*WATERFIRE is a free interpretation in the form of an opera of the writings of Myoe Shonin (1173-1232), a Japanese monk who took concrete action in favor of the rejects and outcasts of his time, including women –but he is most famous for keeping a Dream Diary (Yumenoki) for over forty years.
What do we learn from our dreams? In them we meet memories, fears, fantasies. We visit real and imaginary places. Some say we witness glimpses from the future. At any rate, it is a space of exploration, of learning and of healing.
The audience is invited to experience one dream cycle together, 100 minutes of sound, vision and multiple languages of which we are the dreamers. Like in a dream, we will be visited by familiar things in strange forms.
Fragment / Prologue
I knock on the door and nobody will let me in.
We are the ghosts, the pariahs. This is our band. The banned band. Oh, excuse me. (Quick introductions.) The band, the audience, the audience, the band. We should get along. We are on the same side. And together we will try to have a look at what’s on the other side.
Let’s be honest. In life, you like to look away. You pay money to look away. Isn’t it strange how some things you only face with closed eyes? Every night. Rapid-eye-movement indeed.
At some point we will have to talk about you, you know? Hush, it’s okay. Your mothers loved you all. You can deal with this. And you will have to deal with the stench. It’s smelling awful. No matter how much cologne you put on to hide it. You pay to keep this place clean but the garbage just floats back in. It’s like a nightmare.
Yes, yes, I know, ‘Stop talking, Get to the point, Let’s get to the thing itself’. That is, my dear friends, where you are wrong. You will peel the onion layer after layer looking for the center And when you will realize the center is empty You will cry Not for physical, but for metaphysical reasons.
This is not about the monk who went wandering into the mountains. I am that monk, I would know. I am a footnote. A surtitle. Maybe, for a change, follow me.
L’entreprise PARIS AÉROPORT (anciennement Aéroports de Paris, pas encore tout à fait privatisée contrairement aux apparences) distribue un nouveau « magazine gratuit » appelé PARIS VOUS AIME MAGAZINE : 170 pages de publicités (certaines déguisées en journalisme et d’autres non, c’est 50/50) pour à peu près tout ce qui peut se consommer, et tout ce dans quoi on peut investir, dans la capitale française. Cette grande opération de branding présente Paris comme une ville de culture et de goût, de haute couture, de gastronomie, de clubbing et surtout d’urbanisme innovant – pleine de belles opportunités grâce à la réhabilitation d’architectures industrielles en incubateurs de start-ups, et à la perspective des Jeux Olympiques de 2024. Que Paris, en cette veille d’élections municipales, soit devenue ce que de tels catalogues de la gentrification veulent faire d’elle, ce n’est pas une nouveauté et ce n’est plus un mystère, malgré tant de résistances de la rue et par la rue : à savoir, une zone urbaine hors-de-prix où la vie s’est laissée réduire à deux modes de l’existence, le travail et la consommation. Il est affligeant de voir force arguments intellectuels venir dans cette publication étayer le grand récit d’une capitale culturelle du 21e siècle, au service des divers marchés qui innervent ce qui ne prétend au fond être rien d’autre qu’une capitale touristique mondiale. Or en feuilletant cette propagande sur papier glacé devenue somme toute assez banale, difficile de ne pas rester interloqué par la double-page ci-jointe. On vous explique, donc, comment vous habiller pour aller à l’Opéra. J’ignorais que l’injonction vestimentaire existait encore en 2020, et rarement je l’ai vue exprimée avec autant de mauvais goût. On vous dit donc qu’il « vaut mieux » porter des bottines à 650 euros, ou une montre à 890 euros, pour aller voir un spectacle. Ça valait bien la peine de chercher à rendre l’art accessible, œuvrer à sortir l’opéra de sa ringardise, en faire un service public sous la forme d’un Opéra National, et puis à ce compte, ça valait bien la peine de faire une politique culturelle et un Ministère de la Culture, si c’est pour qu’au final on en soit encore à de telles âneries classistes, à une ségrégation sociale aussi décomplexée, à pouvoir appeler « bonne allure » quelque chose qui est à la fois aussi stupide et aussi violent. Entendons-nous bien : que ceux qui aiment s’habiller, pour qui cela participe d’un plaisir, jouissent sans entrave, que ce soit avec élégance ou extravagance – cela n’a rien à voir avec le prix des vêtements d’ailleurs. Mais ceux qui sapent (si j’ose dire) tout le précieux travail que fait l’art pour décoller l’expérience de la marchandise, pour créer des lieux désaliénés et des espaces communs, pour relier, sentir, interroger en dehors des marchés, ceux-là donc qui créent cette culture-qui-se-consomme et ne s’adressent qu’aux classes prêtes à payer le prix fort et ceux-là qui la vendent, qu’ils soient maudits, et je pèse mes mots. « Paris Vous Aime Magazine ». Quel cynisme, ce titre.
Il m’est difficile de parler de la disparition de Maïa Izzo-Foulquier. D’abord en termes de légitimité. Nous avons partagé une intense amitié il y a dix ans, et nos échanges étaient depuis devenus sporadiques au fur et à mesure que nos parcours de vie nous éloignaient, d’abord géographiquement. De ces regrets qu’on ne peut pas reprendre. Mais il ne s’agit pas de tomber dans le travers de parler ici d’abord de moi. Ce que je trouve important, c’est de dire ceci :
Maïa Izzo-Foulquier est née en 1991, et elle était écrivaine, plasticienne et activiste. Ces trois choses-là, elle les était déjà avec une maturité étonnante à dix-huit ans, bravant ses appréhensions, ses complexes, sa dyslexie. Quelle joie et quelle fierté, de l’avoir vue dans sa vingtaine devenir pleinement ce à quoi elle aspirait, sans renier le bagou et le mélange des genres et des tons qui déjà la caractérisait, ni cet équilibre précaire et lumineux entre extraversion et fragilité. Quand je l’ai connue, elle était autrice non seulement de romans qu’elle gardait pour elle, mais aussi d’un blog et du journal des élèves du lycée Condorcet, et elle n’a pas par la suite délaissé une certaine modalité d’écriture à la fois intime et publique, immédiate et réfléchie. Écrire à la première personne était un procédé littéraire, certes, mais aussi un art de vivre – une manière de toujours mettre les pieds dans le plat. C’est donc naturellement que le blog est resté pour elle un médium évident, mais aussi que son propre corps s’est retrouvé au cœur de sa recherche plastique, de la photographie à l’installation et à la performance. Que son corps, enfin, est devenu un sujet politique à la deuxième puissance, en tant que militante, et dans son expérience de travailleuse du sexe et porte-parole du syndicat de cette profession. Dans ce domaine, comme dans son travail de plasticienne et dans son écriture, elle s’est dépassée, et a gagné la reconnaissance et l’admiration de ses pairs, et j’espère bientôt de tous les autres auprès de qui son travail sera rendu accessible. Il est rare, à 28 ans, d’exceller dans autant de domaines (elle avait même commencé à faire de la musique), et il est plus rare encore de les réunir dans un même mouvement organique, une cohérence. Maïa en a été capable parce que ce mouvement était celui même de sa pensée et de sa vie, qu’elle a brutalement choisi d’interrompre.
