KAFKA : TRADUIRE POUR ÉPROUVER

Les Aphorismes de Zürau de 1917 – et tous les aphorismes et les récits courts de Kafka, qui sont parfois simplement quelques lignes dans son journal – sont des textes dont l’écriture procédait pour leur auteur d’une forme de méditation, quoique plus proche peut-être des textes de Zhuangzi que des exercices spirituels d’Ignace de Loyola. La traduction, dans la mesure où elle est à la fois relecture répétée, recherche du mouvement de l’écriture à travers sa trace et tentative de restituer ailleurs ce mouvement, est un moyen de prolonger cette méditation pour soi-même. Se heurter à un mot c’est rencontrer une difficulté de son auteur, ou l’une de ses fausses évidences, c’est-à-dire une difficulté. Mais des fausses évidences, on n’en décèle pas beaucoup chez Kafka, tant son allemand maternel lui semble la langue de l’école (et d’une tradition littéraire écrasante), qu’il contemple avec la même distance que le tchèque qui l’environne à Prague, que l’hébreu du culte, ou que le yiddish qu’il fantasme. Rarement autant qu’avec Kafka le traducteur partage avec l’auteur le statut d’étranger·e (vis-à-vis) de la langue-source, et en l’occurrence ce fait n’est pas une anecdote qui nous éloigne du propos mais un vice caché qui nous place au cœur de sa fabrique (alors que paradoxalement, Kafka est peut-être le seul écrivain que j’aie un peu approché en traducteur qui n’ait pas été lui-même un grand traducteur). C’est pour cela qu’il y a certes des traductions plus ou moins fidèles de Kafka, mais que sans doute on n’arrêtera jamais de le retraduire, car c’est toujours une affaire personnelle et existentielle.

La traduction est ici plus que jamais une trahison, consciente, inévitable, de ce devant quoi on ne voudrait que s’effriter. C’est que le traducteur s’avère le personnage kafkaïen par excellence.


Es ist nicht notwendig, daß du aus dem Haus gehst. Bleib bei deinem Tisch und horche. Horche nicht einmal, warte nur. Warte nicht einmal, sei völlig still und allein. Anbieten wird sich dir die Welt zur Entlarvung, sie kann nicht anders, verzückt wird sie sich vor dir winden.

Il n’est pas nécessaire que tu sortes de chez toi. Reste assis à ta table de travail et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois tout à fait silencieux et seul. Le monde va s’offrir à toi et jeter son masque, il ne peut pas faire autrement, il se tordra d’extase devant toi.

Im Kampf zwischen dir und der Welt sekundiere der Welt.

Dans le combat entre toi et le monde, prends parti pour le monde.

Es wurde ihnen die Wahl gestellt, Könige oder der Könige Kuriere zu werden. Nach Art der Kinder wollten alle Kuriere sein. Deshalb gibt es lauter Kuriere, sie jagen durch die Welt und rufen, da es keine Könige gibt, einander selbst die sinnlos gewordenen Meldungen zu. Gerne würden sie ihrem elenden Leben ein Ende machen, aber sie wagen es nicht wegen des Diensteides.

On leur donna le choix : ils pouvaient devenir rois ou messagers du roi. Comme des enfants, ils voulurent tous être messagers. Ainsi, il n’y a que des messagers, qui courent de par le monde et se crient les uns aux autres des messages qui n’ont plus de sens, puisqu’il n’y a pas de rois. Ils mettraient volontiers fin à leur vie misérable, mais ils n’osent pas parce qu’ils ont prêté serment.

Es gibt ein Ziel, aber keinen Weg; was wir Weg nennen, ist Zögern.

Il y a un but mais il n’y a pas de chemin.
Ce que nous appelons le chemin, c’est l’hésitation.

Der entscheidende Augenblick der menschlichen Entwicklung ist immerwährend. Darum sind die revolutionären geistigen Bewegungen, welche alles Frühere für nichtig erklären im Recht, denn es ist noch nichts geschehn.

L’instant décisif du développement humain est toujours l’instant présent. C’est pourquoi les mouvements intellectuels révolutionnaires qui veulent faire table rase du passé ont raison : en effet, rien n’a encore eu lieu.

