, en nickel et en manganèse ne rencontraient plus de marché intéressant sur Terre – sans compter en outre le prix du transport. Trouver dans le système solaire extérieur une utilisation pour ces matériaux propices à la construction était une nécessité qui ne pouvait que susciter la création d’un nouveau marché.

Surtout, Jupiter et ses quatre satellites dits « galiléens » – Io, Europe, Ganymède et Callisto – offraient deux choses dont les précédentes colonies étaient avares, et qui commençaient à se faire rares sur la planète-mère elle-même : de l’hydrogène et de l’hélium en abondance, c’est-à-dire de l’énergie (par combustion et par fusion nucléaire), et surtout, de l’eau. Europe recelait deux fois plus d’eau que l’ensemble des océans de la Terre réunis. Le destin spatial de l’espèce humaine semblait tout tracé.

C’est donc naturellement sur Europe que nous nous sommes d’abord précipités. Un peu trop précipités, d’ailleurs. Largement soutenus par leurs États respectifs, les principaux conglomérats de l’exploitation des ressources extra-terrestres ont eu tôt fait de se battre pour revendiquer de vastes concessions qu’aucune autorité légale n’administrait. Il s’en est fallu de peu que n’éclate un conflit armé que les autres colonies n’avaient pas provoqué, de par leurs tailles comparativement grandes et le caractère rudimentaire de la technologie de l’époque, peu adaptée au combat spatial.

Dans l’intérêt bien compris de tout le monde, on en vint donc à créer un organe de coopération politique. En assurant le respect des frontières par des traités diplomatiques, on garantissait la prospérité de l’exploitation des ressources. Et en garantissant la prospérité de l’exploitation des ressources / par une mutualisation avantageuse des moyens et des technologies au bénéfice des entreprises exploitantes / on assurait le respect des frontières. Ce cercle vertueux semblait inattaquable. Ainsi est née sur Europe la Communauté Européenne de l’Eau, des Combustibles et de l’Atome (CEECA). C’était, paraît-il, un hommage à une expérience politique avortée du début du siècle dernier, mais on n’y pensait guère. La région terrestre qui s’appelle également « Europe » a beau être le berceau de la civilisation moderne selon les manuels d’Histoire, elle est totalement délabrée et arriérée depuis la fermeture de ses frontières extérieures et intérieures et l’effondrement démographique, économique et culturel qui s’en est suivi. Soyons honnêtes, aujourd’hui, quand on parle d’Europe, il est rare qu’on parle d’autre chose que de la lune de Jupiter qui porte ce nom.

Pour les premiers arrivés, les conditions étaient plutôt extrêmes, et nous étions un assemblage assez hétéroclite de pionniers. En plus des prisonniers de droit commun et des immigrés de l’hémisphère terrestre sud, qui formaient le gros de la main d’œuvre, il y avait quelques aventuriers qui croyaient dans leur bonne étoile (ou du moins qui croyaient que celle-ci serait la bonne) et bien sûr les scientifiques qui supervisaient l’ensemble des opérations, et qui redoublaient d’astuces pour faire financer sur le côté par les entreprises qui les employaient des recherches en astronomie, en cosmologie, et sur les formes de vie primitives qu’ils espéraient découvrir sous l’épaisse couche de glace qui recouvrait Europe. De cela on ne parlait pas beaucoup.

Le reste de la population terrienne était plutôt effrayé par les températures glaciales et par l’impact sur la santé de la gravité réduite, de l’absence d’atmosphère et de nourriture non synthétique, des vents solaires et de la radiation mortelle due à la magnétosphère de Jupiter. Mais au fur et à mesure que les conditions de vie se dégradaient sur Terre, on relativisait ces inconvénients, et bientôt le nombre croissant de candidatures aux emplois dans les colonies jupitériennes permit de diminuer considérablement les salaires et de préserver la rentabilité des affaires.

La beauté de ce que nous avons vu, nous les premiers Européens, personne ne pourra nous la retirer. Tous les trois jours terrestres le lever d’un soleil lointain, Jupiter qui ne se couche jamais et obnubile le ciel de son immensité orange et monstrueuse, la nuit étoilée vertigineuse de la face cachée. Les geysers jaillissant de la glace froide et sans vie. C’était un nouveau monde et il nous appartenait.

Rétrospectivement, il semble clair que nous aurions pu nous dispenser de la fable selon laquelle il s’agissait d’assurer la pérennité de l’espèce. On parlait déjà de prospections dans les anneaux de Saturne, on disait que les conditions matérielles seraient bientôt réunies pour que l’humanité, maîtresse du système solaire natal, essaime vers de nouveaux soleils. Que nos arrière-petits-enfants verraient les matins rouges sur lesquels se lève Proxima du Centaure. Tout cela, les grands projets des conglomérats spatiaux qui dans ces termes nous vendaient de nouvelles opportunités et de nouveaux chantiers, nous indifférait quelque peu. Dans le labeur, dans l’horizon toujours repoussé de la prospérité universelle, nos vies ressemblaient aux vies de nos parents, chaque jour ressemblait au précédent, et il semblait égal que ce même jour se lève une seule et dernière fois ou un million de fois nouvelles sous un million d’autres soleils.

De toute façon, cela ne dura pas. Il s’avéra bientôt que toutes les concessions n’étaient pas aussi fructueuses, et face au refus des pays membres de mutualiser égalitairement les ressources, la Communauté Européenne de l’Eau, des Combustibles et de l’Atome se disloqua rapidement. C’étaient parfois des lunes entières qui faisaient sécession, non seulement de la fédération, mais aussi de leurs nations-mères terrestres avec lesquelles elles n’entretenaient plus d’autre lien que commercial. Bientôt la Terre cessa toute communication. Nous n’avons pas cherché à en savoir plus. Après tout, ils ont leurs problèmes, et nous avons les nôtres.

Aujourd’hui je travaille pour une entreprise qui assure la gestion des déchets nucléaires jupitériens. C’est une filière qui a beaucoup d’avenir.

Pardon. Je voudrais ajouter une autre histoire à cette histoire.

Un soir de janvier, en l’an 1610, un homme qui s’appelait Galileo Galilée a observé le ciel avec un télescope, et il a découvert quatre petits astres dont il fallait bien se rendre à l’évidence qu’ils orbitaient autour de Jupiter. On ne savait pas quoi faire de cette information, parce qu’on vivait dans un monde très bien ordonné, que Dieu a fait avec la Terre au milieu et un soleil, une lune et des planètes qui lui tournent autour en cercles. Un univers tout rond, avec rien de trop, et surtout pas des planètes qui tournent autour d’autres planètes comme si les autres planètes pouvaient se prendre pour la Terre, qui est celle autour de laquelle toutes les autres tournent. On n’aima pas beaucoup la découverte que ce Galilée était allé farfouiller dans la nuit obscure avec son instrument, qui nous montrait dans notre monde un monde qu’on ne reconnaissait plus, un monde qu’en fait, on ne connaissait pas. On lui en tint rigueur. C’est une autre histoire. Moi je me demande simplement à quoi rêvait cet homme en ce soir de janvier quand il a regardé dans son télescope.

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