AUX MARGES [avec HÖLDERLIN, SILONE, EISLER & GABILY]

Notes pour la création de La Chambre aux échos
La Guerre, Très Loin – théâtre musical

d’après
Friedrich Hölderlin, élégie « Pain et vin » (1800)
Hanns Eisler, cantates d’après les romans
Fontamara et Vino e Pane d’Ignazio Silone (1937)
Didier-Georges Gabily,
Enfonçures. Cinq rêves de théâtre en temps de guerre (Oratorio-Matériau) (1992)

Création le 17 novembre 2015 au Théâtre Adyar à Paris
avec Johan Viau (ténor), Laurence Cordier (comédienne)
et Secession Orchestra
Direction musicale : Clément Mao-Takacs
Mise en scène, scénographie & vidéo : Aleksi Barrière

Lumières : Étienne Exbrayat

S’il fallait un argument…

La nuit se fait, et nous sommes invités dans l’intimité d’un poète qui se mure dans le silence, « au dedans inapaisé d’une chambre sans description possible ». Les rêves de cet homme sont hantés par une musique (l’ombre d’un orchestre) qui doit se substituer à celle du monde. Notre guide pour comprendre cet exilé – qui il est, ou ce qu’il joue – est une jeune femme qui vient lui rendre visite.

De l’extérieur, elle apporte la vie (des fleurs) et des mots en bouquets. Elle essaie de donner un sens à l’impuissance de cet homme qui a voulu accueillir les dieux en lui, et qui, en livrant ses histoires, en viendra à chanter le chant de son engagement et de ses blessures. Un dialogue se poursuit entre parole et musique (et paroles musicales et musique de la langue), sans quatrième mur. « Un théâtre ET un désert », entre obscurité et aveuglement d’images venues du dehors.

Ensemble, ils tentent de répondre à la question de Hölderlin : « À quoi bon des poètes en ces temps de besoin ? » Peut-être la poésie du théâtre est-elle la plus à même de répondre, ne serait-ce que parce qu’elle nous réunit et nous apprend à mieux tendre l’oreille…

« Bientôt, nous serons chant »

Bien des choses il a depuis son aube
(Depuis que nous sommes palabre et que l’un l’autre nous nous écoutons)
Vécues, l’homme ; mais bientôt nous serons chant.

Friedrich Hölderlin, « Fête de paix », 1801

On dit qu’il y a des œuvres « qu’on ne présente pas » : celles de ce spectacle n’en font pas partie. Négligées par les forces mystérieuses qui décident de la postérité des productions artistiques, elles ne sont pas, chacune dans son domaine, entrées au répertoire. Leurs auteurs sont largement sous-représentés dans les salles de concert et de spectacle et dans les cursus éducatifs, et semblent faire la joie exclusive de petits cercles d’initiés et de passionnés. La chose n’est pas tout à fait indifférente – non pas que nous nous donnions, en tout cas prioritairement, une mission de « réhabilitation ». Mais quand il s’agit de parler depuis la marge de la Grande Histoire, et d’une certaine forme de contre-courant culturel (pour ne pas employer le mot trop connoté et pompeux de résistance), on peut difficilement rêver d’un endroit plus privilégié que celui où quatre marginaux magnifiques se rencontrent.

Leurs œuvres pourraient pourtant, comme la plupart des ouvrages de l’esprit, rester agglutinées à l’obscurité de leur contexte d’apparition. Quand on parle d’œuvres de guerre, on signifie implicitement que le sens et la portée de ces œuvres sont limités au contexte dans lequel elles ont été produites. Onles présente uniquement en tant que telles, on les réunit dans des concerts ou des anthologies sous ce label. Comme si leur force de témoignage dépassait leur ambition artistique,comme si elles devenaient de ce fait indissociables des événements qui les ont suscitées, et ne pouvaient plus être comprises que comme des objets historiques, des pièces de musée. Cet art-là serait donc encore plus « contextuel » que l’installation d’un plasticien contemporain, qui n’existe que dans le lieu où elle est exposée, et qui se dissout quand elle en est extraite. L’art de guerre comme art à l’état gazeux.

Il faut aller au-delà de ce présupposé (qui voudrait aussi nous faire croire que tout art n’est pas tributaire d’un contexte), et chercher l’espace-temps idéal pour aborder ces œuvres : le plateau, lieu de la la présence immédiate, sera seul capable de rendre ces œuvres à l’unique contexte qui vaille, celui du public vivant et du présent.