DAS NÄCHSTE DORF

Mein Großvater pflegte zu sagen: „Das Leben ist erstaunlich kurz. Jetzt in der Erinnerung drängt es sich mir so zusammen, daß ich zum Beispiel kaum begreife, wie ein junger Mensch sich entschließen kann ins nächste Dorf zu reiten, ohne zu fürchten, daß — von unglücklichen Zufällen ganz abgesehen — schon die Zeit des gewöhnlichen, glücklich ablaufenden Lebens für einen solchen Ritt bei weitem nicht hinreicht.“

LE VILLAGE D’À CÔTÉ

Mon grand-père avait pour habitude de dire : « C’est étonnant comme la vie est courte. Aujourd’hui, dans mon souvenir, elle se comprime tellement que par exemple je peine à comprendre comment une jeune personne peut se décider à partir à cheval pour le village d’à côté, et – sans même parler de la possibilité d’un accident malheureux – que cette personne puisse ne pas craindre que le temps d’une vie ordinaire, écoulée sans encombre, ne soit largement insuffisant pour un tel voyage. »

Ein Käfig ging einen Vogel suchen.

Une cage s’en fut chercher un oiseau.

Theoretisch gibt es eine vollkommene Glücksmöglichkeit: An das Unzerstörbare in sich glauben und nicht zu ihm streben.

Théoriquement, il existe une possibilité de bonheur parfaite : croire à l’indestructible en soi-même, et ne pas aspirer à l’atteindre.

Zur Vermeidung eines Wortirrtums: Was tätig zerstört werden soll, muß vorher ganz fest gehalten worden sein; was zerbröckelt, zerbröckelt, kann aber nicht zerstört werden.

Pour éviter une confusion dans les termes : si l’on s’efforce de détruire quelque chose, c’est qu’on a d’abord pu le tenir fermement ; ce qui s’effrite certes s’effrite, mais ne peut pas être détruit.

Es ist nicht so, daß du im Bergwerk verschüttet bist und die Massen des Gesteins dich schwachen Einzelnen von der Welt und ihrem Licht trennen, sondern du bist draußen und willst zu dem Verschütteten dringen und bist ohnmächtig gegenüber den Steinen, und die Welt und ihr Licht macht dich noch ohnmächtiger. Und jeden Augenblick erstickt der, den du retten willst, so daß du wie ein Toller arbeiten mußt, und niemals wird er ersticken, so daß du niemals mit der Arbeit wirst aufhören dürfen.

Tu pourrais croire que tu es enseveli dans une mine, et que des masses de roche te séparent, faible individu que tu es, du monde et de la lumière. Mais en fait tu es à l’extérieur et tu veux accéder à ce qui est enseveli, et tu es impuissant contre la roche, et le monde et sa lumière te rendent encore plus impuissant. Et à chaque instant, celui qui est dans la mine et que tu veux sauver étouffe, de sorte qu’il te faut travailler comme un damné, et jamais il n’aura fini d’étouffer, de sorte que jamais tu n’auras le droit de cesser ton travail.

Von einem gewissen Punkt an gibt es keine Rückkehr mehr. Dieser Punkt ist zu erreichen.

Passé un certain point il n’y a plus de retour. C’est ce point qu’il faut atteindre.

DER AUSFLUG INS GEBIRGE

„Ich weiß nicht“, rief ich ohne Klang „ich weiß ja nicht. Wenn niemand kommt, dann kommt eben niemand. Ich habe niemandem etwas Böses getan, niemand hat mir etwas Böses getan, niemand aber will mir helfen. Lauter niemand. Aber so ist es doch nicht. Nur daß mir niemand hilft —, sonst wäre lauter niemand hübsch. Ich würde ganz gern — warum denn nicht — einen Ausflug mit einer Gesellschaft von lauter Niemand machen. Natürlich ins Gebirge, wohin denn sonst? Wie sich diese Niemand aneinander drängen, diese vielen quer gestreckten und eingehängten Arme, diese vielen Füße, durch winzige Schritte getrennt! Versteht sich, daß alle in Frack sind. Wir gehen so lala, der Wind fährt durch die Lücken, die wir und unsere Gliedmaßen offen lassen. Die Hälse werden im Gebirge frei! Es ist ein Wunder, daß wir nicht singen.“