Cette interruption, ce n’est pas par cela que je voulais commencer, mais cela ne peut pas être occulté. Je voulais au moins proposer d’abord autre chose : en souvenir de la jeune femme que j’ai connue, courageuse face à ses doutes et à ses peurs, parler dix ans plus tard de ce qu’elle a accompli et de ce qu’elle est devenue, ne serait-ce que trop brièvement et incomplètement.
Le reste nous concerne chacun plus intimement. Je m’accroche, avant que le temps ne les emporte, à quelques souvenirs ravivés par l’annonce de son décès le 16 décembre dernier. La mélancolie et la brusquerie de Maïa. Sa gouaillerie moqueuse et ses indiscrétions qui masquaient mal son empathie et sa générosité, et en procédaient d’ailleurs, vices véniels de qui comme elle écoute et regarde – de qui fait attention. Son goût de la littérature en mélange avec « le mal parler » (comme elle disait), son penchant à « faire des bêtises » (comme elle disait encore) et la maturité de ses conseils, qui allaient des petits drames du lycée à un souvenir devenu encore plus douloureux aujourd’hui : quand elle m’aidait avec bienveillance et discrétion à épauler une amie minée par des pensées noires et autodestructrices. Sa propre noirceur, bien sûr, bagage compris, mais raturée de beaucoup de joie et d’hédonisme. Un mélange aussi bariolé que celui qu’elle pratiquait, encore une fois, entre les tons et les genres. Typiquement, elle se revendiquait, en latin, de la devise de Descartes (Larvatus prodeo, J’avance masqué), à bas bruit parce que sans vouloir assumer de risquer de passer pour pontifiante, mais tout en souffrant qu’en raison de son exubérance, au lycée ses professeurs et ses camarades mésestiment ou ignorent carrément son intelligence et sa culture. Qu’est-ce qu’elle avait lu, écrit et vécu pourtant, me parlant de son enfance, des Caraïbes, de l’Afrique, de musique et de livres, se laissant grandir par ses blessures et travaillant à raffiner sa sensibilité – elle se définissait, sans ostentation, au-delà des genres, se disant simplement « un humain qui aime les garçons et qui a un corps de fille ». Nous discutions et nous apprenions à penser, à partir de ce qu’elle appelait chez elle sa « fluidité » et chez moi mon « anti-systémique ». Notre amitié l’un pour l’autre avait beaucoup à voir avec le refus des discours convenus, des phrases toutes faites, des projets de vie bien calibrés – dans refus, entendre désir de les refuser, sans toujours y parvenir. D’une voix, nous préférions une pensée originale avec laquelle nous étions en désaccord à un discours idéologique recraché tel quel avec lequel nous aurions eu plus de connivences. Nous formulions une façon de vivre, nous expérimentions une radicalité. Pour moi un objectif, pour Maïa une part naturelle de sa personnalité, et qu’elle a incarnée de façon flamboyante par la suite, bien au-delà d’une révolte adolescente à laquelle jamais elle n’aurait pu se laisser réduire. Elle me disait qu’être « entière » comme elle l’était allait la blesser, et elle a eu raison.
Si je regrette d’avoir tant manqué des dix dernières années de la vie de Maïa, ce n’est pas que j’aie la prétention de croire que mon amitié aurait pu l’aider, car je sais qu’elle était entourée de beaucoup d’amour, d’amitié, d’écoute, de compréhension. C’est que je regrette de ne pas avoir eu l’occasion de lui rendre ce qu’elle m’a – à moi comme à tant d’autres – apporté, malgré ce que je savais des fragilités que masquaient sa très grande force et son humour potache. Je veux aujourd’hui adresser mes condoléances à ses proches, et rendre hommage à une artiste et une amie qui ne sera pas oubliée après son passage marquant parmi nous, et qui n’est malheureusement pas la première personne remarquable de ma génération à faire ce choix. Alors nous autres qui restons, faisons un effort pour nous épauler. Rendons la société un peu moins dure et un peu moins froide pour les gens qui vivent et respirent parmi nous, et qui comme Maïa en ont besoin pour continuer à donner – donner leur désir d’aimer contre l’indifférence, leur joie contre la noirceur, leur lutte contre la violence systémique, la beauté contre la laideur de ce monde.
As the holiday season comes to its inevitable climax, many of us are on their couches placing the upcoming year under the auspices of one or the other feel-good movie. We ritualistically summon joy, music, romance and happy endings upon ourselves. We celebrate a commercial and politically correct version of acceptance, tolerance, reconciliation. And hopefully this is not escapism, but an attempt to actually fine-tune ourselves collectively for a better year. As I see it, there are two options, paradigmatically embodied in the canon by two movies: GREASE (1978) and DIRTY DANCING (1987).
These are two hit films celebrating love as a force of discovery of the self and the other and the power of music, and apart from a taste for the appropriation of other musical traditions by White America (Black and Latino music, respectively), they share an important dramaturgical feature, that makes them supremely holiday-season-compatible: both are set some twenty years in the past. That makes them a tale told by the generation that made these movies to the generation of their children, about when they were their age. And what they decide to tell in that context will be the core of the experience.
GREASE, written by Jim Jacobs on the basis of his own youth memories, is a rockabilly fantasy about the end of the 50s, tellingly symbolized by heavily lubricated hair, and depicted as a time of innocence and joy, where Elvis is always in the background and everyone moves like in a Stanley Donen choreography. Young girls have James Dean posters, and in truth the whole thing is basically REBEL WITHOUT A CAUSE (1955) on acid, with toxic men-on-women and men-on-men power-plays just solving themselves, and parents that apparently do not even exist. Of course the musical also questions the values of the time, but that is mostly the creators of the musical and of the film reminiscing about their own youthful clumsiness –what wins is the nostalgia we direct towards a simple, colorful and cheerful world (especially from the male perspective), seen from the gray complexity of the 70s, when all symbols of American hegemony have been desecrated and the future looks gloomy (and oil-less).
