PERSONNALISATION, INCARNATION, ÉPIDÉMOCRATIE

Les élections présidentielles passées, l’échec de Jean-Luc Mélenchon, le succès d’Emmanuel Macron, et la plupart des péripéties de notre vie politique ont à voir avec un phénomène dont il me semble important de parler davantage : je vais donc me permettre ici un excursus. Car il s’agit ici de nos représentations collectives, et nous sommes également responsables individuellement de la manière dont nous les mettons en œuvre quotidiennement. Je veux parler de ce qu’on appelle parfois la « personnalisation » de la vie politique et du pouvoir en particulier, et que pour des raisons dont je m’expliquerai j’appellerai plutôt l’incarnation.

Une anecdote méthodologique d’abord. Je me suis astreint, pendant cette campagne présidentielle, à un exercice qui était une hygiène, même si elle répondait sans doute aussi à des inclinations qui me sont propres : je n’ai écouté-regardé aucune prise de parole des candidats dans les médias ni aucun discours de meeting, sinon en consultant les transcriptions lorsqu’elles étaient disponibles. Pour le reste, je me suis contenté de comparer le détail des programmes, de lire les textes et tribunes dans lesquels ils étaient débattus (dans la presse et sur les réseaux sociaux), et de faire quelques recherches sur les forces en présence et les sujets qui faisaient nœud, dans la mesure où ils requerraient de la factualité (les régimes de retraites, les énergies renouvelables, etc.). Autant dire que je suis complètement passé à côté de la campagne – celle dont les autres parlaient. J’avais l’impression, en en suivant les fluctuations dans les opinions recueillies par les instituts de sondages ou par moi-même auprès de mes fréquentations, que mises à part des pétitions de principe largement arrêtées avant le début des festivités électorales (gauche ou droite, eurolibéral ou eurocritique, pro- ou anti-nucléaire, et ainsi de suite) nous ne débattions simplement pas des mêmes choses. On me parlait souvent de « feeling », de « rejet viscéral » ou d’« enthousiasme ». Il ne faudrait pas commettre ici l’erreur de s’autoriser à être condescendant, car les émotions politiques sont des choses réelles : que l’on se sente méprisé (ou séduit) par Emmanuel Macron ou représenté (ou révulsé) par la sensibilité et le ton dégagistes de Jean-Luc Mélenchon, ce sont des sentiments qui traduisent des situations, des réalités sociales, des faits sociaux qui sont des choses, au même titre que la tentation du souverainisme protectionniste revanchard dont ont joué divers candidats, ou tout simplement le mécanisme d’identification qui contribue à se sentir « représenté.e », dans le cadre d’une démocratie dite représentative. Et admettons que les qualités humaines comptent aussi dans le concret de l’exercice du pouvoir. Mais y a-t-il encore de la place pour autre chose que le « feeling », quelque chose qui serait le débat des rationalités qui nous mette face aux choix réels des options que nous voulons prendre sur la vie en collectivité ? Car nous savons bien que loin de représenter l’intuition, les fameuses « tripes » qui disent toujours vrai, le « feeling » est sous le prétexte d’une fausse dépolitisation la proie la plus vulnérable de toutes les manipulations, et que nous gobons quotidiennement des monceaux d’images qui réalisent des storytellings plus ou moins savamment orchestrés – savants, ils n’ont pas besoin de l’être d’ailleurs, car les images médiatiques n’agissent pas sur nous de manière chirurgicale, mais par l’usure d’un bombardement que n’interrompt que la sélectivité des montages orientés qui nous sont proposés.