L’EXCURSION DANS LA MONTAGNE

« Je ne sais pas », criai-je sans un bruit, « non je ne sais pas. Si personne ne vient, alors personne ne vient. Je n’ai fait de mal à personne, personne ne m’a fait de mal, mais personne ne veut m’aider. Personne du tout. Mais ce n’est pas vrai. Oui, personne ne m’aide – mais des personnes du tout ce serait sympa. Je ferais volontiers – pourquoi non – une excursion en compagnie de Personnes du tout. Dans la montagne, bien sûr, où donc sinon ? Comme ces Personnes se poussent les unes les autres, tous ces bras tendus qui s’agrippent, tous ces pieds qui se suivent à pas minuscules ! Évidemment, tout le monde est en frac. Et on s’en va, lalala, le vent passe dans les ouvertures entre nos bras et nos jambes. Les gorges se libèrent dans la montagne ! C’est un miracle que nous ne chantions pas. »

Du kannst dich zurückhalten von den Leiden der Welt, das ist dir freigestellt und entspricht deiner Natur, aber vielleicht ist gerade dieses Zurückhalten das einzige Leid, das du vermeiden könntest.

Tu peux fuir les souffrances du monde, tu es libre de le faire et c’est dans ta nature, mais cette fuite est peut-être justement l’unique souffrance que tu pourrais éviter.


En continuation avec ces traductions-méditations, certains de ces aphorismes apparaissent, en allemand et en français, dans la micro-série réalisée et diffusée par La Chambre aux échos pendant le premier confinement, Rien n’a encore eu lieu (2020) :

« Avec cette micro-série, nous proposons à l’écoute deux fois par jour pendant une semaine deux œuvres auxquelles nous revenons régulièrement : les miniatures pianistiques composées par Schönberg en 1911, et les aphorismes que Kafka a écrits pendant un séjour de convalescence à la campagne en 1917. Dans la temporalité particulière du confinement, qu’il soit vécu comme la continuation aggravée du quotidien ou une suspension du temps, ces deux voix s’imposent dans le silence et transpercent le grand bruit du monde. Nous proposons de réécouter chaque jour un fragment de Schönberg et de Kafka, successivement au piano et en allemand, puis en français et à l’orchestre. Deux minutes de méditation et de mystère arrachées au monde. »

RIEN N’A ENCORE EU LIEU
Une micro-série par La Chambre aux échos
Musique : Arnold Schönberg,
Six petites pièces pour piano op. 19
(Orchestration : Clément Mao-Takacs)
Texte : Franz Kafka,
Aphorismes de Zürau
(Traduction : Aleksi Barrière)
Piano : Jacques Comby
Orchestre : Secession Orchestra dirigé par Clément Mao-Takacs
Voix allemande : Thomas Kellner
Voix française et réalisation : Aleksi Barrière
Première diffusion du 20 au 25 avril 2020.

Visionner RIEN N’A ENCORE EU LIEU

RESONATING WITH THE UNIVERSE

Liner notes for the CD Circle Map, Graal Théâtre & other works by Kaija Saariaho (composer), Clément Mao-Takacs (conductor), Peter Herresthal (soloist) and the Oslo Philharmonic Orchestra, published by BIS records.

A strong object of fascination in modern mathematics is the study of dynamical systems, that allows us to formalize and predict complex phenomena, and create models that can be explored with increased precision through the processing power of modern computers, unfolding levels of reality previously unavailable to mankind. The behavior of fluids, the mutations of a growing organism, the stability of a market, or the weather are just some of the occurrences that dynamical system theory models in “evolution functions” called maps. When several dynamical systems interact and influence each other’s evolution and “lock”, meaning their frequencies become co-dependent, such as the processes of breathing and the beating of the heart within the human body, the mathematical function that describes them is called a circle map. There are many layers to why Kaija Saariaho picked this image as a title for one of her pieces, layers fundamental to her musical discourse.

