SUR LE SPECTACLE « ALLEN’S HELL »

« Il a peut-être des secrets pour changer la vie ? Non, il ne fait qu’en chercher, me répliquais-je. »

Aujourd’hui se crée dans la Maison des Ailleurs de Charleville-Mézières un très beau spectacle, le premier de la compagnie Attanour. ALLEN’S HELL nous convie à faire le rêve d’un rêve. Du cauchemar d’Allen Ginsberg, visité par les visions de Rimbaud pendant la nuit qu’il a obtenu de passer dans la chambre du poète en 1982, dans cet appartement familial au bord de la Meuse qui est depuis devenu la Maison des Ailleurs. Les mots sont ceux du cauchemar infernal d’UNE SAISON EN ENFER, qui retrouvent ici leur écartèlement natif entre théâtre de l’intime et cirque cosmique – enfin rescapés de la complaisante obscurité lyrique à laquelle on réduit cette poésie. Bombastus le bateleur des portes de corne et d’ivoire et Virginie Di Ricci la profératrice pythique qui a survécu à tous les poisons font entendre Rimbaud en revenant à la brûlure de la phrase, qui est par où le poète frappe sans ménager ses coups et ses crachats. Aucun ne tombe à côté dans l’étau piégeux de cet appartement bourgeois aux allures de maison hantée (hantée, d’abord, par les paysages sonores de l’artificier acoustique Tristan Lacaze). Les tableaux s’y resserrent davantage encore dans les images burinées et satinées du metteur en scène Laurent Prost-Deschryver. Lesquelles hanteront à leur tour longtemps le spectateur, promis à l’emprise atroce de cet « époux infernal » de Rimbaud, dont les mots nous forcent sans consentement à partager un peu la monstrueuse expérience qu’il a conduite sur son âme en la chauffant à blanc. Pas au bénéfice d’un grand-œuvre mais d’un chantier infini. Pas de vérités définitives et rassurantes, seulement l’horreur qui apparaît à quiconque a l’inconscience de lever les voiles (au masculin et au féminin du mot voiles).

Vivre plus intensément est plus ou moins tout le projet politique d’Arthur Rimbaud, et il y a des lieux qui, lorsqu’on s’y retrouve (soi-même, avec les autres) contribuent à réaliser ce projet. Ce spectacle en fait partie, et sa manière de regarder dans les yeux de la mort plutôt que de baisser le regard et de passer son chemin est aujourd’hui salutaire. N’abandonnons pas, à l’ère du couvre-feu, la vie à sa plus basse expression qu’est la routine (dans la pure destination cyclique de l’exercice de la force de travail, de sa régénération et de sa consommation), ne reconfinons pas la sensation, le désir, le jeu, le feu. Ce n’est pas ici le loisir et le divertissement qu’il s’agit de sauver, ces « industries » productives, mais la grande usine délirante de la culture vécue qui, anarchiquement, fabrique du sens qui a d’autres ambitions que la survie de l’espèce. C’est le moment de faire l’expérience de manières d’être au monde, et nous devons impérativement trouver des façons de faire vivre les arts vivants au sein des protocoles sanitaires que nous commençons désormais à maîtriser, afin de ne pas accepter les termes selon lesquels à la fois l’épidémie et l’épidémocratie veulent nous faire vivre la vie : en la réduisant à sa stricte dimension biologique.

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