On ne saurait se plaindre de la disparition de la logique de parti, cette dissolution au nom de la Ligne de tout je au sein d’un vague nous – si seulement cette disparition était réelle. On nous a vendu la fin des vieux appareils, on a baptisé les nouvelles forces émergeantes « mouvements » pour suggérer la fluidité, l’horizontalité, le contact avec la société civile. Il est entendu que cela ne change rien à leur organisation juridique ou à leurs modes de financement – et l’on n’a pas suffisamment souligné le biais économique qui a permis le financement des « mouvements » d’Emmanuel Macron ou d’Éric Zemmour par rapport à d’autres initiatives moins incarnées et moins bien dotées – mais surtout leur organisation interne ne repose pas moins sur toutes les vieilles recettes qui font le sel de la politique de parti classique : l’affrontement fratricide des tendances (EELV) ou leur simple exclusion autoritaire (LFI), qui sont deux manières de laisser dominer les ambitions personnelles sur la démocratie interne. La mode des mouvements n’a fait que reconduire la logique de parti, en l’actualisant pour une époque qui préfère au militantisme encarté la fluidité du choix électoral à la carte, tout en renforçant l’assimilation d’une ligne politique à un individu dit charismatique, réduisant donc encore plus drastiquement qu’elle ne l’était déjà la vie publique à la concurrence de candidats au titre d’homme/femme providentiel•le. On en a vu la version nue dans l’étoile filante Taubira, dont la campagne de 47 jours en forme de soufflé a montré qu’on pouvait se retrouver candidate au simple titre de son statut d’icône, mais aussi qu’une telle manière de faire de la politique réclame des moyens considérables que ne permettent que des connivences systémiques, celles dont bénéficie Macron, l’homme qui est son propre programme tout en prétendant accompagner humblement une nécessité de réforme qui serait le mouvement même de l’Histoire. C’est aussi bien la pauvreté du débat public qui s’est une nouvelle fois révélée, et qui a empêché tout au long de la campagne ne serait-ce que les prodromes d’une quelconque alliance dans quelque bord politique que ce soit. Il a fallu bien des gesticulations, bien des surenchères et bien des gimmicks, pour expliquer, dans un monde de mouvements prétendument si souples, le retranchement derrière des étiquettes imperméables ou ne serait-ce que la nécessité des doublons Jadot/Mélenchon, Macron/Pécresse et Le Pen/Zemmour, pour ne parler que des scores de quelque substance. La palme revient bien sûr à la gauche, qui a dans sa totalité préféré la mise en concurrence des personnalités à la représentation plurielle des sensibilités, menant à une défaite annoncée : si la droite (conservatrice, libérale, ou libérale-conservatrice) s’accommode du culte de la personnalité qui lui donne une direction à défaut de savoir produire du sens, la gauche lui est architecturalement rétive, et elle finit toujours par décapiter ses propres idoles quand elles trahissent ses fondements pluralistes, et prétendent remplacer ses inquiétudes profondes par des certitudes faciles. L’alliance dans le cadre des législatives, si peu préparée, serait prometteuse si elle ne se faisait pas encore une fois sur une base hégémonique nourrie de brigue, sur arrière-plan de populisme et d’incarnation – mais elle permettra peut-être, en cas de majorité, de véritables débats futurs dans la nécessité de légiférer ensemble, et nous devons l’encourager pour en voir un jour les effets.

Le jeu de préférence personnelle/personnifiée s’est donc instauré comme manière dominante de faire de la politique, portant cette maladie infantile de la démocratie représentative à son point critique. Et ce tour nous a contaminés jusqu’à rentrer dans les mœurs. De la même manière que nous discutions plus volontiers de nos poulains dans la course électorale que de programmes, dans toute forme de conversation nos réactions impulsives tendent à rendre le débat impossible. La norme n’est même pas l’opinion, lentement formée et au moins vaguement argumentée, mais ce qui sur les réseaux sociaux s’appelle par anglicisme une take : un point de vue brièvement exprimé, largement intuitif et subjectif, souvent une réaction à brûle-pourpoint et revendiquée comme telle. Le terme vient du vocabulaire du cinéma : une take est une prise de vue, dans un contexte où il est entendu qu’il y en aura sans doute plusieurs, et qu’il faudra « dérusher », faire le tri, monter avec d’autres plans / points de vue pour réellement montrer ce qu’il s’agissait de capturer. Mais dans l’économie des takes, il n’y a pas de montage : les stories Instagram et les clips TikTok donnent le paradigme de ce qui, dans l’expression verbale aussi, est une production continue d’instantanés, où est mise en avant l’individualité autrice qui est sa propre effigie. La viralité fait un monde de la prise où il n’y a pas de reprise et que j’appelle, par goût de nommer les choses, épidémocratie. Ce par quoi je voudrais suggérer que l’alternative à ce monde ne serait pas, bien sûr, la technophobie primaire, le refus des réseaux de partage, ou encore l’hyper-verbalité opposée à des images démoniaques, une politique puritaine donc. L’image, la technique, les réseaux peuvent et doivent être « repris », « montés », court-circuités, et produire de nouveaux communs et de nouvelles singularités, une démocratie réelle. Nous y reviendrons ailleurs. Mais pour l’heure revenons-en, dans le contexte de cette économie de l’attention personnalisée-personnifiée, à la personnalisation et à ma réticence à employer ici ce terme.