Hölderlin, Silone, Eisler, Gabily – dans l’ordre où ils s’enchâssent – méritent le titre de marginaux aussi en ce que leurs « arts de guerre » à eux, quoique réagissant aux grands déchaînements de violence de leurs temps respectifs, n’en sont pas directement partie prenante. Les romans de Silone et Enfonçures de Gabily ne décrivent pas ce qu’on appelle généralement la guerre. Ils ne nous invitent pas sur le champ de bataille. Ils ne convoquent sur la scène ni treillis ni mitraillettes. On ne confondra pas le plateau avec le « théâtre des opérations ». Parler de la guerre depuis « l’arrière » tendrait d’ailleurs justement à montrer que les combats ne sont jamais que la partie émergée d’un « état » beaucoup plus complexe, beaucoup plus totalisant, que l’on appelle la guerre.

La guerre échappe aux définitions, en particulier à notre époque où elle n’oppose souvent plus des entités nationales clairement définies, et où ses principales cibles sont des populations civiles. Les troupes au sol sont un aspect de plus en plus minuscule de ce qui se décline en « interventions » et en « opérations », et qui se dispense le plus souvent de « déclarations de guerre », et donc aussi d’armistices. La guerre est un climat, un état d’esprit. Lequel est revendiqué comme tel, au 20e siècle, par ceux qui occupent nos artistes des années 30, les fascistes et les nazis, qui mettent en avant une imagerie militaire, à base d’armes et d’uniformes, et bien sûr de parades et de chants.

Le constat d’une guerre devenue à son tour gazeuse ne doit pas pour autant nous faire oublier que celle dont parle Silone, avant la Seconde guerre mondiale qui n’a pas encore éclaté, est la guerre d’Éthiopie en 1935-1936, une de ces nombreuses guerres coloniales du 20e siècle, que la Première Guerre du Golfe qui transperce le texte de Gabily prolonge : une de ces guerres qui ont la triple mission de relancer l’économie, de revigorer le sentiment de fierté nationale à échelle internationale, et d’augmenter le prestige d’un leader charismatique. Peu après, l’Allemagne entre dans la même logique, en Rhénanie, en Autriche, dans les Sudètes. Le lien entre la propagande et le profit, entre le pouvoir et le pouvoir, est scellé par ce nouvel art de la guerre dont nous devons étudier l’histoire.

Que reste-t-il aujourd’hui de ces mots ? Nous sommes « en guerre » contre le terrorisme, contre le banditisme, contre la drogue, contre le tabac, contre l’obésité. Et parallèlement, nous avons augmenté le budget de l’armée, et la France est le pays où le nombre de policiers par habitant est le plus élevé – on désire actuellement mieux les armer. La guerre permanente, pour être une attitude, n’en a pas pour autant un sens moins concret, qui nourrit les paranoïas et les complotismes dans une effrayante escalade.

L’art porte la trace de tout cela. Les massacres et les génocides ont peu à peu érodé le vocabulaire guerrier qu’il s’appropriait volontiers, son lexique du combat, empanaché de porte-flambeaux et d’avant-gardes. Notre génération n’est pas moins combattive, sans doute, mais elle a compris que son espace se situe peut-être justement ailleurs. Que la propagande et la publicité – ces deux entités que Joseph Goebbels lui-même considérait comme des sœurs – sont précisément ce que l’art ne doit pas être. Aux marges, c’est-à-dire justement là où se produisent les rencontres, notamment celles entre les arts et entre ceux qui les portent et les représentent, nous pouvons imaginer de nouvelles formes de dialogues et d’harmonies, puisque les objectifs du théâtre et de la musique contemporains peuvent simplement se résumer à ces ambitions. Friedrich Hölderlin a annoncé la « catastrophe du sens » d’un monde désenchanté ; ses successeurs ont imaginé, en réponse, qu’il fallait se raconter des histoires comme les personnages de Silone, ou dresser de nouveaux plateaux imaginaires comme nous y invitent les paroles-didascalies de Gabily. La séduction vénéneuse qu’exerce l’épopée du djihad nous rappelle qu’il ne faut pas déserter le chantier des contes, laisser à n’importe qui la mission d’être pourvoyeurs de sens. Les événements douloureux de ces dernières semaines nous contraignent à prendre très au sérieux ce travail que l’on appelle un jeu, et ne nous laissent pas d’autre choix que d’aspirer à, nous aussi, devenir chant.

« Apostrophe à Didier »

Traduire Hölderlin

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