ALTENBERG-LIEDER

On voudrait traduire les « textes de cartes postales » de Peter Altenberg comme Alban Berg les a mis en musique : en respectant le génie de leur concision, mais en mobilisant la puissance et les couleurs d’un grand orchestre. Ciseler finement ces poèmes qui affectent la négligence, tout en se réservant les coudées franches de la familiarité, c’est un privilège réservé à l’auteur – celui du compositeur étant, dans le cas de Berg et de ses Altenberg-Lieder, d’inventer ce que serait en musique leur scandale, à la fois bourru et lyrique, tendrement sacrilège. On imagine volontiers Peter Altenberg se rire du traducteur que son art de la formule met en difficulté, incapable de, comme lui, tout envoyer balader.


Seele, wie bist du schöner, tiefer, nach Schneestürmen – – -.
Auch du hast sie, gleich der Natur.
Und über beiden liegt noch ein trüber Hauch, wenn das Gewölk sich schon verzog!

Mon âme, tu es tellement plus belle et plus profonde après les tempêtes de neige…
Toi aussi tu as tes tempêtes, comme la nature.
Et sur elle comme sur toi flotte ensuite une brume trouble, une fois que les nuages se sont retirés !

Sahst du nach dem Gewitterregen den Wald?!?
Alles rastet, blinkt und ist schöner als zuvor – -.
Siehe, Fraue, auch du brauchst Gewitterregen!

Tu as vu la forêt après l’orage ?!?
Tout se tait, scintille, est plus beau qu’avant…
Tu vois, femme, toi aussi tu as besoin d’orages !

Über die Grenzen des All blicktest du sinnend hinaus;
Hattest nie Sorge um Hof und Haus!
Leben und Traum vom Leben, plötzlich ist alles aus – – –
Über die Grenzen des All bliekst du noch sinnend hinaus!

Tu regardais, pensif, par-delà la frontière du monde…
Jamais tu ne te souciais des choses domestiques !
Vie et rêve de vie, tout est fini maintenant…
Et tu regardes encore, pensif, par-delà la frontière du monde !

Nichts ist gekommen, nichts wird kommen für meine Seele.
Ich habe gewartet, gewartet, oh – gewartet!
Die Tage werden dahinschleichen,
Und umsonst wehen meine aschblonden Haare um mein bleiches Antlitz!

Rien n’est venu, rien ne viendra pour mon âme.
J’ai attendu, attendu, oh… attendu !
Les jours s’en iront à petits pas,
Et c’est pour rien que mes cheveux blond cendré flottent autour de mon blême visage !

Hier ist Friede. Hier weine ich mich aus über alles! Hier löst sich mein unfaßbares, unermeßliches Leid, das mir die Seele verbrennt. Siehe, hier sind keine Menschen, keine Ansiedlungen. Hier tropft Schnee leise in Wasserlachen – – -.

Ici, je trouve la paix. Ici je me répands en larmes sur tout ! Ici se déchaîne mon inconcevable, mon incommensurable souffrance, qui me consume l’âme… Vois, ici il n’y a pas d’hommes, pas de villages. Ici la neige ruisselle doucement en flaques d’eau…

Peter Altenberg, 1911

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