TROIS POÈMES DE L. ONERVA

L. Onerva (1882-1972) qui signait sans prénom a pourtant été sans détour femme de lettres. Qu’elle ait fait front avec le poète Eino Leino, mené avec lui maint combat par voie de presse, et rédigé sa biographie, ne doit pas être prétexte à laisser perpétuer l’image d’épigone qui lui est attachée. La poétesse Onerva propose quelque chose de sensiblement différent à partir des mêmes ingrédients – puisque c’est ensemble que Leino et Onerva vont prélever dans la poésie mondiale la sève d’un humanisme visionnaire, ancré dans l’éthique de la traduction que revendiquent les plus grands artisans de la poésie finlandaise –, sa manière à elle de s’inscrire dans ce symbolisme européen dont l’archaïsme est un modernisme est volontiers moins poseuse. Comme si l’angoisse romantique du siècle précédant cédait la place, à bas bruit, à une inquiétude qui est plus proprement celle du 20e siècle. Les poèmes ici traduits l’ont été à l’occasion de la représentation d’œuvres vocales de Leevi Madetoja, l’époux de la poétesse, qui a contribué à saisir l’univers singulier de sensations qu’Onerva a fait rentrer dans la langue.


HYMYI HYPNOS

Hymyi Hypnos:
solisi Lethen vesi,
valkea kyyhky
istahti ikkunallesi.

Lethen laine
huuhtoi sairautesi,
Lethen lintu
yöhösi onnen pesi.

Sydän hullu,
miks’ yhä hiivit lymyyn,
miksi et vastaa
hyvän jumalan hymyyn?

L. Onerva, Särjetyt jumalat, 1910

SOURIRE D’HYPNOS

Sourire d’Hypnos :
murmure des eaux du Léthé,
une blanche colombe
à ta fenêtre s’est posée.

Le flot du Léthé
a emporté ta maladie,
l’oiseau du Léthé
a fait dans ta nuit le nid du bonheur.

Cœur insensé,
pourquoi te retires-tu dans ta cache,
pourquoi ne réponds-tu pas
au sourire d’un dieu bienveillant ?

Les Dieux brisés, 1910


YRTIT TUMMAT

Yrtit tummat etelän yössä,
miksi te katsotte silmääni niin?
Riutuen kaipaa raskas rinta
hankien valkeaan kaupunkiin.

Yrtit tummat etelän yössä,
vieras on teille mun murheeni syy.
Kaukana, kaukana pohjolan mailla
kanervakankahat kyyneltyy.

L. Onerva, Särjetyt jumalat, 1910

HERBES NOIRES

Herbes noires dans la nuit du Midi,
pourquoi me fixez-vous ainsi dans les yeux ?
Mon cœur lourd dépérit et désire
entrer dans la ville étincelante des neiges épaisses.

Herbes noires dans la nuit du Midi,
la cause de mon chagrin vous est étrangère.
Loin, loin dans les terres du Nord,
les bruyères des prairies se couvrent de larmes.

Les Dieux brisés, 1910

ME KULJEMME ÄÄNETI, KAHDEN

Me kuljemme ääneti, kahden.
On talvinen tie.
Ah, kerran nurmea nuorta
se kasvanut lie!

Ma kätees turvaten tartun.
On pakkasyö.
Vain sairas sammuva veri
noin nopeaan lyö!

Mä silmäsi välkkeessä viivyn:
se on valhetta vaan!
Noin kuollut kukkanen kiiltää
jää-umpussaan!

Ma suutasi suutelen hiljaa:
sano, elätkö, oi?
Kuin hukkuvan lapsen nyyhke
mun korvaani soi.

L. Onerva, Iltakellot, 1912

NOUS MARCHONS EN SILENCE, TOUS LES DEUX

Nous marchons en silence, tous les deux.
C’est un sentier très-hivernal.
Ah, sans doute était-il jadis
couvert d’herbe verdoyante !

J’attrape ta main pour m’y réchauffer.
C’est une nuit de grand gel.
Il n’y a qu’un sang malade, moribond
pour battre aussi vite que le tien !

Je m’attarde à la lumière de tes yeux :
elle n’est qu’un grand mensonge !
Qu’est-ce qui brille ainsi sinon
une fleur morte dans son bouton de glace !

Doucement j’embrasse ta bouche :
dis-moi, vis-tu encore, ohé ?
Retentit dans mon oreille
le sanglot je crois d’un enfant noyé.

Les Cloches du soir, 1912



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