APOSTROPHE À DIDIER

Écrite pour être lue, en l’absence de son auteur, par Pascal Collin à l’occasion de l’hommage rendu à Didier-Georges Gabily au Théâtre Monfort à Paris, en novembre 2016.

Cher Didier, voilà une apostrophe étrange. D’abord, je ne t’ai jamais connu, j’avais six ans quand tu es mort, et si je m’intéressais à l’oraculaire, à ma manière, je ne connaissais pas alors ni le mot ni tes mots pour le dire.

Il y a aussi que je te parle et que tu n’es pas là, et que je ne suis pas là non plus, c’est une autre bouche qui dit en mon absence ce que j’ai à te dire et que tu n’es pas là pour entendre. Cette situation, j’espère, t’aurait plu.

Mais dans cette double désertion (la tienne plus excusable) il y a quelque chose de vrai qui se passe, une action qui dit que nous ne pouvons pas nous rejoindre mais que pourtant quelque chose passe de toi à nous, par un subterfuge que tu connais.

Quelque chose qui est passé sous la forme de textes qu’on ne découvre pas par hasard, auxquels on se fait, on se laisse initier. Première excitation. Et puis il y a l’ombre que tu es pour ceux qui ne t’ont pas connu, à qui tes amis racontent une époque héroïque – seconde excitation où entre un peu de romantisme il faut le reconnaître (l’aventure d’une troupe, le directeur d’acteurs aussi charnel que les mots qu’il écrit, répéter le jour, écrire la nuit). Tout cela, un imaginaire collectif qui est le liquide amniotique dans lequel baignent nos théâtres en train de naître, qui les nourrit et les fortifie et leur donne des raisons de croire qu’ils peuvent exister.

Mais avant tout il y a une langue qui reste. Une lutte à mains nues contre le monde, son langage et ses images. Un plan de sauvetage des mots. Une résistance à bras le corps contre la déclamation fausse, contre l’obscurité complaisante, contre la mort à petit feu des vivants sur les plateaux de théâtre. Ces choses m’ont été précieuses il y a un an lorsque j’ai monté des extraits d’Enfonçures pendant que dans cette ville que tu arpentes dans ton texte des hommes étaient partis tirer sur une scène et sur ceux qui la regardaient. Ils n’avaient pas les armes de la résistance par le langage des récits et des mythes. Je pense à cela en ce 13 novembre. 

J’ai la chance de n’avoir connu de toi que la part la plus vivante, celle qui continuera de vivre avec nous, sans regrets de toi puisque de toute évidence tu es là. C’est ce qui passe et continue de passer. C’est assez dire. Pour ne pas oublier d’écouter.

À bientôt.

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