TROIS CHŒURS DE NELLY SACHS (et les psaumes de Celan et Bachmann)

Les treize « Chœurs d’après minuit » de Nelly Sachs, publiés en 1946 dans son recueil In den Wohnungen des Todes (Dans les demeures de la mort), font partie des premiers textes qui ont su reprendre la langue allemande à la barbarie dont elle était devenue l’instrument, en portant de front à la fois le témoignage, le deuil et l’accusation, élargie et prolongée à tous les indifférents. Paul Celan a su y reconnaître l’expression de « l’héritage de la solitude » sur lequel lui-même essayait de mettre des mots. Le souffle lyrique de ces chœurs, que n’osera plus imiter la poésie d’après-guerre dans son corps à corps avec le silence, puise sa force autant dans la tragédie grecque que dans le chant du psalmiste. Il n’est donc pas inutile de les lire ensemble avec les deux tentatives de psaumes de Paul Celan et d’Ingeborg Bachmann, hantées respectivement par l’athéisme du survivant et la culpabilité de la fille de bourreau : ils ont dessiné ensemble dans les ruines de la vieille Europe une constellation qui ne se laisse pas réduire aux relations personnelles qui ont relié ces trois poètes dans les années 1950. Cette reconquête d’une langue par la poésie, qu’obligent bien des fantômes, impose à la traduction une tâche contagieuse, impossible mais salvatrice, où se dosent sans recettes la rudesse et la délicatesse, la gouache et le crayon : ces poètes n’ont pas constitué d’école, mais ce redoutable calibrage-là en est une.


CHOR DER WANDERNDEN

Wir Wandernde
Unsere Wege ziehen wir als Gepäck hinter uns her –
Mit einem Fetzen des Landes darin wir Rast hielten
Sind wir bekleidet –
Aus dem Kochtopf der Sprache, die wir unter Tränen erlernten,
ernähren wir uns. 

Wir Wandernde,
an jeder Wegkreuzung erwartet uns eine Tür
dahinter das Reh, der waisenäugige Israel der Tiere
in seine rauschende Wälder verschwindet
Und die Lerche über den goldenen Äckern jauchzt.
Ein Meer von Einsamkeit steht mit uns still
Wo wir anklopfen.
O ihr Hüter mit flammenden Schwertern ausgerüstet,
Die Staubkörner unter unseren Wanderfüßen,
Beginnen schon das Blut in unseren Enkeln zu treiben –

O Wir wandernde vor den Türen der Erde,
vom Grüßen in die Ferne
Haben unsere Hüte schon Sterne angesteckt.
Wie Zollstöcke liegen unsere Leiber auf der Erde
Und messen den Horizont aus –

O wir Wandernde,
kriechende Würmer für kommende Schuhe,
unser Tod wird wie eine Schwelle liegen
vor euren verschlossenen Türen!

CHŒUR DES ERRANTS

Nous les errants,
Nous traînons derrière nous notre route comme un bagage –
D’un lambeau du pays où nous avons fait halte
Nous sommes vêtus –
De la marmite de la langue que nous avons apprise à travers les larmes
Nous tirons notre nourriture.

Nous les errants,
À chaque croisement nous attend une porte
Derrière laquelle le faon, Israël aux yeux orphelins du règne animal,
Disparaît dans ses forêts bruissantes
Et l’alouette par-dessus les champs dorés exulte.
Une mer de solitude se tient auprès de nous, étale,
Partout où nous frappons aux portes.
Ô vous les gardiens armés d’épées flamboyantes,
Les grains de poussière sous nos pieds errants
Commencent déjà à tirer le sang de nos petits-enfants –

Oh nous les errants aux portes de la terre,
À force de saluer les lointains
Nos chapeaux ont déjà allumé des étoiles.
Comme des mètres pliants nos corps gisent sur la terre
Et mesurent l’horizon —

Oh nous les errants,
Asticots grouillants pour les souliers à venir,
Notre mort s’étendra comme un seuil
Devant vos portes fermées à double tour !


CHOR DER TOTEN

Wir von der schwarzen Sonne der Angst
Wie Siebe Zerstochenen –
Abgeronnene sind wir vom Schweiß der Todesminute.
Abgewelkt an unserem Leibe sind die uns angetanen Tode
Wie Feldblumen abgewelkt an einem Hügel Sand.
O ihr, die ihr noch den Staub grüßt als einen Freund
Die ihr, redender Sand zum Sande sprecht:
Ich liebe dich.

