LE JUBILÉ DU CHEVALIER BLANC

Note de programme pour le concert de Secession Orchestra Archives du Nord, conçu et dirigé par Clément Mao – Takacs, le 11 décembre 2015, autour du 150e anniversaire de Jean Sibelius.

De Jean Sibelius, on connaît surtout, sans vraiment les connaître ni même forcément savoir les nommer, la ritournelle de la Valse triste, musique de scène mélancolique d’une pièce de théâtre oubliée, et Finlandia, sombre et puissant hymne officieux d’une nation bourgeonnante. On se souvient ainsi qu’autour de 1900, le compositeur a participé à un vaste mouvement de résistance culturelle par lequel la Finlande a posé les prémices et les conditions de son indépendance en 1917.

En attendant de pouvoir fêter ce centenaire dans deux ans, tous les orchestres en Finlande et du monde sont heureux de célébrer en grande pompe les 150 ans de ce compositeur qui semble incarner exemplairement la puissance d’une musique essentiellement « pure », mais capable de porter sans se compromettre des valeurs consensuelles. Quand ses pièces ont un programme narratif, celui-ci se réfère à la mythologie lointaine de l’épopée du Kalevala. Son concerto pour violon est apprécié pour la virtuosité instrumentale qu’il convoque. Ses symphonies semblent évoquer principalement des forêts brumeuses et des solstices contrastés. Rien que d’inoffensif. Entre deux intégrales des symphonies de Beethoven, pour ne pas choisir entre les nappes héroïco-lyriques de Bruckner et les mélanges métaphysiques de Mahler, les programmateurs des orchestres se réjouissent d’avoir à leur disposition ce petit Finlandais épris de grand air – et puis comme c’est touchant, tous ces efforts qu’il a faits pour son petit pays sauvage. Une bonne caution folklore, alors même que l’identification de rythmes ou de gammes typiquement finlandais, ou de l’influence des instruments traditionnels, est plutôt une affaire de spécialistes et d’initiés qu’une griffe immédiatement perceptible pour l’auditeur non averti, tant le Finlandais a fondu sa « fennitude » dans le moule d’un langage post-wagnérien europanéisé. On ne s’en plaint pas d’ailleurs.

N’empêche. Le parti populiste d’extrême-droite des Perussuomalaiset (Finlandais de souche), depuis cette année deuxième force politique du Parlement, dont le dirigeant a de ce fait été accueilli dans le gouvernement en qualité de Ministre des Affaires étrangères, a revendiqué Sibelius à son panthéon, et exprimé le vœu d’une politique culturelle tournée vers le soutien exclusif d’artistes qui, à son image supposée, défendent les valeurs de la nation. Le Sibelius dont il est ici question se réduit plus ou moins exclusivement à Finlandia, œuvre qui prend un sens encore plus spécifique : cet appel à l’indépendance vis-à-vis de la Russie inciterait aujourd’hui le peuple finlandais à se livrer à une nouvelle lutte d’indépendance, cette fois contre l’influence atlantiste et l’Union Européenne, et à combattre la bien-pensance qui règne dans les médias, en hommage à la mémoire des victimes de la censure tsariste. Quant à l’importance de la contemplation de la nature dans la biographie et l’œuvre du compositeur, elle devient de fait une pièce à conviction dans le procès, conduit aujourd’hui par les droites extrêmes partout en Europe, en faveur d’une écoute plus lucide des lois que l’on attribue à la Nature avec un grand N – celles qui seraient censées ancrer dans nos corps les rôles dévolus respectivement aux hommes et aux femmes, et la manière dont on doit s’aimer et faire des enfants. Beaucoup de programmateurs ne sont d’ailleurs pas bien loin de cette idée quand ils font jouer Sibelius parce qu’il est, malgré son siècle, resté dans un langage musical d’essence tonale, c’est-à-dire souscrivant à ce que certains nomment les lois naturelles du son. Au cœur de toutes ces postures, le même goût inavoué des cadences pulsées et de l’orchestration virile.

Sibelius était, comme n’importe qui, complexe et contradictoire. Suédophone éduqué dans la culture finnoise, jeune patriote souscrivant à l’usage ancien de franciser son prénom Janne (prononcer Yann-né) en Jean, passionné par l’émergence identitaire de son pays mais s’intéressant plus que personne à tous les arts européens, et y puisant abondamment. Compositeur de musique à programme et de musique pour le théâtre, mais aspirant à un absolu musical sans fonds littéraire ou narratif. Composant dans une petite maison au milieu de la nature, mais faisant jusqu’au petit matin la tournée des tavernes en ville avec ses amis artistes, et se plaisant à voyager dans les grandes capitales, de Berlin à New York. Mélancolique mais gai luron. Empreint de spiritualité mais saturé d’imaginaire païen – dans un dosage qui, là encore, satisfait beaucoup de publics différents. En une image : au moment où il compose en 1926 son grand poème symphonique Tapiola consacré à l’esprit des forêts du Grand Nord, il n’est pas cloîtré dans une cahute en rondins à boire de la vodka dans un manteau de fourrure, mais bien au soleil entre Rome et l’île de Capri.