When the tonal system was deemed outdated by many leading classical composers in the early 20th century, what was at stake was not simply the idea that music was not anymore to be written solely within a limited amount of keys, structured around a tonic note. A lengthy history had installed the idea that the organization of the tonal sound world was a reflection of the broader organization both of the universe and of man, a transposition of the harmony of the spheres echoed in the humors and emotions within ourselves. Hence, atonality did not only leave composers with unprecedented and vertiginous freedom; most importantly they had to face the fact that the cosmos is complex and messy, that their craft no longer grants them direct access to its fabric, and that humanity’s place and role in the big picture is anyway rather marginal and negligible.

But new horizons opened up. Composers of the generation before Saariaho’s submerged themselves in dynamical systems theory, realizing that mathematical descriptions of reality, when applied to sound parameters, could also be used to generate musical gestures and structures, while reconnecting music with the secret inner workings of the universe, in the same way that Debussy was interested in imitating the very movements of nature, its ‘curves’ and ‘arabesques’, in his ‘harmonic melodies’. Some, like Iannis Xenakis, used mathematics and probability extensively to generate musical complexity, and not just to create series of notes: after the revolution of Integral Serialism, the pitch of notes had ceased to be the main parameter as in melodic tonal music, and much attention was also given to duration, loudness, location in space and timbre, i.e. sound color. The latter was a major source of fascination for Spectral composers, Gérard Grisey and Tristan Murail using electronic tools to analyze the nature of sound itself, and the following generation studying its perception with the input of psychoacoustics, all means to learn how to sculpt it with new insight. Instrumental in mathematics, the computer consequently became a crucial device in musical creation too, and gave birth to new tools to analyze, synthetize, organize and notate sounds.

Much of this research was happening at the IRCAM in Paris (the Institute for Research and Acoustics/Music Coordination), which Kaija Saariaho, at the age of 29, joined for training in 1982, just five years after its creation by Pierre Boulez. In this hive devoted to the collaboration between musicians, scientists and programmers, Saariaho did not simply gorge herself on intellectual debate and artistic invention, but came to play a major role in them. Her work at the institution produced many groundbreaking pieces mixing live instruments and electronics, greatly informed her writing even in purely acoustic music, and contributed to the development of software and technology that she, like many other composers, still uses.

Saariaho’s oeuvre, which brings together many techniques prevalent in her student years, is remarkably explicit in its project of recreating through the means of music that lost connection between us and nature, cosmos, the greater scale, depending on how one prefers to name it. Many of her pieces are named after natural phenomena that serve as a starting point to her compositional process, including major early works such as her string quartet with electronics Nymphéa (1987), inspired by the symmetries and transformations of water lilies on the surface of water, or Lichtbogen for orchestra and electronics (1986), triggered by the spectacle of the aurora borealis in the sky of Lapland, and based on harmonic material stemming from the spectral analysis of the multiphonics of a cello – making the tissue of sound scintillate in a manner similar to how the earth’s magnetic field affects the charged particles brought into our atmosphere by solar winds, made visible in the form of Northern lights. Written a decade later, Neiges (1998), which is performed on this recording in its version for twelve cellos, stems from a similar type of inspiration – in this case, various qualities of snow – and explores instrumental languages and colors similar to those found in Saariaho’s earlier works, this time without the help of electronics.

However, like the other works on this recording, which are from a later, more mature period of the composer’s output, Neiges was written with the help of computer analysis and has all over it the fingerprints of Saariaho’s earlier electronic research: its consummate savoring of color shapes a soundscape immediately recognizable as personal to its maker, created by the permanent interplay between one instrument and the other, pitched sound and noise, harmony and dissonance, and musical parameters interpolated to blur and taunt our perception, as bow movements teasingly take us slowly from soft harmonics and notes to scratching noises and back. Between the larger works recorded here, Neigescan be enjoyed as a meditative contemplation, five sketches or etudes to which one can listen, rather than as fully sketched pictures, as five beginnings that, like walks into a snowy landscape, don’t lead anywhere but silence.

The other pieces on the program deal with the same artistic premise, but incorporate an added level of complexity and drama. The orchestra, rather than relishing in its own sound and exploring it, has to deal with a foreign body and be influenced by it. We witness three forms of interaction between two dynamical systems, in which Saariaho’s familiar paradigm of electronics echoing and transforming a live instrument is not realized but transposed to new levels.