The Golden Age of Grease: America = desire = jukebox
This is the main difference with DIRTY DANCING, a film of articulation. The movie –written with autobiographical undertones by Eleanor Bergstein– is set in 1963, months before the assassination of President Kennedy, in days that are neither summer nor fall, a gray area of tipping points and growth. That time of overall conservative values, abusive working conditions, Ayn Rand-reading college students and dangerous illegal abortions is not idolized, but set as a mirror in front of us. Tribute is again payed to the music of the time, but in tension with the present. Patrick Swayze’s character has a dream (the action is contemporaneous with King’s Lincoln Memorial speech, but that fact is concealed in the movie, like everything that has to do with race): he had enough of the social dancing he teaches the rich, the merengue, the pachanga and the mambo, and he wants to experiment, create ‘a cross between a Cuban rhythm and soul dancing’. Needless to say, this will be the famous finale dance, that is basically a leap back/forward to the 80s, their disco pop and eclecticism. This is not a time of musicals and jukeboxes, but the time of the DJ, of the Walkman and of homemade mixtapes and montages. A working-class man creates his own mix, and post-modernism is born.
An age of sampling, and of friction, is dawning: DIRTY DANCING owes much of its success to the fact that it is NOT a musical. Dancing bodies are dissociated from the singing voices heard on the records to which they dance, song lyrics are dissociated from the storyline. Much like in real life. A constant gap is kept alive, that allows tension, critical thinking, irony and commentary. There is no revolution, but the gained awareness of its possibility through the experience –however fleeting– of the short-circuit of given hierarchies that is romance.
Dirty Dancing: fear and fascination towards the proletarian dancer-sampler and his contagious emancipation
Side by side, the very titles of these two films aptly represent the tension between conservation and remix-as-invention, and offer an opportunity to make an existential choice. GREASE embalms the past and separates it from the present. DIRTY DANCING tells us about the relationship between past and present. GREASE is commodity fetishism. DIRTY DANCING is empowerment through the art of composition, which is conflict resolution. To put it in the terms of a famous parable about empowerment and agency, GREASE makes you sing along and gives you a fish. DIRTY DANCING makes you dance and teaches you how to fish. We need to question our recent past, our genealogy, our intergenerational relationships, our social constructs, our class divides, our standards of masculinity and femininity. The fact that films created within such a cash-machine of a production system are mostly unable to fulfill that task is no surprise –Francis Ford Coppola experienced it the hard way when making simultaneously his two own ‘greaser’ films, one commercial (THE OUTSIDERS) and one experimental (RUMBLE FISH)–, but the sense of a responsibility towards stereotypes is welcome in an industry that thrives on fabricating and distributing them. Not by replacing them with other stereotypes but by providing the means of its own deconstruction. The emphasis here is not on the ‘dancing’ as a medium, but on the ‘dirty’ as a method. DIRTY DANCING is the film of the sampler era, the time when Grace Jones could reclaim her status as a SLAVE TO THE RHYTHM, and with the uniformization of sound banks and pop aesthetics the cue has unfortunately not been taken much outside of the new music scene, until now.
Oh je sens Que je vais proférer parce qu’un naufrage ça se déclame
C’était l’année de ) l’éclipse et des tempêtes ) L’année Des Attentats en Russie tandis que d’autres | se planifiaient ailleurs | La guerre que font les EmpireS pour l’énergie Et sa riposte étaient portées sur de nouveaux fronts On * préparait * Noël et un nouveau * millénaire * Britney Spears attendait le >Bug de l’An 2000 en jupe d’écolière
On ne sait pas raconter les drames sans visages Les minutes de la catastrophe existent Je n’ai pas besoin de les dire – Mais de dire que pour que le 12 décembre 1999 à 08 h 08 Un navire se rompe en deux et fasse naufrage Dans les eaux internationales au large de la pointe de Penmarc’h Il a fallu qu’un monde entier y collabore
L’énergie c’est bien de cela qu’il est question De trente mille tonnes de fioul chargées à Dunkerque Pour une centrale thermique en Italie Pour mettre en orage les turbines formidables Et ajourer la nuit venue * de festives fenêtres
[ L’Erika [ née sur un chantier naval au Japon A presque vingt-cinq ans d’âge et a changé huit fois de nom Son délabrement tant de fois constaté n’a inquiété personne Et qui peut se dire surpris qu’après quatre jours de tempête L’océan démonté démonte cette ingrate ferraille ((
~ Que la mer soit grosse qu’il y ait des rafales Ça ne regarde que la mer et le vent Que la mer monte ~ chauffe-enfante-des-typhons Et que l’on y jette des corps sans armes Hier comme aujourd’hui Ce sont des crimes dont il faudra répondre ~
Il y a -l’armateur un Italien discret dont c’est le commerce D’acheter des vieux pétroliers à bas prix et de les louer Et qui possède l’Erika à travers -une société à Malte Qui ne possède rien d’autre et Par qui engagé il y a -le gestionnaire Panship qui s’occupe Que tout soit en ordre de marche et de papier Par qui engagée il y a -la société de classification Rina qui déclare Que le navire pourrait voguer cinq ans encore en toute sécurité
Panship signe donc un contrat de six mois avec -l’affréteur Selmont / entreprise suisse immatriculée aux Bahamas / Qui chargé de trouver des clients propose l’Erika aux grands groupes pétroliers Parmi lesquels seul -Total en veut par quoi l’on veut dire –Total Londres Qui fait par -un shipbroker anglais affréter le rafiot Pour la vente du fioul par –Total France à la société italienne -Enel Via –Total Bermudes Dont bien plus tard les Paradise Papers nous diront l’aventure
C’est un peu le navire de personne qui doit arroser tout le monde Là-dessus l’Erika porte le pavillon de Malte > C’est-à-dire de nulle part > Ce qu’on appelle un ~pavillon de complaisance Un signal qui nous prie de regarder ailleurs >>
Personne ainsi n’est coupable quand les ballasts corrodés se vident mal Quand la coque rouillée se fend Ce n’est le drame de personne Sinon de vingt-six hommes dans la houle Du CAPITAINE du Rajasthan venu qui appelle en vain Un propriétaire qui n’existe pas Et des MATELOTS INDIENS qui paient encore sur leur salaire Le marchand d’hommes qui leur a trouvé ce bon plan -La société de placement à Bombay par qui Panship a recruté son équipage
. Tandis que les \ deux moitiés disjointes du navire sont \ englouties par la mer Figures en gilets oranges dans la grisaille que l’hélicoptère vient treuiller Photo aujourd’hui banale d’un autre désastre au large de nos côtes .