Le mot de personnalisation pose d’abord des problèmes sémantiques. La polysémie du terme donne au demeurant à penser : elle évoque l’adaptation des produits aux consommateurs, et à ce titre les stratégies de marketing par lesquelles les acteurs du mode de production capitaliste donnent au client l’impression de savoir satisfaire ses besoins et ses envies, y compris par l’action devenue omniprésente des algorithmes, et leur rôle croissant dans l’ajustement permanent et omniprésent de l’offre, ansi dite « personnalisée ». Le champ sémantique s’étend jusqu’au « développement personnel » et à la prétention du néo-management à s’intéresser au bien-être des individus au sein même de leur inscription dans les rapports de production. Tout ceci n’est pas sans lien avec ce qui nous intéresse, mais il faut bien commencer par souligner qu’il s’agit ici, autour du mot de « personne », d’un des nombreux détournements linguistiques dont nous sommes coutumiers et qui ont présidé à toutes les récupérations capitalistes, à commencer par celui du concept de liberté, dont la théorisation à l’ère moderne a permis de penser les droits personnels et la séparation des pouvoirs, jusqu’à dériver dans le développement idéologique de la classe bourgeoise au 19e siècle vers le libéralisme tel qu’on le connaît, dans lequel la liberté d’entreprendre est devenue l’étendard de toute liberté. Étendard dangereux, par lequel on prétend résoudre le vieux démon qui toujours a guetté la pensée libérale, celui de l’individualisme : John Stuart Mill écrivait en 1859 que « La liberté de l’individu doit être ainsi bornée : il ne doit pas se rendre nuisible aux autres ». Or dans le monde qui se donne pour maxime la liberté d’entreprendre, régi par la croyance dans la vertu de la libre concurrence, la liberté cardinale n’est jamais nuisible, puisque par son simple exercice elle maximise – c’est son credo – la prospérité générale de notre société par un cercle vertueux de croissance, de ruissellement, et de création de richesses, d’emplois et d’opportunités. Tout le reste n’est, faut-il croire, que littérature, et le problème de la place de l’État dans cette équation est toujours librement réinventé.

C’est pourtant à la source de ce courant de pensée qui pense à partir de la personne (le mot de John Locke), avant sa dérive utilitariste centrée sur l’individu (le mot de John Stuart Mill deux siècles après Locke), qu’il faut remonter pour y voir plus clair, et j’en reviens à ce terme de personnalisation. C’est que, justement, la personne est un rempart. Non seulement la personne, comme sujet juridique, a des droits, que par ses mots et par son corps même elle sait revendiquer vis-à-vis de l’État ou de son employeur, et à ce titre ne cesse jamais d’être une personne, qui peut à chaque instant en manifestant se manifester comme telle ; mais de surcroît, la personne qui incarne l’État ou l’employeur ne cesse pas non plus d’être une personne, et elle est à ce titre comptable de ses actions. C’est le cœur même de l’argumentaire de Hannah Arendt dans son commentaire du procès d’Adolf Eichmann, si je peux oser ici un point Godwin malheureusement incontournable, qui nous a montré que jamais le principe de responsabilité individuelle ne peut se laisser diluer dans un collectif, que ce soit celui de la hiérarchie ou celui de la masse – en particulier un faux collectif manifesté dans un chef charismatique, une personnalité plutôt qu’une personne, au nom de qui dans le pire des cas des crimes sont commis sans que l’on puisse jamais en faire remonter jusqu’à lui la responsabilité juridique directe. À double titre donc, en accusation d’Eichmann et en accusation de Hitler, la considération de la personne, agissante et responsable, est nécessaire. Il n’est pas, à la lumière de cette problématique, indu que le monde politique soit constitué de personnes, capables de rendre des comptes, et que la démocratie ne bascule pas dans l’anonymat d’une bureaucratie sans coupables. Mais cela ne requiert pas cette « personnalisation » mal nommée qu’il faudrait plutôt appeler incarnation. Car dans l’homme providentiel, c’est bien ce vieux mystère-là qui se rejoue : le Verbe qui se fait chair. Les idées ne nous seraient intelligibles que lorsqu’elles prennent forme humaine, ce n’est qu’alors qu’elles pourraient nous sauver. Le dogme de l’incarnation politique, c’est le mépris de la capacité de tout un chacun à débattre conceptuellement des modes d’organisation de la vie en collectivité, une délégation absolue et sans nuances (la représentation, l’icône), une pensée en bloc (le verbe qui se fait chair, c’est une offre à prendre ou à laisser, inconditionnelle), mais c’est aussi la racine de bien des déconvenues : l’aveuglement aux ambitions personnelles, aux vicissitudes idéologiques telles qu’elles se déploient dans le temps, voire aux abus de position de pouvoir et à la corruption. En bref, tout ce qui relève de la personne. L’incarnation prétend transcender la personne, elle est donc ennemie à la fois des idées et des corps qu’elle prétend réunir et confondre, alors que la démocratie serait précisément de les distinguer pour permettre leur interaction saine.

