ÉPIDÉMOCRATIE [essai]

On lit beaucoup que ce moment de pandémie met à nu le monde dans lequel nous vivons. Il est vrai qu’un certain scientisme primitif, qui nous laissait croire que depuis Pasteur et la découverte des agents pathogènes se profilait une société du Progrès libérée du fléau des maladies, a du plomb dans l’aile. Il est vrai aussi que nous devrions être édifiés par la multiplication des crises sanitaires liées à nos modes de production : aux écosystèmes bouleversés par la déforestation et à l’industrie alimentaire, creusets génétiques où naissent sans cesse de nouveaux virus, mais aussi aux circulations des individus et des marchandises, qui permettent à la contagion de devenir mondiale en quelques semaines. Mais cette mise à nu n’est pas nécessairement une mise à mal. Cette crise révèle peut-être la mécanique de notre monde sans la ruiner, au contraire.

Les maladies infectieuses – ce qu’on appelait jadis les pestes, ou pestilences – sont traditionnellement interprétées comme le diagnostic d’un corps social malade. La peste de Thèbes sous le règne incestueux d’Œdipe, les lectures millénaristes des pestes médiévales, le choléra de 1832 compris comme une punition divine infligée au peuple de Paris insurgé et régicide… Dans bien des traditions la catastrophe se voit prêter le sens d’un révélateur, ne serait-ce que parce qu’on ne s’explique pas la présence du mal dans un monde bien organisé, que cette organisation soit ou non due à un dieu d’ailleurs. Nous avons désespérément soif de signifié. En dernière extrémité, nous préférons encore supposer l’inexplicable que l’absence de rapport de cause à effet direct entre nos actions et le mal qui nous afflige : influenza, le premier nom de la grippe, renvoie à une notion occulte de l’ancienne physique, « l’influence » : l’effet matériel invisible exercé par les astres sur les choses terrestres. Tout sauf croire que les turbulences du monde sont quelque chose que nous voulons bien, non comme punition mais comme turbulences.

Le mode de production capitaliste s’accommode de toutes les idéologies, jusqu’aux plus humanistes, et les endosse à l’envi. Il s’est emparé du libéralisme quand il s’est agi d’assurer la domination culturelle de la bourgeoisie individualiste et privatiser les communs. Il a instrumentalisé l’utilitarisme et l’hygiénisme quand il a voulu s’approprier les villes en éloignant les classes populaires qui en occupaient les centres puis les faubourgs, rationaliser la productivité, mettre au travail les prisonniers et les malades mentaux. Il s’est saisi du féminisme même, quand il a compris que la femme émancipée pouvait être transformée en force de travail, et de l’écologie quand s’ouvraient opportunément de nouveaux marchés. Il transforme les avancées de la psychologie en « développement personnel » et les spiritualités vénérables en marchés lucratifs du bien-être, le tout au service du vieux double principe taylorien qu’un travailleur en bonne santé est un travailleur plus productif, et que d’autre part un travailleur qui dépense l’argent qu’il gagne enrichit deux fois le capitaliste : une fois en lui vendant sa force de travail, la seconde en consommant ses produits.

La classe capitaliste dominante a changé mille fois de méthode et de stratégie. Il n’est donc pas aberrant, si comme l’a montré Foucault l’instauration d’un biopouvoir a jadis consisté en l’organisation d’un monde, qu’il consiste aujourd’hui en sa désorganisation permanente, et que cette désorganisation ne soit pas le signe de sa déchéance.

Gestion de crise, état d’exception permanent, guerres sans déclarations de guerre et aux ennemis sans visages, appels au sacrifice, abrogation supposément temporaire des acquis sociaux au nom du maintien de l’économie… Nous vivons l’époque du gouvernement par la catastrophe. À l’ère des masses, il faut une geste de la masse, et cette geste ne peut naître que de la révolution ou de la guerre, raison pour laquelle c’est en 1914-1918 qu’elle a été d’abord formulée, quand dans l’écroulement des empires de l’ordre éternel sont nés les empires du bouleversement permanent.

Et puis, la guerre engendre des héros, les appelle de ses vœux. Les héros sont des figures commodes. Leur sacrifice est absolu, ponctuel et définitif. Leur rétribution est largement symbolique. Célébrer les héros, c’est une façon de ne pas trouver de solutions structurelles aux maux qui les ont rendus nécessaires, au delà du « Plus jamais ça » de surface.