¡Pathétique on n’arrive pas à conjurer les images! De la frégate Méduse manœuvrée par les colonisés d’Afrique et d’Asie Partis défendre le pré carré des autres Pour finir morts de soif jetés par-dessus bord et cannibalisés Sur un radeau qui dérivait sous le soleil des tropiques ¿ En 1816 la belle aventure n’était pas autre chose qu’aujourd’hui
[ Les années parlons-en tandis qu’à peine les matelots sauvés S’élève la panique du cataclysme noir à venir que la houle charrie ]
On avait prévu que deux semaines plus tard se produirait un >Bug C’est-à-dire rien d’autre que le scrupule d’une négligence On avait codé les années en deux chiffres |..xx| et non quatre Parce que cela prenait deux fois moins de place Et que cela devait suffire pour le moment Et on a mis du temps à se demander ce que des ordinateurs construits Pour penser les années seulement en dizaines et en unités Allaient croire qu’il pouvait bien y avoir après ..99 Et quelles seraient en cascade les conséquences de cette impossibilité Cette erreur de conception croyait-on allait planter tous les systèmes Et déclencher l’apocalypse de notre civilisation informatique Et ainsi tout le matériel a été remplacé à grands frais … Et seules quelques (( vieilles horloges électroniques Le lendemain du 31 décembre 1999 Ont annoncé le 1er janvier 1900 Et sans grande conséquence ((
……Deux semaines avant cette date Au large de Penmarc’h sur le navire de personne Il ne s’est pas passé autre chose Un défaut de conception systémique Dont ne peut naître que la catastrophe Mais depuis le naufrage du pétrolier >Amoco Cadiz en 1978 Et tant d’autres naufrages On encadrait la mer du bout du crayon Oui on cherchait à résoudre le problème des pétroliers Sans chercher à résoudre le problème du pétrole On a installé plus de / sémaphores et de / radars On a déployé des remorqueurs plus puissants____
( La politique apprend vite et s’empresse d’oublier De l’émotion de l’Amoco Cadiz est sorti le >Plan Polmar Dont les dotations ont baissé d’année en année Jusqu’à la débâcle de l’Erika . De nouvelles mesures . Et ainsi de suite Sommes-nous vraiment tellement bêtes À ne jamais poser la question de 100 que lorsque 99 arrive )
Sur terre on a mis dix jours à déclencher le plan d’urgence Et c’est le 25 décembre que la vague noire frappe le Morbihan La veille de l’arrivée des deux cyclones qui nous ont dévastés Prologue au siècle nouveau dont on voulait dire beaucoup de choses Mais pas | que ce serait | le siècle des ouragans Que la mer bouillante , alimente , de torrides vapeurs ,
Et tandis qu’il n’y a toujours pas de plan contre ces 400 km de mort brute — Des villages voisins et en car de la France et de l’Europe S’en viennent les bénévoles sublimes pour nettoyer les plages Sans qu’on leur dise comment se protéger du poison Sans l’État les mairies font comme elles peuvent Les déchets corrosifs sont entassés sous de maigres bâches Sur des sols perméables
> Et puis les trois cents mille oiseaux Le coup d’aile impossible de tristes gladiateurs Ces images sont devenues de la mythologie Jamais on n’avait autant capté la catastrophe en train de se faire Et cet hiver-là devant nos télévisions Nous avons commencé à regarder un péplum macabre Interrompu depuis seulement par les coupures publicitaires
—Face à la lueur froide du spectacle de ces ruines jetées sur des ruines Je crois que certains n’ont pas cligné de l’œil depuis vingt ans Hypnotisés par ces désastres qui ne sont qu’une seule grande catastrophe La bière à la main° anges interloqués de l’histoire° Le dos tourné vers l’avenir en marche à reculons——-
Les déchets de l’Amoco Cadiz avaient été enfouis_ par-dessus eux des _parkings Les déchets de l’Erika 270 000 tonnes qu’on n’a pas eu l’indécence d’enterrer TOTAL est réapparu pour ouvrir ses raffineries Où l’on a séparé le fioul du sable .-.-.-. Remis le fioul en circulation et envoyé le sable dans des cimenteries Et brûlé ce qu’on a pu et les plages sont restées béantes ///
| Il faudrait raconter dans une tout autre encre le Procès de Douze Ans La bataille superbe livrée pour faire rendre gorge À tous ceux qui ont plaidé la culpabilité de leur voisin Mais ce serait raconter aussi tout ce que la lutte n’a pas changé Sinon que les bateaux peut-être sont moins rouillés Raconter que l’on ne punit pas le crime mais de se faire prendre
: On ne nous donne qu’une seule loi d’airain c’est l’entropie Rien n’est sûr sinon la présence partout de >l’irréversible Et qu’à cela nous ne pouvons rien changer De là vient que nous avons la passion de punir Sans avoir la passion de réparer
Ainsi Jamais autant on n’a jeté à la mer comme on jette à la fosse Le long des routes du commerce et caché dans ses bas-côtés Déchet inévitable marge incompressible Dit-on la bouche sèche
On n’ose plus les mots d’exploitation et d’esclavage Parce que le monde est sur une si belle pente Et qu’il a été jadis si sombre et si violent Qu’il faut se féliciter d’être nés dans la lumière Il faut pourtant dire comme aux précédentes révolutions Au bruit des machines Que ce n’est pas sur la charité que ce monde se laisse construire Ce n’est pas par amour qu’on l’a si bien organisé
Et néanmoins nous avons laissé le monde aux armateurs Quand brûle à larmes de plomb notre trésor la cathédrale dernière Nous nous drapons dans le pavillon de nos complaisances
La mer monte Elle n’aura bientôt que nous à emporter Et plutôt >que de devenir la houle>
Nous nous vengeons que le ciel soit vide Et que nous ne sachions pas Le raturer d’oiseaux~
Libretto for a work for choir and two instruments by Kaija Saariaho, 2019-2020.
Premiered by accentus at the Biennale di Venezia on Septembre 24th, 2021. Co-commissioned by accentus, SWR Südwestrundfunk for Donaueschinger Musiktage, November Music, and Palau de la Música.
Programme note (Aleksi Barrière, 2020)
The word ‘reconnaissance’ contains two contradictory ideas: the English meaning of heroic military exploration of the unknown, immediately refuted by the French meaning which is the re-discovery of what we already knew, perhaps our own eerie mirror image. The high-definition pictures we now have of planet Mars’s arid landscapes, once covered with rivers and oceans that maybe were home to life, bring to mind the same contradictory impression, which must also have been the same kind of metaphysical contemplation the 15th century audience experienced when listening to the apocalyptic imagery of the Franco-Flemish School’s madrigals. This comparison is what triggered the idea of a ’science-fiction madrigal’, associating two genres that share a deep existential affinity. Indeed, choral music also articulates individual voices and collective fate, blurs the lines of who is saying ‘me’ and who is saying ‘we’. These categories are shattered in our age, when for the first time we are drawn to reflect, beyond our mapped identities, on what unites us as a species, possibly endowed with a shared future, or perhaps with no future at all. Through creative solutions that question musically what a chorus can be, Kaija Saariaho’s score treats humankind itself as a character, expressing itself both in unison and in fragmented voices, in opposing groups and in isolated individuals. Kaija’s very own brand of futurism doesn’t resort to the expected electronics –despite them being one of her favorite instruments– but strip things down to the raw sound material of human voices and a double-bass and percussions, metal against skin. A ’starry night’ typical of her sound world, were it not lacerated by the violence that took us from the canyons to the stars. Thus crumble the dreams of grandeur by which we pompously define ourselves collectively: we the species of immigrants who think of themselves as conquerors and emperors.