Sibelius a, à plusieurs reprises, déclaré que la politique ne l’intéressait et ne le concernait pas, et surtout pas sa musique. Le silence dans lequel il a terminé sa vie semble être la réalisation ultime de cette posture, qui est bien sûr une fiction, comme celle d’un Puccini à la même époque, de par l’intrication nécessaire du culturel et du politique. Cette fiction a été élaborée par un homme complexé par son absence d’ascendance noble, fasciné par tout ce qui exprime le savoir-vivre et la sophistication, mais néanmoins constamment conduit à l’engagement, qu’il soit, au fil des ans, pro-finnois, anti-russe, libéral-social dans le sillage du Parti jeune finnois, ou anti-communiste au moment des exactions des Gardes rouges finlandais pendant la guerre civile de 1918. Le traumatisme de sa persécution par les milices laisse en lui la marque indélébile de la peur d’une menace rouge, intérieure ou extérieure (alors que plane l’ombre d’une invasion soviétique) – peur évidemment très partagée par cette génération de Finlandais, qui facilitera l’alliance du pays avec l’Allemagne nazie contre l’URSS pendant la Seconde guerre mondiale, et qui continue de nourrir les fantasmes d’extrême-droite sur la générosité et la mission historique du Troisième Reich. Il y a eu, naturellement, des velléités de récupération nazies, qui ont aussi joui du sentiment de Sibelius que la Finlande devait rester ce barrage qui protège la civilisation européenne du bolchévisme. Mais l’antisémitisme, les lois raciales et la violence d’État étaient profondément incompatibles avec son caractère. Le héros national Sibelius n’était qu’un citoyen ordinaire dégoûté des idéologies et du jeu politique, tardivement franc-maçon et partageant des idéaux humanistes sans croire que son engagement devait ou pouvait dépasser le cadre de sa création. Sa condamnation du nazisme n’a eu lieu que dans son journal intime – comme celle de la plupart des gens.

On comprend donc que l’on peut faire dire ce qu’on veut à Sibelius, et que Sibelius lui-même l’a fait. Sa tête bougonne et ébouriffée sur feu les billets de 100 Marks finlandais – qui étaient plus précieux sur le marché des changes, notera-t-on, que les ci-devant billets de 20 Francs Debussy, ce qui dit quelque chose de l’importance relative du patrimoine culturel en Finlande et en France – évoque une monnaie grandiose mais fictive, à la valeur sentimentale donc relative, malgré que les fameux Finlandais de souche désirent revoir de tels billets en circulation en lieu et place de la devise européenne. Les petites monnaies que sont les timbres, sur lesquels on a pu voir Sibelius, Debussy ou Liadov, supposent aussi une valeur fiduciaire de l’artiste devenu effigie. C’est à une critique de la notion économique de valeur lorsqu’elle est indument appliquée aux arts, et de son corollaire le fétichisme, qu’il faut s’attacher pour revenir comme Sibelius le souhaitait au fondamental, à savoir la musique elle-même.

Mais, fidèles en cela aux contradictions du compositeur, nous reviendrons dans ce concert à ce fondamental irréductible de la musique en ouvrant toutes ses béances. Celles qui en font un art mixte, aux confluents de la complexe hydrographie d’un continent saturé de culture. Celles qui l’inscrivent dans une histoire, avec un avant et un après. Celles enfin qui l’ouvrent vers les autres arts, y compris ceux de la parole écrite et dite, et qui catalysent toujours les cercles d’échanges et de pensée. Wagner disait que les mots viennent féconder la musique. Ici, nous verrons une relation d’échanges plus complexe, qui met en doute les métaphores traditionnelles et éculées de la reproduction sexuée et de l’héritage, pénétrée de l’omniprésence chez le poète Paavo Haavikko des images de la terre boueuse et surtout du vent qui pénètre et emporte tout – reprenant l’idée de la mythologie finlandaise que la déesse de la nature, Luonnotar, est avant tout Ilmatar, la déesse de l’air qui souffle, et que les histoires sont interchangeables, et que la Finlande est aussi bien Byzance, et la Baltique la Méditerranée, et le 11e siècle le 21e. De surcroît, les orchestrations de Clément Mao-Takacs à partir de ses œuvres pour piano nous refont faire un chemin indispensable dans l’hiver de l’individualisme et de l’angoisse, celui de la sonate à la symphonie, littéralement au « jouer » au « jouer ensemble ».

Sibelius, le chevalier blanc – la couleur de son complet préféré des vieux jours – et champion de la musique pure, monté sur ce cheval qui s’ébroue et qui dévale dans la peur la pente vers l’extrémisme, est là pour nous rappeler que la musique est en fait un curieux mélange.

Archive des notes de programme pour Secession Orchestra.

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