Pensons au-delà de cette responsabilité personnelle, trop facilement retournée en culpabilisation néo-libérale, tout en continuant à la tenir fermement. C’est la grandeur d’une démocratie que, même si ces mesures sont très imparfaitement implémentées, un député doive rendre compte de chacun de ses votes et de chacune de ses dépenses, que sur le terrain chaque policier soit tenu de porter de manière visible son numéro d’identification, que chaque employeur déclare chaque travail qu’il commandite et qu’il ait très littéralement une comptabilité rigoureusement tenue – et qu’en même temps, dans le même monde, il y ait des choses dont on ne soit « comptable » auprès de personne. Ne serait-ce que parce que personne n’est seulement une personne juridique, une persona publique, une personne à ceci ou cela. Une personne ne sait pas vraiment qui elle est, d’ailleurs, au fil de ses conversations avec les autres, de son développement (qui n’a rien de personnel), de la réalisation de ses multiples déterminismes : les limites mêmes de son être fluctuent en permanence, et au final une personne est aussi bien personne du tout. C’est tout le contraire de l’incarnation : une personne, c’est une béance, c’est un trou. Une inconstante valence en constante reconfiguration au fil des liaisons qu’elle forme avec ses pairs. C’est en refusant l’incarnation, en lui préférant une individuation à jamais inachevée qui est la véritable révolution permanente, que nous pouvons continuer à vivre à la fois en groupement de personnes et en personnes du tout, dans un équilibre qui sera toujours à construire et à négocier, dans un processus laborieux mais nécessaire de perpétuelle reprise (au sens de reprendre et de repriser) nommé démocratie.

Un pas de côté pour finir : ce texte lui-même est écrit à la première personne, chose que je fais rarement. C’est que, sans rien anonymiser, j’essaie en règle générale d’écrire de façon à ce qu’on puisse me lire sans que connaître l’endroit d’où je parle soit un prérequis pour débattre de ce qui est dit. Mes biais et mes lacunes sont dans mes arguments et cela devrait suffire. C’est donc à la fois une politesse due au lecteur et une discipline de pensée due au projet même du débat d’idées ou, ailleurs, d’expérience esthétique : il n’y a pas à me connaître ou à m’apprécier pour interagir avec ce texte ou d’autres, ou alors c’est qu’ils sont mal faits, en tout cas selon les règles que je me donne. Je referme donc cette parenthèse « personnelle », qui ne pouvait qu’être rédigée ainsi de par son sujet, et reviens à ce qui compte : le mouvement des idées dans les mots et dans la langue. Non selon le formalisme aride des puristes de la philosophie analytique, car ce n’est pas ainsi que l’on pense quand on est pris dans le mouvement du réel. Mais en tenant la tension entre la rationalité d’une part et d’autre part tout ce qui la fait fuir et fuiter, ses images et ses imaginations. Quand une main écrit ce sont toujours deux personnes qui écrivent : une personne et personne du tout.

Laisser un commentaire