From an interview with Thea Derks (Contemporary Classical, September 2020):
Could you explain the title?
The title is mainly a reference to the use of the word ‘reconnaissance’ as a synonym of exploration in English, especially about space. Originally the word is French and has many fascinating connotations in that language. Literally re/connaître means to know anew, to re-discover what was already there: to recognize, to realize that you are yourself within what you thought was other. Which brings us to the mirror…
The subtitle ‘Rusty Mirror Madrigal’ is intriguing too. Could you explain it?
The subtitle comes from a line of the final post-apocalyptic section of the piece, that describes the Earth and Mars becoming ‘Two rusty mirrors face to face’. The piece is constructed on the idea of the two planets as mirror images of each other. Mars used to be protected by an atmosphere and covered with water, and looked very much like the Earth before becoming a wasteland. It stands in the sky as an eerie image of our planet’s future, like one of those ancient memento mori inscriptions where the dead say to the living: Tu fui, ego eris – I was you, you will be me.
Working on this piece, we wanted to include the word madrigal as a nod to the Renaissance tradition that uses the choir as a medium to reflect on those very subjects. While writing the text I listened to a lot of music from Ockeghem and the Franco-Flemish School (Renaissance –‘Rebirth’– is another word that is hidden in the word Re(con)naissance) and it was only appropriate that the work ends with a rewriting of the Requiem Mass text. The images of that ancient text must have some day felt like we can now feel watching high definition pictures of the surface of Mars and learning about its meteorological conditions.
When looking for a subject for a contemporary madrigal, I realized that the great tradition of 20th century science-fiction operates very much in the same way as the Renaissance madrigal tradition: offering startling images of a possible future to make us reflect on our own mortal condition and our values. I got pretty excited by the idea of bringing these traditions together in a work that would be a ’science-fiction madrigal’, the first of its kind if I am not mistaken.
One precursor of sorts is Tarkovsky’s movie Solaris, in its abstract and metaphysical approach of the very concrete space race of the 1970s. I included into the piece, as an interlude, a fragment from the film’s script, which is a direct translation into Russian from the original story the film is based on, by Stanisław Lem. In this monologue the theme of the mirror also appears: the pulsion of conquest that we have taken to outer space is redefined as a quest for a mirror. The mirror as an image is in itself a recurring source of inspiration in Kaija’s music. Musically this was also an opportunity to explore what kind of dirty light and dark shimmers could be found in a rusty one.
Mount Sharp photographed by Mars Curiosity rover in January 2018 – Image Credit: NASA/JPL-Caltech/MSSS
The November Music Festival speaks of a ‘science-fiction-jouney’ and a ‘futuristic choir piece that addresses our ever crumbling environmental awareness’. Would you agree? And if so, how are we to understand this?
The work stands at the precise point of junction of the Renaissance madrigal and science-fiction, which have so much in common.
Before even deciding on a topic, a choir piece is bound to speak about the collective experience and its relationship to individual voices. As a form, a madrigal tells the story of the construction of a ‘we’, and the harmonic resolution of the conflict of individual voices, whether these voices belong to individuals coexisting in a given society, or to one person’s head and inner life. We tried to explore the meaningful possibilities of this form, from the antique narrator-choir or ritual-choir to a singular voice performed by multiple voices, and up to the representation of the polyphony of humankind itself (the multilingual parts of the text also stem from my previous collaboration with Kaija, the opera Innocence, where my task was precisely to develop the use of multilingualism in the storytelling of the libretto). So by nature the work was bound to be about collective questions: our shared experience as a society and a species, our survival and existential outlook in the face of our productivist hubris and impending self-destruction.
To be very specific, clearly the question of what it would take to rebuild an atmosphere on Mars through the greenhouse effect that is destroying ours, and in general the question of why we would even want to do that (our greed for natural ressources, our tendency to assume we can slash and burn this planet and move on to another one) are deeply rooted in the ecological questions we are struggling with now in 2020, and the ensuing collective angst.
In the process it felt natural to turn to a culture that has an unfortunate expertise in dealing with environmental destruction. The Hopi people have not only endured the violent (still ongoing) destruction of their home environment: it is central to their cosmology. The Hopi concept of Koyaanisqatsi (which gave its name to a famous film that deals with this topic) refers to the idea that when mankind lives a life out of balance, a catastrophe occurs that provokes a migration and the foundation of a new world. The Hopis have many accounts of this happening, from their foundation myth of moving from the underworld to the surface of the Earth, to recent history. In their narrative we are already living in the Fourth World, and we are on the threshold of the Fifth.
In contrast with our promethean spirit of conquest and hyperproduction, it felt right to give a voice to a culture from which we have much to learn, in their very own words which we quote in the original language, as transcribed by the scholar Ekkehart Malotki.
It is also an uncanny coincidence that the Hopi people live in a deserted landscape in Arizona that looks very much like Mars, making the juxtaposition even more concrete. Des canyons aux étoiles…
Beyond this mythological aspect, climate justice is a very real issue that we need to address: how climate change amplifies already existing social and economical inequalities in the world we live in. Native American activists are at the forefront of this issue, and I have also been inspired by the work of Kyle Whyte, who has written extensively on the subject. As a writer in the position of having a voice on a stage, I feel it is important to invite other voices to the table too.
As I understand, you collaborated closely with Kaija Saariaho on this new piece. Could you elaborate a little bit how this went about? Did you offer an idea and then she started composing, did you suggest musical ideas, was the text altered to suit the music…?
This is my fourth collaboration with Kaija on a choir piece. Each time the commission has been a blank slate, and she has invited me to come up with a subject matter and form. Like all composers I have worked with as a librettist, she expects a lot from the text in terms of providing formal solutions on a musical level, and is very open about it. Knowing her musical language pretty well, I could manage both giving her things I knew could suit her sound world and also (more importantly) push her into new areas. Per se the whole science-fiction background is rather foreign to her, but there was an entry point in the poetic science-fiction of Tarkovsky’s Solaris, which she loves, and the Stanisław Lem story it’s based on. Quoting that material directly at the center of the piece was for me to her like a doormat that says Welcome. But a libretto also has the task to provoke a composer out of her comfort zone, and it was interesting to see how she would respond to the challenge of composing a rocket launch countdown, or setting to music words like ‘manganese’ and ‘fluorinated gases’.
So when the text was ready and Kaija started composing, we stuck to the challenge. She didn’t ask for changes in the text to make it easier for herself, on the contrary she asked for more clarity in the existing material, clear rhythmical solutions on which she could base her own musical micro- and macro-structures.