Saariaho’s first concerto Graal Théâtre (1994) and her recent Vers toi qui es si loin, which is a transcription for violin and orchestra of the final aria of her first opera L’Amour de loin (2000), were born from similar sources and gestures: musically, from her exploration of the interactions between a soloist and an orchestra without electronics –and thematically, from the corpus of medieval literature, respectively the legends of the Grail and the story of the troubadour Jaufré Rudel, both brought to the composer in French rewritings by poet Jacques Roubaud (born in 1932). The narrative content has little musical bearing other than distant inspiration, similar in that respect to the exotic medieval and Persian modes and colors that one could be tempted to recognize on this recording, and similar to the images of nature that inspire some of Saariaho’s other works: the adventures of knights, like the experience of snow, helped unify the compositional process, but they also dissolved in its course, leaving in the end only a couple of words in the title with the hope of inspiring, in turn, the performer and the listener. We should be warned not to expect a detailed expansion of the idea expressed in the title, but an invitation to make free associations. In the background of these works does however lie the Christian mysticism of the original sources, realized musically: Graal Théâtre is the quest of a violinist working his way through musical landscapes and battling the orchestra and its various sections, trying to impose rhythm and colors and mimicking theirs, and finding in the second part a way to create with them an integrated, organic musical whole. Originally a prayer to the dead lover identified with a God whose name can only be Love, Vers toi qui es si loin, on the other hand, displays the soloist against a delicate, ethereal orchestral texture into which he blends seamlessly, and where the unity of the self and the universe is realized without putting up a fight, for one fragile moment.

Circle Map (2012) turns this entire traditional setting that is customary in operas and concertos upside down: the human character, the individual self, personified by the voice of the poet Rumi (1207-1273), is not showcased in the musical and visual foreground, but dematerialized as an invisible and absent figure that only makes occasional appearances, through a processed recording of Rumi’s poems in the original Persian in the electronics. Clément Mao-Takacs, who has conducted many of Saariaho’s orchestra and stage pieces, describes how unusual this situation is in the composer’s output, and in a concert context in general: the piece is performed like a work for orchestra alone, and – without any need for the conductor to cue the voice and perform in dialogue with it as he would do in a piece featuring a soloist – the electronics emerge, seemingly from the musical fabric itself. In Graal Théâtre, it is clear from the opening bars of each movement that the orchestral material is born from the sound of the solo violin, as displayed nakedly in pure harmonics and scales: we understand the self is embarking on a journey within his own inner world; the landscapes and demons come from himself. Circle Map uses very similar devices: as in Saariaho’s concertos and operas, rhythmical cells and sound colors are all built from the material of the ‘soloist’, in this case the spoken voice whose very breathing and harmonics are echoed by the woodwinds. But rather than making this origin clear in the exposition of the piece, the composer suggests to the listener that the voice is only something fleeting that emerges within the orchestra, an ephemeral phenomenon. And so the speaking voice doesn’t have to struggle to find its place within the cosmic whole: the voice only has to realize that, proceeding from the same material, it is not an alien component but organically belongs to the broader musical fabric from the beginning, is only one of its many manifestations, like the solo flute that discretely opens each movement but is not revealed as a key image to the text until the end. That is also the Sufi mystical message of Rumi: the soul suffers from the feeling of its separation from its source, until it makes the journey to understand the greater unity of the universe to which it belongs.  

In this sense, the circle map image of two systems synchronizing is unified with the circular dance of Rumi’s Whirling Dervishes, who by spinning try to join the greater dance of planets. “Turn as the earth and the moon turn / circling what they love”: it is perhaps no coincidence that the never-repeating but mutually interfering and synchronizing orbits of the earth, the moon and the sun are the classical illustration of a fundamental case of dynamical systems theory, the three-body problem. There is, in Kaija Saariaho’s music, no discontinuity between the scientific ideas that irrigate her craftswomanship on a conceptual and technical level, and the mystical thoughts that inspire her and which her works so purely express: all hail the fundamental unity of reality by exploring its processes from the cosmic scale to the microscopic scale, and place the listener in the middle of it.