Sans qu’il soit besoin pour cela de se mettre d’accord, nous sommes donc désormais perpétuellement « en crise » (encore un terme médical ancien, désignant l’état symptomatique du corps malade), engagés dans une guerre que les États se donnent pour seule mission d’administrer, avec les outils que justifient des circonstances indéfiniment exceptionnelles. Avec sa médecine de guerre qui se substitue à une politique de santé durable et égalitaire. Avec son économie de guerre qui rend caduc tout projet politique social et solidaire. Les marchés sursautent, mais il ne faut pas s’y tromper : la crise est leur état de prédilection. Le spéculateur n’aime pas les marchés stables, qui certes produisent de la valeur mais à petits taux. Ce qu’on appelle les « valeurs refuges » (les livrets bancaires, l’immobilier ou encore l’or) c’est pour les timorés, les boursicoteurs du dimanche, pas les vrais capitalistes, à moins justement qu’une crise vienne pimenter les enjeux. Bien sûr, l’effondrement de la bourse et la mise en difficulté des entreprises ne sont pas au bénéfice du plus grand nombre à court terme. Mais pour ceux qui bénéficient des besoins spécifiques d’une économie de crise ou pour ceux qui misent sur ceux-là (toute guerre ayant ses profiteurs de guerre), ainsi que pour ceux qui au moment des krachs sont joueurs, qui investissent dans de nouvelles actions achetées à prix cassés en attendant des remontées spectaculaires, cette guerre-là est une belle aventure. L’adrénaline du risque, la dopamine du jeu, l’endorphine de la victoire sont de puissants stimulants, aussi patents et destructeurs ici que dans les mécanismes de l’addiction aux jeux de hasard.

C’est un monde où les hormones sont reines qui nous est proposé. Le capital trouve alors à s’actualiser sous sa forme ludique idéale : un grand casino bruyant et rutilant où tout, semble-t-il, devient possible, où tous les espoirs sont permis. Ce casino, c’est aussi bien la guerre, qui aussi bien est l’humanité ravagée par les pandémies, atomisée en individualismes, où nous scrutons en nous serrant la ceinture les indices de contagiosité et les taux de létalité au fur et à mesure qu’ils s’actualisent, en espérant faire partie de ceux qui survivront, comme dans la vie nous espérons faire partie des gagnants, étant entendu que les pertes sont inévitables mais que « 100% des gagnants ont tenté leur chance ». C’est bien la maxime d’une société qui se prosterne devant le Dieu du Hasard, dont l’autel fumant dissimule commodément les déterminismes de classe que nous voyons aujourd’hui saillir dans toute leur laideur face à l’épidémie.

Les masses se donnent à voir et à gouverner à travers deux structures qui se superposent : la structure de la démocratie représentative qui organise le pouvoir politique, et les modèles de l’épidémiologie qui révèlent les distributions effectives de la puissance dans la société. On retrouve dans les deux termes un plus petit commun dénominateur : « demos », qui n’est pas la fiction qu’on appelle le peuple, mais dans la Grèce antique le dème, c’est-à-dire l’unité de base de la communauté politique qui organise son vivre-ensemble sur un modèle égalitaire. Si la démocratie est le gouvernement des dèmes par la délibération, nous appelons ÉPIDÉMOCRATIE le gouvernement des masses par la contagion, c’est-à-dire par le chaos. Ce chaos n’a pas besoin d’être créé, nulle question ici évidemment de gouvernements fabriquant des virus : il suffit, comme en bourse, d’entretenir un monde où les catastrophes sont inévitables et globales et de capitaliser dessus.

Il ne s’agit pas ici d’un rapprochement métaphorique. L’épidémie ne s’offre pas comme un point de comparaison, mais comme un paradigme politique réel. Si, dans le monde de l’ordre bourgeois dans lequel il vivait, Antonin Artaud souhaitait quelque chose comme la peste (pour lui, le théâtre) qui soit facteur de désordre salutaire, confrontation nécessaire avec les « forces noires », il nous faut comprendre que son vœu a été exaucé sur un mode dystopique, et que ce sont aujourd’hui les forces noires qui sont les courroies de transmission du pouvoir capitaliste, et non plus les structures bourgeoises traditionnelles. L’ÉPIDÉMOCRATIE n’est pas une philosophie ou un modèle économique, c’est un régime politique.

La démocratie est le régime du débat dont la continuité est assurée par celle des institutions, de la mise en discussion permanente non seulement des actions à entreprendre dans ce qui regarde la Cité et les communs, mais aussi des valeurs qui doivent guider ces actions, comme la solidarité et la vie bonne. C’est le régime des idées comprises dans leur réalité. L’ÉPIDÉMOCRATIE est le régime des émotions et de la gestion des risques, où les idées ne sont que des prétextes qui s’effacent devant l’injonction permanente à un « réalisme » qui ne nomme pas ses biais idéologiques. Il n’y a pas de projet, il n’y a que des paris.

Non pas que la démocratie ignore les émotions politiques, mais elles y deviennent sujets de débat et de distanciation, de représentation sur le modèle antique du spectacle de la tragédie. En ÉPIDÉMOCRATIE, la tragédie n’est pas donnée à voir sur une scène de théâtre mais sur les chaînes d’info en continu. Il nous faut garder précieusement en mémoire qu’il existe en démocratie une école qui relie le cœur à la raison, l’empathie à la distance, les faits à l’imagination, les émotions à leurs causes et à leurs expressions : l’expérience artistique. Scandaleuse, elle qui rassemble et divise dans une même dialectique est aussi nécessaire à la santé démocratique qu’elle est étrangère à l’état de crise permanente du régime épidémocratique, et même incompatible avec elle. En est-elle pour autant le remède ? Sans angélisme, disons qu’elle est du moins un des lieux où le corps social et le corps individuel lui résistent.