The rewarding thing about the text/music process is that of course as a writer you have a certain idea of how the composer will interpret certain ideas musically (for instance I knew Kaija would feel at home in the more cosmic, ‘starry night’ bits of Reconnaissance) but the act of musical creation is one of such depth that there are always beautiful surprises, and this piece has many. Of course the outside input of an original text generates new musical ideas (it is indeed its mission), but there is also the secret place where the artist finds something personal and unique that takes it all to the next level. Just when we are getting slightly bored after half-an-hour of rehashing in the Goldberg Variations, out of the same material that was already there Bach comes up with the ‘black pearl’ of variation 25, and we hear music that we never heard before in the deepest possible sense: a personal music of the future, with echoes from the past. Science-fiction at its best.
Chantier de traduction du dernier recueil d’Eeva-Liisa Manner, Les Eaux mortes (Kuolleet vedet, 1977).Le recueil se présente comme huit « séries à partir de mythologies collectives et personnelles », dont voici la troisième et la quatrième.
Les paysages d’Eeva-Liisa Manner font vision, à la fois concrète et héraldique. Quelques mots sur eux d’abord.
Pas de roulis, pas de marées. Une eau qui stagne, des lacs calmes au-dessus desquels volètent quelques moucherons, la neige qui fond et qui goutte doucement, la brume et puis sa trace discrète : la condensation sur une vitre ou la rosée sur l’herbe.
Le monde ne s’offre pas comme un mouvement, très loin le déchaînement des forces élémentaires, seulement une densité impénétrable, une puissance plutôt qu’un acte. Le feu lui-même a l’odeur du bois mouillé, à vrai dire il est davantage fumée que feu.
L’hiératisme du monde vient de son immobilité, de sa monotonie, celle du paysage finlandais qui n’est pas de contrastes. Dans la répétition du même : un trouble, celui du labyrinthe. Parce que tout se ressemble, tout renvoie au souvenir de quelque chose, d’un autre lieu et d’un autre temps peut-être mais aussi bien toujours présent.
Terre par excellence des fantômes. Ce ne sont pas des spectres malins, des esprits frappeurs. Ils sont la continuité entre l’enfance et la vieillesse, entre les générations, entre les saisons. C’est une chose entendue qu’avec eux nous cohabitons.
Sur tout son territoire la Finlande étale pour ainsi dire le même lande. Mais dans les transformations spectaculaires des saisons, ce paysage lentement s’avère enfin multiple. Substance unique aux mille modes.
III
Il n’y a plus de mots. Un sentiment obscur comme d’être partie cueillir les enchantements dans une vallée froide.
*
Sentiers vides. Des pas : un oiseau court sur le toit. Dans le matin un brouillard si épais qu’on pourrait en filer de la laine comme les arbres croisent leurs fibres sur leurs métiers à tisser invisibles.
Quelques marches de ponton : l’espace est blanc. Quelle gorge franchit-il ? Ou peut-être n’y a-t-il pas de gorges de cascades, mais un lac disparu seulement et l’empreinte d’un cygne dans l’eau.
*
J’ai parcouru des mondes lointains, profonds, silencieux sans rien rencontrer d’autre qu’un arbre qui a abandonné ses feuilles, le rouge-sang intranquille. On a enterré quelqu’un ? Mon cadavre ? Mon espoir ? Ou ma volonté ? Ou mes oreilles simplement ? Le désir de cesser d’entendre le chahut de la vie, de voir son âpre cohue. Et une fois qu’eut retenti la dernière fugue aucun bruit ne se laissait plus entendre, ni d’une feuille, ni de l’eau, ni du vent, ni la lumineuse lumineuse joie, ni l’écho du chagrin dans l’au-delà du miroir, ni la lumière argentée du brouillard, le spectre de l’eau. La terre était déserte, les arbres nus, l’eau tranquille, il n’était plus besoin de descendre plus bas
dans les mondes lointains, profonds, silencieux.
IV
Partout il y a des âmes. Abats un arbre et tu condamnes son âme à l’errance. Ou alors elle viendra habiter dans ta maison et y apportera le chagrin, son bruissement te remplira le crâne.
*
J’ai trois âmes : mon rêve, mon ombre et ma prémonition. Mon rêve, c’est lui qui veille la nuit quand moi je dors, et diffuse les reflets des miroirs de l’avenir. Mon ombre m’accompagne dans mon dernier voyage, qui a déjà commencé. C’est mon frère, qui a ma forme, qui est mutique, étranger, qui ouvre un sentier dans la folle-avoine dont les couleurs sont celles du givre.
Mon ombre mesure la longueur d’une rame et se retourne, nous nous retrouvons au portillon, mes vêtements tombent, mes cheveux se détachent, mes os s’amollissent, mon obscurité s’allonge dans mon ombre, contours de lumière. Silence, et bruit de soie que l’on déchire.
*
J’ai dormi dix nuits auprès d’un feu qui fume, j’ai senti l’odeur de l’arbre à camphre. Dans la fougère un repas médicinal était servi, j’ai mangé, légère d’herbe sèche, prête à m’en aller à travers l’obscurité, sur le long chemin qui traverse l’obscurité.
*
J’ai cru qu’une lettre avait été jetée sur le porche, mais ce n’était qu’un peu de clarté de lune. J’ai cueilli de la lumière sur le sol. Tellement légère, cette lettre de la lune, et tout s’est courbé, comme le fer, de l’autre côté.
*
Le canard sauvage crie et le matin venu l’herbe est gelée. Comme du verre : un son frêle et glacé. Vertige de mélancolie. C’est l’automne. J’ai froid jusque dans les bouffées chaudes du feu. Le froid est sous ma peau, ne veut pas partir.
*
Le chemin est sombre, clair, sombre, jaune et sur la plage errent les bruits embrumés de la bécasse. Ce sont des phrases. Le soir vérifie ses filets. Dans la forêt la voix de l’engoulevent : un appel ou une plainte. L’odeur du saule fluvial, et le frêle canon des joncs.
Pentti Saarikoski (1937-1983) was one of the most radical and distinctive personalities of contemporary Finnish poetry. A well-known public figure engaged in Leftist politics, he considered modernist poetry as a means for social transformation; but he always wrote from a first-person point of view that made his collections relatable, transforming them into manifesto-diaries of sorts –and as a matter of fact, his posthumously published diaries are also considered one of his major literary contributions. His poetical output is a highly idiomatic mixture of political agitprop, intimate lyricism fuelled by the contemplation of nature, and meditation infused with references to both the Greek classics (Homer, Heraclitus…) and figures of 20th century history, blended into a greater mythology through which the present unfolds as a larger-than-life reality. His taste for collage and his tongue-in-cheek tone –nurtured by irony towards his own bohemian public persona and his taste for stark contrast between intellectualism and down-to-earthness– make him one of the most recognizable voices in the canon of Finnish literature.
