L’HISTOIRE DU SOLDAT FATZER (le dieu du bonheur présente…)

d’après la musique d’Igor Stravinsky
et des motifs de C.F. Ramuz et de B. Brecht

création de la version anglaise au Festival Nordlyd à Oslo le 16 juin 2019
(direction musicale Aliisa Neige Barrière)
création de la version française à l’Institut finlandais de Paris le 16 novembre 2019

(direction musicale Clément Mao – Takacs)

L’Histoire du soldat de Stravinsky et Ramuz, conçue en Suisse en 1917, porte en son centre deux points aveugles dont, en tant que fable sur le bonheur individuel, elle se détourne avec une obstination qui ne peut qu’intriguer : la guerre la plus meurtrière de l’histoire, et un mouvement révolutionnaire sans précédent qui a failli faire basculer sans transition un continent d’empires belliqueux en sociétés communistes. C’est l’intuition que l’échec de ce mouvement – et la plongée concomitante de l’Europe dans la haine et le totalitarisme – a quelque chose à voir avec le paradoxe interne de cette œuvre qui nous a incités à réexplorer ce classique afin d’apprendre de lui, du genre d’apprentissage que l’on peut tirer non de l’exégèse d’un texte sacré mais d’une libre conversation. On trouve une intuition du même ordre dans les fragments inachevés de Bertolt Brecht pour deux projets, la « pièce didactique » Chute de l’égoïste Johann Fatzer et l’opéra Les Voyages du Dieu Bonheur, qui eux aussi, depuis l’Allemagne de la montée du fascisme et le cœur de la Seconde Guerre mondiale respectivement, choisissent de s’interroger sur ce moment-charnière de l’histoire où tout aurait pu basculer. En réimaginant la dramaturgie de Stravinsky et Ramuz à partir des pistes suggérées par Brecht, on ne renoue pas seulement avec le noyau de leur ambition artistique commune, celle d’un théâtre de chambre où les arts se rencontrent de façon égalitaire, philosophique et avec un humour mordant qu’il ne faut pas non plus négliger – on va aussi à la rencontre de la grande histoire qu’il est à notre charge de nous approprier. Cette Grande Guerre, qui a remodelé notre société, nos institutions et nos valeurs, est le berceau tragique du monde contemporain, en même temps qu’il est celui de la forme artistique qu’on a appelée le « théâtre musical ». Refus des genres hermétiquement séparés autant que de leur fusion univoque, éloge de l’hétérogène, de l’écart, du frottement, de la discussion, le théâtre musical ne rejette pas le naturalisme par formalisme, mais par nécessité impérative de rendre compte de la complexité du monde et de l’humaine condition. Contrecoup viscéral d’un âge où s’inventent la propagande, la globalisation autant que le repli national, depuis un siècle il nous interpelle – aujourd’hui la conversation continue, et elle est loin d’être terminée. C’est l’objet de cette recherche scénique, la troisième création de La Chambre aux échos réalisée avec en son centre le comédien Thomas Kellner, passeur clandestin entre les langues, les assignations de genre, les disciplines, interprète de ces spectacles, tous pensés ensemble avec ce corps qui pense.

Extrait / Prologue

Approchez, les hérétiques, je suis le Dieu Bonheur,
Venu apporter de la joie dans cette vallée de larmes.
J’agite la poussière et les foules, je « trouble-l’ordre-public »
Et forcément (fermez bien la porte) je suis plutôt illégal.

Je suis un dieu d’en bas, un dieu à petits prix,
Le dieu du palais et de la glande endocrine.
Le bonheur, j’en ai bien peur, est une chose plutôt terre-à-terre.
Mais dans un monde où le rire est suspect, on devrait rire par principe.

Je suis du côté de ceux qui commanderont toujours un autre verre,
Qui mangeront plus qu’ils n’en peuvent digérer, et ramèneront quelqu’un dans leur lit ce soir.
Si vous comptez danser, chanter ou même juste causer à vous en mouiller la chemise,
Nous serons peut-être de bons amis.

Ce soir je parle à travers ce corps. Les acteurs sont mes serviteurs fidèles.
Ils sont à l’homme ce que le violon est à l’arbre et donnent voix à la musique silencieuse du monde.

Enfin. Je ne suis pas là pour vous faire la leçon / mais pour vous raconter une histoire.
Je ne suis pas un dieu de raffinements, et lorsqu’il s’agit d’actions,
Je m’intéresse moins aux châtiments qu’aux conséquences.