In the words of the philosopher and mystic Simone Weil (1909-1943), to whom Saariaho devoted an oratorio that she has described as her spiritual testament, this is the ideal of a vision that reconciles the mind and the heart, a science not leading to dehumanizing barbarity, but attempting to be something “that a human mind can love”: “the study of the beauty of the world”.

IRTI

arvatenkin kesä on tullut
mikä muu puissa muka rallattaa ¿

(( hidas helle arkailee ja ihot karsiutuu
lehdet sanotaan irti tai sanoutuu ))

uutisia ei ole -.-.- mitään ei kuulu kiitos
entä sinä kesäromaanit täynnä hiekkaa ……
/ tapahtuminen on kielletty \ pelkästään
kostean avotulen tuoksu vuosien ta-ak-kaa

varjossa lomien lomitse juosten lapset
/ suudeltavat ja suutelemattomat //*
huutelevat laajaa sanakarjaa !
aakkosellisuudetonta ehkä onnellista
… joo ja no nälkä on jo ja jano… 
(oi) maamme suomu kämmenissä kiiltää

~ruoh-ossa vanh-empien 
sanomalehdet kaha-ha-ha-hahtaa
hyvät vitsit ja ydinlaitos -sota -perhe
( hillot poskissa ) ja surisee
mehiläisten lounaamme louhinta
ja kaukaa jäätelö- ja muutkin kuormat

p-pp-päivien ontuminen on tiedossa kas
>päivät ovat luetut>päivät ovat luetut>
siinä koivun lehden sanoma

NOMINATIONS ET INNOMMABLES DU THÉÂTRE FRANÇAIS [billet d’humeur]

Les nominations de directeur.rice.s des théâtres publics français relancent un vieux débat toujours suivi de vœux pieux et de peu d’actions concrètes. Pour commencer, il y a bien sûr que lorsque j’observe les directions des CDN et théâtres nationaux, en tant que metteur en scène blanc de sexe masculin, je devrais m’y reconnaître, mais qu’à vrai dire non, je n’y reconnais pas le théâtre tel que je le connais en France, tant ma génération de créateurs reflète mieux la diversité de la population réelle de ce pays, et tant, entre autres, les grandes artistes qui sont des femmes y comptent pour bien plus de 25% du total (c’est la proportion de femmes directrices de CDN). C’est d’ailleurs aussi une question de génération, justement, car le Ministère ne semble pas apprécier beaucoup les directeur.rice.s jeunes, et il faudra donc attendre encore dix à quinze ans pour que les talents de mon âge et plus jeunes qui auront survécu à l’usure et à la difficulté de réunir des conditions de production adéquates deviennent – pour celleux qui s’en sentent la vocation d’ailleurs – les nouveaux visages de l’institution.

L’autre question, c’est de savoir s’il faut absolument que ce soient des metteur.se.s en scène. Poser la question ne revient pas à abdiquer l’utopie de lieux qui ne soient pas dirigés seulement par des administrateurs, qui au demeurant sont des acteurs essentiels du processus créatif, dont on tend à les éloigner. Au contraire, il s’agirait là encore de diversifier. La mise en scène est un art curatorial, de médiation et de gestion du collectif, alors bien sûr on comprend l’idée, quoique la direction d’un théâtre soit bien sûr un métier bien différent quand même. Mais si je demande à un.e collègue metteur.se en scène combien de spectacles d’artistes différents il ou elle voit, avec combien de collègues il ou elle a travaillé dans sa vie, etc., j’aurai bien souvent des réponses beaucoup moins riches que de la part d’auteur.rice.s, de scénographes, de comédien.ne.s, régisseur.se.s, d’universitaires (qui de plus en plus se rapprochent des plateaux)… bref celles et ceux qui tout en poursuivant des trajectoires singulières, ressentent un besoin constant de s’irriguer d’expériences et de pratiques diverses et plurielles, et vivent dans leur vie plus de façons différentes de faire du théâtre, de l’intérieur, qu’aucun.e metteur.se.s en scène, et avec beaucoup moins d’ornières de surcroît. Sans parler du rapport aux frontières entre les disciplines, miroir exact du rapport à la diversité sociale, où le théâtre français ne semble pas savoir faire, et c’est en grande partie dû à la formation (et à la curiosité) de ceux qui le font.