The following is from a project of translating several of Saarikoski’s collections. The collection Out Loud belongs to a series of short poetry books that follow closely Saarikoski’s breakthrough collection Mitä tapahtuu todella? (What is really happening?) from 1962. As the title suggests, the form and tone are reminiscent of political leaflets, and the language the poet elaborates relishes in subversion of a broad cannon ranging from the Gospels to Mao Zedong. The anger of the activist is however penetrated by a more personal melancholy. Saarikoski’s recent completion of the translation of James Joyce’s Ulysses (soon to be followed by his translation of The Odyssey itself, making him the only person who has translated both opuses) bleeds into the text through his identification with Odysseus, under his pseudonyms Oudeis (Nobody) and Polytropos (The Ingenious, or more literally The man of multiple turns).
The collection consists of ten sections, of which we present here three examples.
d’après la musique d’Igor Stravinsky et des motifs de C.F. Ramuz et de B. Brecht
création de la version anglaise au Festival Nordlyd à Oslo le 16 juin 2019 (direction musicale Aliisa Neige Barrière) création de la version française à l’Institut finlandais de Paris le 16 novembre 2019 (direction musicale Clément Mao – Takacs)
L’Histoire du soldat de Stravinsky et Ramuz, conçue en Suisse en 1917, porte en son centre deux points aveugles dont, en tant que fable sur le bonheur individuel, elle se détourne avec une obstination qui ne peut qu’intriguer : la guerre la plus meurtrière de l’histoire, et un mouvement révolutionnaire sans précédent qui a failli faire basculer sans transition un continent d’empires belliqueux en sociétés communistes. C’est l’intuition que l’échec de ce mouvement – et la plongée concomitante de l’Europe dans la haine et le totalitarisme – a quelque chose à voir avec le paradoxe interne de cette œuvre qui nous a incités à réexplorer ce classique afin d’apprendre de lui, du genre d’apprentissage que l’on peut tirer non de l’exégèse d’un texte sacré mais d’une libre conversation. On trouve une intuition du même ordre dans les fragments inachevés de Bertolt Brecht pour deux projets, la « pièce didactique » Chute de l’égoïste Johann Fatzer et l’opéra Les Voyages du Dieu Bonheur, qui eux aussi, depuis l’Allemagne de la montée du fascisme et le cœur de la Seconde Guerre mondiale respectivement, choisissent de s’interroger sur ce moment-charnière de l’histoire où tout aurait pu basculer. En réimaginant la dramaturgie de Stravinsky et Ramuz à partir des pistes suggérées par Brecht, on ne renoue pas seulement avec le noyau de leur ambition artistique commune, celle d’un théâtre de chambre où les arts se rencontrent de façon égalitaire, philosophique et avec un humour mordant qu’il ne faut pas non plus négliger – on va aussi à la rencontre de la grande histoire qu’il est à notre charge de nous approprier. Cette Grande Guerre, qui a remodelé notre société, nos institutions et nos valeurs, est le berceau tragique du monde contemporain, en même temps qu’il est celui de la forme artistique qu’on a appelée le « théâtre musical ». Refus des genres hermétiquement séparés autant que de leur fusion univoque, éloge de l’hétérogène, de l’écart, du frottement, de la discussion, le théâtre musical ne rejette pas le naturalisme par formalisme, mais par nécessité impérative de rendre compte de la complexité du monde et de l’humaine condition. Contrecoup viscéral d’un âge où s’inventent la propagande, la globalisation autant que le repli national, depuis un siècle il nous interpelle – aujourd’hui la conversation continue, et elle est loin d’être terminée. C’est l’objet de cette recherche scénique, la troisième création de La Chambre aux échos réalisée avec en son centre le comédien Thomas Kellner, passeur clandestin entre les langues, les assignations de genre, les disciplines, interprète de ces spectacles, tous pensés ensemble avec ce corps qui pense.
Extrait / Prologue
Approchez, les hérétiques, je suis le Dieu Bonheur, Venu apporter de la joie dans cette vallée de larmes. J’agite la poussière et les foules, je « trouble-l’ordre-public » Et forcément (fermez bien la porte) je suis plutôt illégal.
Je suis un dieu d’en bas, un dieu à petits prix, Le dieu du palais et de la glande endocrine. Le bonheur, j’en ai bien peur, est une chose plutôt terre-à-terre. Mais dans un monde où le rire est suspect, on devrait rire par principe.
Je suis du côté de ceux qui commanderont toujours un autre verre, Qui mangeront plus qu’ils n’en peuvent digérer, et ramèneront quelqu’un dans leur lit ce soir. Si vous comptez danser, chanter ou même juste causer à vous en mouiller la chemise, Nous serons peut-être de bons amis.
Ce soir je parle à travers ce corps. Les acteurs sont mes serviteurs fidèles. Ils sont à l’homme ce que le violon est à l’arbre et donnent voix à la musique silencieuse du monde.
Enfin. Je ne suis pas là pour vous faire la leçon / mais pour vous raconter une histoire. Je ne suis pas un dieu de raffinements, et lorsqu’il s’agit d’actions, Je m’intéresse moins aux châtiments qu’aux conséquences.
Il n’y aura pas de diable ici. Ça vous surprend ? Franchement. Personne ne veut / faire le mal. Les gens veulent juste se faire du bien / à eux-mêmes. Ce à quoi j’applaudis. Je suis le Dieu Bonheur après tout.
Un jour je me suis réveillé d’un profond sommeil et je suis venu jeter un œil sur vos régions Pour la première fois depuis longtemps. (Je m’étais désintéressé de vous Lorsque vous êtes devenus incapables de vénérer plus d’un dieu à la fois.) Mon culte était très faible, pour dire le moins. Les seuls hommes heureux que j’aie trouvés Étaient ceux qui je ne sais comment avaient convaincu tous les autres de se faire tuer pour eux.
La terre était noire de guerre. Est-ce qu’au moins vous vous en souvenez ? Pendant quatre ans, tous les hommes jugés aptes furent enterrés dans la boue et le béton Et arrosés de pluies de bronze. On se battait jusque dans le ciel, on bombardait les villes. Les sous-marins sillonnaient les océans et coulaient des civils par paquebots. L’industrie, qui prétendait apporter la prospérité universelle, Jonglait avec la création et la destruction, la vie et la mort. Et ceux qui désertaient étaient jugés et fusillés, parfois juste fusillés. Tout le monde savait bien que de l’effondrement de l’ancien monde un monde nouveau allait naître. Mais on ne savait pas à quoi il allait ressembler. C’est là que je me suis dit Que j’avais un rôle à jouer.
Je me suis arrêté dans la Suisse neutre, à la recherche d’espoir. Des centaines de milliers de gens s’y étaient réfugiés. Déserteurs, rebelles, intellectuels. Ernst Bloch, Hugo Ball, Igor Stravinsky, et tous ces révolutionnaires polonais et russes en exil, Attendant leur heure depuis des années. Un en particulier, Vladimir Oulianov. Comme moi, il était peu suivi, et perdait espoir. Je passai donc mon chemin.
