19 août 1989 – 4 octobre 2026
Andreï, mon ami. Tu aimais cultiver l’art désuet de la lettre, permets-moi de t’imiter un peu, et ainsi de m’adresser à toi un moment encore.
Je ne voulais pas souscrire au fatalisme. Je ne voulais pas croire que ça finirait comme ça. Que tu finirais par partir jeune encore, sans dire au revoir, sans savoir, peut-être, que tu étais en train de partir. Je ne voulais pas croire qu’il n’y a pas de retour quand on a visité les régions de l’expérience humaine que tu as visitées, que tu t’y étais trop attardé, que tu étais en sursis, que tu portais la mort sur ton visage. Je ne le crois toujours pas d’ailleurs, mais comment pouvons-nous éviter cette pensée, aujourd’hui, nous qui t’avons aimé à travers les ans et qui nous sommes sentis démunis, impuissants à suivre les cheminements de ton esprit ?
Un esprit exceptionnel, tu l’étais déjà quand je t’ai connu, en l’an 2000 – nous avions dix ans. Collégien, tu avais l’amour de la musique, des sciences, de la poésie et du théâtre, mais aussi des romans de gare, des films trash, et des jeux de mots grivois. À la bibliothèque, tu laissais tes marque-pages dans le Code pénal, et un jour tu arrivais un manuel de serrurerie sous le bras, que tu lisais par curiosité, et parce que cela pourrait servir un jour, à des fins malhonnêtes sans doute.
Nous avons commencé à écrire ensemble, toi avec plus de panache que moi. C’est toi qui m’as appris qu’on pouvait relire les livres. Tu m’as appris que la littérature peut être un jeu et aussi qu’elle peut être dangereuse. Tu m’as appris qu’on peut être très sérieux et aussi rire de tout. La liste des choses que tu m’as apprises, grandes et petites, est longue : le graphisme, la typographie, l’art oratoire, la programmation. Mais aussi la solidarité avec ses pairs et la défense de plus faible que soi. Tes valeurs d’anarchiste chrétien. On nous demandait parfois si nous étions frères, et cette question est souvent revenue, dix ans, vingt ans plus tard aussi. À juste titre, puisque de fait, nous l’étions.
Dans ce purgatoire de l’adolescence, avec toi je suis devenu celui que je suis. Toi qui physiquement te tenais voûté, tu m’as appris à me tenir droit. À revendiquer ma différence. À répondre avec verve, avec aplomb, trop d’aplomb parfois – oui, tu m’as appris à parler plus fort, à rechercher la contradiction, à être catégorique même quand je n’étais pas tout à fait sûr de moi. Ta personnalité était extraordinairement clivante y compris parmi les adultes qui nous entouraient, et à certains elle a caché ta brillance et ta générosité. On a pris ta gourmandise de la langue, ta noble préciosité, pour de l’obséquiosité, ton esprit de contradiction pour du mauvais esprit.
Ta fibre réactionnaire, qui s’est affirmée avec force à l’approche de l’âge adulte, et qui a entraîné tant d’âpres débats entre nous, était une forme parmi d’autres de ta radicalité. Tu admirais ce qui était grand et vétuste, l’apparat te séduisait, tu avais la nostalgie de quelque chose qui sans doute n’a jamais existé. Mais tu étais du côté du petit homme, du contestataire, de l’insurgé. Je crois que tu aurais aimé cette phrase baroque par laquelle, il y a quelques jours, un flic a tenté de s’infiltrer dans les blocus de lycéens, entretemps retournée par eux en slogan : « Bismillah, c’est les ténèbres ».
(Aurais-tu, comme je l’imagine, éclaté d’un rire sonore et commenté la beauté de cette phrase, on ne le saura pas. À ton silence il faudra se faire.)
Tu désirais la beauté, l’élévation, la noblesse, sur le plan spirituel avant tout, ce que très jeune déjà tu appelais la sainteté : tes idéaux étaient comme construits contre le monde tel que tu le voyais, tel que tu te voyais toi-même dans le miroir, toujours plus honteux, au fil des ans, de ne pas être devenu ce que tu étais appelé à devenir. Les complexités du monde et les tiennes t’ont semblé insolubles. Tu as cherché d’autres voies pour les dissoudre, et tu as franchi le premier des seuils du long couloir qui s’est maintenant refermé sur toi.
En 2011, après avoir déjà connu plusieurs fois l’hôpital, tu t’expliquais de cela dans un de tes textes les plus beaux et les plus terribles, intitulé ZOLPIDEM : « Moi qui ai connu beaucoup de plaisirs, qui ai visité tous les paradis artificiels et ai fait, tel Hercule, la descente à tant d’enfers artificiels, je puis vous le dire : dans un simple cachet qu’un généralistelambda vous prescrit sans aucune espèce d’hésitation, vous trouverez plus de septièmes ciels que dans les coïts réunis de tout le cycle de vos réincarnations. »
Ce texte-là, tu l’as terminé – beaucoup d’autres sont restés à l’état d’entames, comme tant de choses que tu as entreprises dans cette période. Tes études de mathématiques, d’économie, de droit, d’informatique. Tu ne pouvais plus tenir le rythme de ta curiosité de toujours, elle s’épuisait à ne pas trouver où se fixer, à ne pas y trouver de sens assez longtemps pour finir quelque chose. Que n’auras-tu pas, depuis le jour où je t’ai connu, enfant, inarrêtable, été ou voulu être, écrivain, pianiste, chercheur, enseignant, acteur, développeur, commercial. Ta manière de vouloir t’a amené à être vraiment, à tour de rôle, tout cela, tellement tu allais loin, corps et âme, avant souvent de te trouver distrait, dans les meilleurs des cas par une autre passion.