Mettre des metteur.se.s en scène à la tête des théâtres, c’était censé permettre à ceux-ci de penser différemment, de s’ouvrir à d’autres logiques, au plus près de la création vivante. Or, un contexte économique contracté a conduit à une uniformisation incroyable de la production théâtrale française, réunie autour d’un milieu homogène, à l’image de ses méthodologies, de ses sujets et des transdisciplinarités dont elle est (in)capable. Inviter à la table les autres métiers de la création, en solo, binômes ou collectifs, semble aujourd’hui vital pour rester fidèle à cette ambition originelle. Et puis, ce qui ne gâte rien, ces métiers connaissent beaucoup plus de parité et de diversité, sociale et autre. Donc, vous qui fabriquez du théâtre et à qui on ne propose jamais ces carrières, allez-y voir, s’il vous plaît – vous qui n’y êtes jamais invité.e.s, appropriez-vous les problématiques de ce que peut être un « théâtre public », formulez des projets, postulez, donnez à cet univers-là sa substance comme vous le faites aux spectacles que signent les metteur.se.s en scène. C’est ainsi qu’on fera du théâtre au-delà de quelques uns, et c’est urgent, car c’est notre vocation et notre mission.

CHINATOWN RUE FRANÇOIS-Ier

Music theatre project based on family archive.
(Excerpts.)


PROLOGUE

Welcome to the room where our lives intersect for an hour’s time.
Let’s take a moment shall we.
Let’s take a moment to look back at how we got here.
This is a story about that, like all stories, really.

Centuries of legends, songs, epics in verse and so on.
Very powerful material.
Some folk realized that, because stories are about how we became us,
people would fight for them.
That works with families, with tribes, and even kingdoms.
But why stop there? they thought.
We are us because we are not them.
Let’s organize us and them into one big story and we’ll be the main protagonists.
The entire world will be one well-constructed and well-told story that we tell.

Such stories we call empires.
There have been many, the Romans, the Chinese, the Aztecs, the Mali, the Dutch…
Huge empires, unified by flourishing trade and military,
and to allow growth, cheap resources not exchanged but confiscated,
and cheap labor called slavery, because they should serve for us to thrive.
Such is the tale. Empire is Latin for supremacy.

Thankfully, some people understood that those stories only existed
because they willfully ignored that there are contradictory facts in the air.
There are individual lives and stories that don’t fit the larger narrative of empires.
Those who wrote chronicles, despite their best efforts,
could not force all events and versions into one simple thread.
In China and in Greece appeared the first investigators, called historians.

Empires like to hire historians, but that usually doesn’t go too well,
because historians are not there to bend the facts to suit agendas,
they are there to remind us that facts are stronger than empires.
Unfortunately, historians usually break before empires do.
The emperor was not pleased with Sima Qian,
the first Chinese person to create a complete history, and had him castrated.

Empires have come and gone and here we are,
our stories bended and tossed around by them for the past thousands of years,
and kept in the shadows of the bigger stories.
Many oceans have been crossed to take us here tonight,
and the stories we will tell started in a small peninsula called Korea,
squeezed between powerful empires,
the stories of two families intertwined with many others in the shadows.

Let’s try to unwind this.
You maybe wish I slowed down and talked of one thing only, for the sake of clarity,
but pardon my French,
the world is an intricate mess and I did not make it that way.
Not one thing can be singled out and separated from the rest,
that would be like separating both Koreas all over again.

Because of this, Sima Qian, and after him another historian, Plutarch,
liked to compare stories, tell them side by side,
to make us understand better, what is a pattern, and what is unique.
The name Plutarch gave to his greatest work was Parallel Lives.
These are our parallel lives.
Parallels don’t intersect, only at the horizon, that invisible ever shifting line of the future
we call the present, the guarded border on which we stand, here and now.