Sur le front occidental j’ai trouvé l’homme dont je veux vous parler ce soir, Johann Fatzer. Nous sommes en mars 1917. Les GÉNÉRAUX ALLEMANDS savent que la guerre a tourné à la bataille d’endurance, mais c’est un secret. Leur armée se retire derrière la Ligne Hindenburg et détruit tout sur son passage. Ils se disent, Nos hommes n’ont pas perdu espoir, mais le désespoir c’est contagieux. Ils disent à leurs hommes, Personne ne peut nous vaincre, la justice est de notre côté, nous avons été injustement attaqués. Les Russes sont faibles et alcooliques, les Français sont tellement démontés qu’ils envoient Des Noirs et des Jaunes nous combattre… et ils prétendent défendre la civilisation ! Restez fiers restez forts. Même si cela prend plus de temps que prévu, la victoire est proche !
[Musique : 1. Marche du soldat]
Entre Verdun et Juvigny ! Pas un soldat ne rentre chez lui ! Vous n’avez peut-être pas remarqué Mais la guerre est un grand succès. Notre Ennemi / n’a pas bonne mine. On l’extermine / comme une vermine / et on s’arrêtera quand on sera en ruines !
Je suis Fatzer. Assis dans la boue je vois à l’horizon une ligne d’hommes. L’Ennemi, me dit-on. Toute ma haine et tout mon feu doivent être dirigés contre lui, me dit-on. Mais l’autre jour j’ai fait un geste que je ne peux pas reprendre, J’ai vu quelque chose que je ne peux pas oublier. J’ai tourné mon dos à cette ligne que je fixe du regard depuis trois ans, J’ai regardé ce pays qui demande de moi mon sang, Et j’ai vu une autre Ligne d’Hommes. Généraux, chanceliers, patrons d’usines et de presse, investisseurs et autres vautours. Ils ont fait cette guerre et veulent que moi / je la fasse pour eux. Moi, Fatzer, je suis un point minuscule coincé entre deux lignes, entre deux fronts, Et si je veux survivre, aucun des deux camps ne doit avoir ma peau. Je ne joue plus à ce jeu-là. En ce qui me concerne, la guerre est terminée, à compter de tout de suite.
Music by Diana Syrse (second part of the diptych Connected Identities) Text by Aleksi Barrière
World premiere on April 18th, 2021, at the Théâtre Claude Lévi-Strauss (Musée du Quai Branly, Paris) with La Chambre aux échos and Secession Orchestra.
“Although the origin of the eukaryotic cell has long been recognized as the single most profound change in cellular organization during the evolution of life on Earth, this transition remains poorly understood.” (David Baum, evolutionary biologist)
Until 1,5 billion years ago, life reproduced by cellular division only. A unicellular organism –the only kind available– would divide into another similar cell, carrying out its DNA unchanged, and only slow and sparse mutations would allow evolution. Energy required to sustain life was rare too, and bacteria had to rely on the fermentation of their decaying dead peers to produce it, until some evolved to support photosynthesis, and became able to convert the energy carried by sunlight into chemical energy –releasing as waste incredible amounts of oxygen that went on to fill our Earth’s atmosphere. This is called the Great Oxidation Event, and it created the conditions for the diversification of life forms beyond the depths of the oceans.
But then some bacteria evolved into something even more radical, cells with a nucleus, that allowed them to store and manage their genome in new ways –‘eukaryotic cells’ that could form tissues, combine into multicellular organisms. And, although some eukaryotic organisms continued to reproduce through division, some acquired the ability to mix their genetic material with other organisms to create entirely new individuals. Rather than replicate their own DNA internally, constrict and split into two cells, like bacteria, they would go on a hunt for a mate, someone different, seek out the Alterity without which they were incomplete. Nothing would be “the same” again after that, literally: life became more than interaction with one’s environment, it grew into a perpetual quest, constant exploration, change, adaptation. Such was the invention of sex, and the beginning of the era of the Eukaryotes. Messy, chaotic, profuse, wasteful creatures, also ingenious and outwardly splendid, just the opposite of the elegant density and efficiency of bacteria, a life form to which it seemed that nothing needed to be added, in its solitary perfection.
And oh, how we reproduced once we could! We were intoxicated with the possibility to EX-IST, etymologically “stand out of ourselves”, unfold, communicate, mingle, transform. Sex led to the so-called Cambrian Explosion, during which, within a couple dozen million of years, after over THREE BILLION years of only life forms that would have been barely visible to the human eye, the Earth was filled with plants and animals, the wild diversity of life as we know it today, millions of different shapes and forms and sizes and colors. Fabulous flowers, the peacock’s train, scents and songs, all expressions of that primal extroversion. Hard-wired into all Eukaryotes, from an evolutionary standpoint, as the urge to reproduce, sex became much more than that in complex beings, and often dissociates from it entirely into pure pleasure. It fills all creatures as a force of creativity, of boldness, of sophisticated emotional development, and of bonding.
2. Spring / From A Hundred Flowers Open (a tree speaks)
In the spring I dance and I gorge And I shake the rain off my leaves
Breathe me in I am all over you Tears of pleasure I smell like I would if I burned
My name, my name is abundance Me give and me take Grasp and spit and clutch and hurl Very man and very woman From a hundred flowers open
I am all veins and I shake and I creak My branches moa– branches moaning with the wind Slowly we all sway slowly as if Someone were listening
We are one and we swallow The sun the sun the sun
Soon plump with sweet fruit And full already Of the whispers of insects and birds / like lustful ideas / in someone’s head
3. Autumn / The Throbbing Velvet-Maybe (a deer speaks)
Red ripe forest and the earth like a river was here I run after my doe her scent in every shadow (Mushrooms and lichen make silent love)
This is a hunt for more than meat As we all follow and She plays the ancient game Of the throbbing velvet-maybe and she is so fast
Madly I scratch the bark of trees The world is my cage this week And my kingdom My head full of blood
The sun goes down in a cloud of flies Right in the light she calls me lets me closer / Oh The privilege of warmth
How I have battled and will battle For the bruises we share Never before did I have a home
More To have and to feel is new Instant Importance Everything
I want to know her like the forest Days and days of treating her like a tree
4. Winter / The Art of Being Overwhelmed (a woman speaks)
I hold your hands and your hands unfold me The air is cold I followed you into the sleepy forest
Your weight on me shatters the solitude immense I hear your voice like never before Please closer
I look at the winter sky and I feel you This is grow-oh-th
I remember now the art of being overwhelmed I close my eyes and we are green in the sea A wave might as well take us back This is the primitive life of the ocean
We exude and we exist The hunt is on we are out of breath All at once we are trees flowers insects deer we are quarry we prey For us there are no seasons we tremble in perpetual spring Like animals of the tropics selfish cats of the wild
Round and round we roll on the ground Fill me I will fill you Us fruit to each other until we m-melt me in your mouth you in mine-A-iN