Il n’y aura pas de diable ici. Ça vous surprend ?
Franchement. Personne ne veut / faire le mal. Les gens veulent juste se faire du bien / à eux-mêmes.
Ce à quoi j’applaudis. Je suis le Dieu Bonheur après tout.

Un jour je me suis réveillé d’un profond sommeil et je suis venu jeter un œil sur vos régions
Pour la première fois depuis longtemps. (Je m’étais désintéressé de vous
Lorsque vous êtes devenus incapables de vénérer plus d’un dieu à la fois.)
Mon culte était très faible, pour dire le moins.
Les seuls hommes heureux que j’aie trouvés
Étaient ceux qui je ne sais comment avaient convaincu tous les autres de se faire tuer pour eux.

La terre était noire de guerre. Est-ce qu’au moins vous vous en souvenez ?
Pendant quatre ans, tous les hommes jugés aptes furent enterrés dans la boue et le béton
Et arrosés de pluies de bronze.
On se battait jusque dans le ciel, on bombardait les villes.
Les sous-marins sillonnaient les océans et coulaient des civils par paquebots.
L’industrie, qui prétendait apporter la prospérité universelle,
Jonglait avec la création et la destruction, la vie et la mort.
Et ceux qui désertaient étaient jugés et fusillés, parfois juste fusillés.
Tout le monde savait bien que de l’effondrement de l’ancien monde un monde nouveau allait naître.
Mais on ne savait pas à quoi il allait ressembler. C’est là que je me suis dit
Que j’avais un rôle à jouer.

Je me suis arrêté dans la Suisse neutre, à la recherche d’espoir.
Des centaines de milliers de gens s’y étaient réfugiés. Déserteurs, rebelles, intellectuels.
Ernst Bloch, Hugo Ball, Igor Stravinsky, et tous ces révolutionnaires polonais et russes en exil,
Attendant leur heure depuis des années. Un en particulier, Vladimir Oulianov.
Comme moi, il était peu suivi, et perdait espoir. Je passai donc mon chemin.

Sur le front occidental j’ai trouvé l’homme dont je veux vous parler ce soir, Johann Fatzer.
Nous sommes en mars 1917.
Les GÉNÉRAUX ALLEMANDS savent que la guerre a tourné à la bataille d’endurance, mais c’est un secret.
Leur armée se retire derrière la Ligne Hindenburg et détruit tout sur son passage.
Ils se disent, Nos hommes n’ont pas perdu espoir, mais le désespoir c’est contagieux.
Ils disent à leurs hommes, Personne ne peut nous vaincre, la justice est de notre côté, nous avons été injustement attaqués.
Les Russes sont faibles et alcooliques, les Français sont tellement démontés qu’ils envoient
Des Noirs et des Jaunes nous combattre… et ils prétendent défendre la civilisation !
Restez fiers restez forts. Même si cela prend plus de temps que prévu, la victoire est proche !

[Musique : 1. Marche du soldat]

Entre Verdun et Juvigny !
Pas un soldat ne rentre chez lui !
Vous n’avez peut-être pas remarqué
Mais la guerre est un grand succès.
Notre Ennemi / n’a pas bonne mine.
On l’extermine / comme une vermine / et on s’arrêtera quand on sera en ruines !

Je suis Fatzer.
Assis dans la boue je vois à l’horizon une ligne d’hommes. L’Ennemi, me dit-on.
Toute ma haine et tout mon feu doivent être dirigés contre lui, me dit-on.
Mais l’autre jour j’ai fait un geste que je ne peux pas reprendre,
J’ai vu quelque chose que je ne peux pas oublier.
J’ai tourné mon dos à cette ligne que je fixe du regard depuis trois ans,
J’ai regardé ce pays qui demande de moi mon sang,
Et j’ai vu une autre Ligne d’Hommes.
Généraux, chanceliers, patrons d’usines et de presse, investisseurs et autres vautours.
Ils ont fait cette guerre et veulent que moi / je la fasse pour eux.
Moi, Fatzer, je suis un point minuscule coincé entre deux lignes, entre deux fronts,
Et si je veux survivre, aucun des deux camps ne doit avoir ma peau.
Je ne joue plus à ce jeu-là.
En ce qui me concerne, la guerre est terminée, à compter de tout de suite.

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