Ton regard d’acier, embrumé. Ta mémoire jadis hors du commun, grevée de trous. Tes raisonnements brillants se perdant en cascades périlleuses, tirant les fils jusqu’au complot. Ceux que tu aimais traités en ennemis. Ces effets-là aussi tu les as très tôt décrits très précisément, en comprenant très bien qu’ils te détruisaient, mais sans pouvoir te convaincre bien longtemps que tu pouvais te passer de ce qui calmait ton angoisse. Plus tard il devenait difficile de savoir si c’était le mal ou son traitement qui altérait tes facultés.
Tu étais toujours le même, pourtant, brillant, drôle, séduisant, profond, torturé. Notre vingtaine aussi, et ta trentaine interrompue, nous les avons vécues ensemble, côte à côte, même si ce n’était pas assez pour dissiper la solitude. Je n’oublie pas nos longs déjeuners chez moi, nos expérimentations en cuisine, les terrasses de cafés où nous continuions nos polémiques et nos confidences, ce nouvel an, cet anniversaire à deux, à jeun, joyeux. Et je n’oublie pas non plus – je ne veux pas te faire honte, je veux en parler comme tu en parlais – les soirées passées aux urgences, les tractations pour un billet de 20 qui devait te permettre de passer la nuit, les visites d’année en année dans tous ces lieux de souffrance et de rémission. Garches, Saint-Mandé, Garancière, Benjamin-Ball, Caillaux, Villejuif, Blois, Hauteville, Lariboisière, Beaujon.
Tu as détesté l’enfermement, vécu comme un verdict et un abandon. Tu as détesté être assimilé à des gens avec qui tu n’avais rien de commun, brisés comme tu ne l’étais pas encore. Nous avons souvent médité ensemble cette sentence de la nouvelle de Tchekhov SALLE NUMÉRO 6, un texte dont nous rêvions de faire un spectacle, ensemble avec notre amie Sarah : « Si on vous annonce que vous avez une maladie grave, ou que vous êtes un fou, ou un criminel, comprenez alors que vous êtes tombés dans un cercle ensorcelé dont vous ne sortirez pas. Vous essaierez, et vous vous enfoncerez encore plus. Rendez-vous, parce qu’aucune force humaine ne pourra plus vous sauver. »
Une partie de ta vie d’adulte a donc fini par se faire là, dans ce que tu as toujours appelé, sans tendresse, l’asile. Tu y as rencontré la violence, humaine et institutionnelle, mais aussi des camarades ; des vérités brutales ou salvatrices, mais aussi de nouvelles drogues. Tu y as aussi beaucoup lu et écrit, tu y es aussi tombé amoureux. Pour toi, ça a été la vie, au plein sens du terme, marquée comme elle l’était par les souffrances, et les répits que trouvait parfois la souffrance. Mais quelle grande victoire c’était pour toi, quand tu revenais parmi nous, dans une vie réellement pleine, que tu trouvais du travail, et qu’il semblait que tout était loin d’être fini.
Plus tard tu as parlé différemment de l’asile. Une fois que je t’y rendais visite en 2022, tu habitais ta chambre comme une cellule de moine, où tu t’étais retiré après avoir mis le feu chez toi. Tu m’as dit la confiance que tu avais en ceux qui t’entouraient en ce lieu, qui te redonnaient foi dans l’invisible. Les murs aussi sont chargés, disais-tu, en me montrant les graffitis de la cour. « Je n’ai pas perdu la raison, j’ai retrouvé la déraison », as-tu déclaré, avec ton goût de la formule. Cette paix-là aussi a été de courte durée, au fur et à mesure que ton corps faiblissait et que les mêmes démons continuaient de te hanter. Plus encore que de ton angoisse, je me souviens de ta colère, intime et viscérale autant que politique.
Au sein de ta paroisse, tu as découvert une communauté qui à partir de l’invisible s’ancrait dans le monde, tu as trouvé à fixer ton attention sur ceux qui en avaient besoin, sans abstraction, à la hauteur de ce que tu pouvais faire. Tu me parlais d’autres solitudes avec la fierté d’avoir pu faire quelque chose d’aussi simple que de donner un coup de main au quotidien ou simplement d’être là et d’écouter (et tu as fait, bien sûr, infiniment plus que cela). Tu as trouvé cette chose très simple que tu n’avais pas trouvée ailleurs pour toi-même : la fraternité. Avant de se demander pourquoi c’est là que tu l’as trouvée, on devrait se demander pourquoi tu ne l’avais pas trouvée ailleurs. Pourquoi il ne sera jamais suffisant de faire ce que l’on croit être tout ce que l’on peut faire.
Je ne crois toujours pas au fatalisme. Tout n’avait pas besoin de finir ainsi. Mais que faire quand la fraternité ne suffit pas ? La solitude qui accompagnait cette question, tu l’affrontais tous les jours, et elle ne pouvait être qu’insupportable. C’était le départ d’une révolte que tu ne pouvais pas porter, et que nous devons porter pour toi, en ton nom.
Bismillah, c’est les ténèbres. Adieu, Andreï, mon frère.