La démocratie repose sur la culture des passions d’empathie et de réciprocité, et l’indignation qui peut leur être corollaire. L’ÉPIDÉMOCRATIE quant à elle cultive les passions guerrières : le repli, le rejet, le stress, l’agression. Elle bout de la peur de la contagion (comme l’analyse par exemple Martha Nussbaum) mais elle répand l’émotion justement par contagion. Un mécanisme qui, encore une fois, est cognitivement différent de l’émotion partagée qui émerge dans un concert ou un spectacle, ou dans la discussion d’un livre ou d’un film.

Ainsi là où la démocratie opère par conviction, L’ÉPIDÉMOCRATIE agit par contagion. La coercition n’en est qu’un adjuvant, pas le trait caractéristique comme dans une dictature, ce qui ne manque pas de nous rassurer les jours où les manifestants sont estropiés par la police.

La démocratie est lente et laborieuse : elle suppose débats, délibérations, scrutins, accords, compromis. L’ÉPIDÉMOCRATIE est le régime de la vitesse et de la réforme, de la « shock doctrine ». De l’utilitarisme jusque dans les choix de vie ou de mort.

La démocratie réunit des individus et des communautés. L’ÉPIDÉMOCRATIE gère des masses et des peuples, des « populations ».

L’ÉPIDÉMOCRATIE est capable de toutes les injonctions paradoxales : le progrès technologique, naguère un rêve émancipateur, a donné naissance à un monde où plus personne n’a de temps. On rabiboche la proclamation de la liberté individuelle avec un pouvoir exécutif semi-autoritaire (lui-même placé dans un continuum direct avec l’entreprise capitaliste) sans faire mine de voir la contradiction, comme le souligne Hartmut Rosa dans son étude sur L’Accélération. Le discours de la réussite personnelle, celui de la sécurité, celui de l’intérêt général, celui de la préférence nationale, peuvent coexister pacifiquement : leur plasticité leur permet à chacun d’être mobilisé dans la situation qui s’y prête le mieux par un pouvoir dépourvu de garde-fous idéologiques. C’est un régime qui n’a pas de théorie politique, pas de substance intellectuelle. Il ne se propose même pas d’instaurer un certain ordre social : il installe un désordre social dans lequel la lutte des classes devient illisible et donc impossible à conduire à son terme nécessaire, à savoir l’émancipation des classes laborieuses.

Gardons cependant à l’esprit une chose : il y a là des stratégies, et il y a des structures de pouvoir, des empires même, et des coalitions, certes. Il y a même des ruses, de ces compromis institutionnels qui permettent de réguler la lutte des classes et les rapports de production comme précédemment dans l’histoire. Mais il n’y a pas de complot tout-puissant. Aussi monumentale qu’elle soit dans son échelle, l’ingénierie globale des rapports socio-économiques est maladroite, et irréalisable même avec les moyens les plus sophistiqués. Il y a des limites à l’art du dérapage contrôlé. Certes, moyennant de nouvelles métamorphoses, les rapports de production actuels pourraient très bien trouver de nouvelles manières de survivre à la supposée baisse tendancielle du taux de profit prévue par Marx, à l’épuisement inévitable des ressources naturelles, et à certains des scénarios d’effondrement qu’explorent aujourd’hui les collapsologues. Cette crise, comme les autres, passera, sans que le monde du mode de production capitaliste ne soit ébranlé – à moins qu’on ne s’en saisisse, il sera au contraire renforcé, comme après chacune de ses crises constitutives qui le nourrissent. Mais cela n’est dû qu’à la ductilité idéologique du capital, pour lequel rien n’est irremplaçable, pas même ses maîtres du monde.

Cette force redoutable devient aussi une faiblesse une fois que la maladie de notre société mondialisée est diagnostiquée sous le nom d’ÉPIDÉMOCRATIE. Il nous revient alors à nous de créer les modèles qui démantèlent les contagions, qui protègent et qui émancipent. Ayant pris conscience de nous-mêmes collectivement comme sujets de l’épidémie, nous pouvons nous concevoir à nouveaux frais comme sujets de la démocratie. Inventer grâce aux diagnostics que nous avons faits une société qui n’est pas une guerre, c’est-à-dire qui n’a pas de ces lignes de front invisibles qui divisent des classes sociales dont on nie l’existence, de ces généraux fous, de ces vautours qui ensemble aujourd’hui nous tuent. C’en est fini de la fable du vitalisme triomphant des entrepreneurs et des investisseurs. Le capital nous ayant montré son vrai visage qui est celui de l’ÉPIDÉMOCRATIE, c’est-à-dire de la mort, il nous est donné de véritablement réinventer ce que c’est que la vie, et de la vivre.

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