Wir sagen euch:
Zerrissen sind die Mäntel der Staubgeheimnisse
Die Lüfte, die man in uns erstickte,
Die Feuer, darin man uns brannte,
Die Erde, darin man unseren Abhub warf.
Das Wasser, das mit unserem Angstschweiß dahinperlte
Ist mit uns aufgebrochen und beginnt zu glänzen.
Wir Toten Israels sagen euch:
Wir reichen schon einen Stern weiter
In unseren verborgenen Gott hinein.

CHŒUR DES MORTS

Nous que le soleil noir de la peur
A percés comme des passoires –
Égouttée de nous la sueur de la minute de mort.
Effeuillées de nos corps les morts qui nous ont été faites
Comme des fleurs des champs sur une dune de sable.
Ô vous qui saluez encore la poussière comme une amie
Vous sable parlant qui dites au sable :
Je t’aime.

Nous vous disons :
Déchirés sont les manteaux des mystères de la poussière
Les airs qui en nous ont été étouffés,
Les feux où nous avons été brûlés,
La terre où nos restes ont été jetés.
L’eau qui perlait de la sueur de notre peur
Avec nous s’est déversée et commence à scintiller.
Nous les morts d’Israël nous vous disons :
Nous avançons déjà d’une étoile
Dans les entrailles de notre Dieu caché.


CHOR DER TRÖSTER

Gärtner sind wir, blumenlos gewordene
Kein Heilkraut läßt sich pflanzen
Von Gestern nach morgen.
Der Salbei hat abgeblüht in den wiegen –
Rosmarin seinen Duft im Angesicht der neuen Toten verloren –

Selbst der Wermut war bitter nur für gestern.
Die Blüten des Trostes sind zu kurz entsprossen
Reichen nicht für die Qual einer Kinderträne.

Neuer Same wird velleicht
Im Herzen eines nächtlichen Sängers gezogen.
Wer von uns darf trösten?
In der Tiefe des Hohlwegs
Zwischen Gestern und Morgen
Steht der Cherub
Mahlt mit seinen Flügeln die Blitze der Trauer
Seine Hände aber halten die Felsen auseinander
Von Gestern und Morgen
Wie die Ränder einer Wunde
Die offenbleiben soll
Die noch nicht heilen darf.

Nicht einschlafen lassen die Blitze der Trauer
Das Feld der Vegessens.
Wer von uns darf trösten?

Gärtner sind wir, blumenlos gewordene
Und stehn auf einem Stern, der strahlt
Und weinen.

CHŒUR DES CONSOLATEURS

Jardiniers nous sommes, devenus sans-fleurs
Aucune herbe médicinale ne se laisse transplanter
D’hier à demain.
La sauge s’est fanée dans les berceaux –
Le romarin face aux morts nouvelles a perdu son parfum –

L’absinthe même était amère jusqu’à hier seulement.
Les floraisons du réconfort sont trop fraîchement écloses
Et ne suffisent pas aux tourments d’une larme d’enfant.

Une nouvelle graine peut-être
Sera tirée du cœur d’un chanteur nocturne.
Qui parmi nous a le droit de consoler ?
Tout au fond de la gorge
Entre hier et demain
Se tient le Kerub
Du choc de ses ailes jaillissent les éclairs du deuil
Mais ses mains écartent les deux rochers
D’hier et de demain
Comme les bords d’une plaie
Qui doit rester ouverte
Qui n’a pas encore le droit de guérir.

Les éclairs du deuil ne permettent pas
Au champ de l’oubli de s’endormir.
Qui parmi nous a le droit de consoler ?

Jardiniers nous sommes, devenus sans-fleurs
Debout sur une étoile qui rayonne
Et nous pleurons.


PSALM

Niemand knetet uns wieder aus Erde und Lehm,
niemand bespricht unsern Staub.
Niemand. 

Gelobt seist du, Niemand.
Dir zulieb wollen
wir blühn.
Dir
entgegen. 

Ein Nichts
waren wir, sind wir, werden
wir bleiben, blühend:
die Nichts-, die
Niemandsrose. 

Mit
dem Griffel seelenhell,
dem Staubfaden himmelswüst,
der Krone rot
vom Purpurwort, das wir sangen
über, o über
dem Dorn.

