De la même manière qu’on aime en français traduire la dürftige Zeit de Hölderlin (où l’on se demande à quoi bon des poètes) par des “temps de détresse” plutôt que plus directement par des “temps de besoin”, on prête à Hamlet s’exclamant The time is out of joint des images de chaos (un “temps hors de ses gonds”, un “temps détraqué”, etc.) en traduisant ce qui peut se comprendre comme une métaphore sèche et médicale qui a trait à une articulation déboîtée.
Même quand ils sont élégie et tragédie, la poésie et le théâtre sont pourtant autre chose que complaisance élégiaque et tragique. Ce sont des pragmatiques du désespoir, qui cherchent la chose, le piège, la machine, et ce qui sauve au plus près de la maladie et de la dislocation. Il s’agit, dans une démarche qui n’est justement pas sans affinité avec celle de la traduction, de coller aux choses par les mots, de diagnostiquer. Dans la crise, armons-nous en traducteurs, qu’ont été Shakespeare et Hölderlin – c’est là le style qui n’est pas que littérature.
The time is out of joint. O cursèd spite,
That ever I was born to set it right!
L’époque est luxée. Amère disgrâce
Que d’être né pour la remettre en place !