Paul Celan, Die Niemandsrose, 1963

PSAUME de Paul Celan

Personne à nouveau ne nous pétrira hors de la terre et de l’argile,
personne ne conférera la parole à notre poussière.
Personne.

Personne à nouveau nous pétrira hors de la terre et de l’argile,
personne conférera la parole à notre poussière.
Personne.

Loué sois-tu, Personne.
Par amour de toi nous voulons
fleurir.
Au-devant
de toi.

Un Rien,
C’est ce que nous étions, sommes, serons
ce que nous resterons, en fleurissant :
la rose de Rien, la
rose de Personne.

Avec
le pistil-stylet brillant de son âme,
l’étamine poudreuse ruine du ciel,
la couronne rouge
du mot pourpre que nous chantions,
par-dessus, oh, par-dessus
l’épine.


PSALM

1

Schweigt mit mir, wie alle Glocken schweigen!

In der Nachgeburt der Schrecken
sucht das Geschmeiß nach neuer Nahrung.
Zur Ansicht hängt karfreitags eine Hand
am Firmament, zwei Finger fehlen ihr,
sie kann nicht schwören, daß alles,
alles nicht gewesen sei und nichts
sein wird. Sie taucht ins Wolkenrot,
entrückt die neuen Mörder
und geht frei.

Nachts auf dieser Erde
in Fenster greifen, die Linnen zurückschlagen,
daß der Kranken Heimlichkeit bloßliegt,
ein Geschwür voll Nahrung, unendliche Schmerzen
für jeden Geschmack.

Die Metzger halten, behandschuht,
den Atem der Entblößten an,
der Mond in der Tür fällt zu Boden,
laß die Scherben liegen, den Henkel …

Alles war gerichtet für die letzte Ölung.
(Das Sakrament kann nicht vollzogen werden.)

2

Wie eitel alles ist.
Wälze eine Stadt heran,
erhebe dich aus dem Staub dieser Stadt,
übernimm ein Amt
und verstelle dich,
um der Bloßstellung zu entgehen.

Löse die Versprechen ein
vor einem blinden Spiegel in der Luft,
vor einer verschlossenen Tür im Wind.

Unbegangen sind die Wege auf der Steilwand des Himmels.

3

O Augen, an dem Sonnenspeicher Erde verbrannt,
mit der Regenlast aller Augen beladen,
und jetzt versponnen, verwebt
von den tragischen Spinnen
der Gegenwart…

4

In die Mulde meiner Stummheit
leg ein Wort
und zieh Wälder groß zu beiden Seiten,
daß mein Mund
ganz im Schatten liegt.

Ingeborg Bachmann, Die gestundete Zeit, 1953

PSAUME d’Ingeborg Bachmann

1

Taisez-vous avec moi, comme les cloches se taisent !
Au moment où la terreur expulse son placenta
la vermine vient chercher une nouvelle pitance.
Pour tâter le terrain, les vendredis saints, une main descend
du firmament, il lui manque deux doigts,
elle ne peut pas jurer que tout,
que tout n’a pas été et ne sera
rien. Elle plonge dans le rouge des nuages,
délivre les nouveaux assassins
et s’en va libre.

De nuit sur cette terre
ils s’accrochent aux fenêtres, ils écartent les draps,
pour que se dénude l’intimité des malades,
un ulcère plein de pitance, des douleurs interminables,
il y en a pour tous les goûts.

Les bouchers suspendent, de leurs mains gantées,
le souffle des dénudés,
la lune dans le cadre de la porte tombe par terre,
répand au sol les éclats, l’anse…

Tout était dressé pour l’extrême onction.
(Le sacrement ne peut pas être administré.)

2

Tout est vraiment vanité.
Ramène une ville par ici,
élève-toi de la poussière de cette ville,
déguise-toi d’un emploi
et travestis-toi,
pour échapper à la honte nue.

Acquitte-toi des promesses
devant un miroir aveugle dans les airs,
devant une porte fermée dans le vent.

Encore sauvages sont les sentes du versant abrupt du ciel.

3

Ô yeux, brûlés en ce grenier du soleil la terre,
chargés du fardeau de pluie de tous les yeux,
et maintenant emmêlés, pris dans les fils
des araignées tragiques
du présent…

4

Dans le creux de mon mutisme
dépose un mot
et étire des forêts de chaque côté,
que ma bouche
tout entière dans l’ombre repose.

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