CHAPTER 1

This is the story of Eiki Tsien. He was a man who came from the northern part of Korea, and he went by his Japanese name, given to him during the Occupation. His actual, Korean name was Yeonghee Jun, but this we didn’t even know at the time: he wanted the French to call him Monsieur Tsien. He never referred to Korea at all, for that matter.

The Barrière family came to know Monsieur Tsien in the 50s in Paris, where he had immigrated in circumstances unknown to us. Like Jean-Baptiste’s grandmother Gilberte, he was a housekeeper and a cook. Is this how they met? The family recollections are fragmentary and fuzzy. The only person we can ask now is Jean, Gilberte’s son and Jean-Baptiste’s father. By the time Monsieur Tsien and Gilberte got together, Jean was already in his late twenties and had his own life. And at the time he was drafted to Algeria, where the fight against France and for independence had begun.

So Jean didn’t ask, and Monsieur Tsien never talked.

“He had this very formal and distant behavior with strangers, and we couldn’t tell whether it was a matter of culture, of class, or personality. He didn’t have many Korean friends, either, in all those years I maybe met two or three only. It seemed like he only talked with people he could consider his equals. You can’t judge someone over that. Someone who through immense hardships puts efforts in staying himself deserves respect.”

Monsieur Tsien was uprooted, but he was intent on creating a place that was his own, and rather than clean white people’s houses, be a master in his own house again.

His employers kept on complimenting him on his cooking, and so he convinced one of them, an American journalist who worked for The International Herald Tribune in Paris, to fund his venture of opening an East Asian restaurant. This was a novelty: there were restaurants catering to the Asian community, but that was not the crowd Monsieur Tsien was interested in. He rented a spot next to the Champs-Élysées, amongst luxury shops, fancy townhouses and hotels for wealthy tourists. He branded what his identity in France was, and sold Asian, mostly Chinese food, to white people, adapted to their taste. The restaurant was called Chinatown.

Traduire/respirer LADY LAZARUS

La virtuosité de la phonétique dansante de Sylvia Plath, qui sait nous parler dans une prosodie de comptine d’une vie aliénée jusque dans la mort par le regard des autres, ne nous laisse pas oublier que rien dans «Lady Lazarus» ne se laisse traiter comme un pur exercice littéraire. Le suicide de l’autrice, annoncé sans ambages, aura bien lieu quelques mois plus tard, et l’on est d’autant plus paralysé que dans cette confession accusatoire elle formule, plus concrètement qu’un testament, ce qu’on appelle aujourd’hui ses directives anticipées : Ne Pas Ressusciter. Devant ce poème qui acte l’apothéose mythologique du corps de chair devenu corps de pur texte, comment le traducteur ne serait-il pas réticent ? Si traduire c’est faire revivre, pulser, respirer un poème dans une nouvelle langue, l’impossibilité de rendre justice à la perfection musicale qui embaume «Lady Lazarus» incite à laisser le poème reposer en paix. Il nous avertit de pas venir en voyeurs, ni de nous livrer sur lui à d’orgueilleuses expérimentations : ni grand spectacle ni grand-œuvre. La terreur de trahir, qui inspire bien des scrupules, est ici à son comble, mais l’on sent aussi que la plus haute fidélité doit aller à la colère éclatante que nous avons mission de continuer à faire résonner, et qui nous interdit de traduire en-dessous de l’exigence tenue des images et de la musique. Cet impossible calibrage nous donne à partager et à perpétuer quelque chose de Sylvia Plath : par-delà les restaurations et les résurrections, l’infinie réinvention.

Traduction réalisée en préparation du spectacle Violences (2019), kaléidoscope de portraits de femmes dépossédées de leurs propres récits, qui se concluait sur le texte de «Lady Lazarus».


LADY LAZARUS

I have done it again.   
One year in every ten   
I manage it——

A sort of walking miracle, my skin   
Bright as a Nazi lampshade,   
My right foot

A paperweight,
My face a featureless, fine   
Jew linen.

Peel off the napkin   
O my enemy.   
Do I terrify?——

The nose, the eye pits, the full set of teeth?   
The sour breath
Will vanish in a day.

Soon, soon the flesh
The grave cave ate will be   
At home on me

And I a smiling woman.   
I am only thirty.
And like the cat I have nine times to die.

This is Number Three.   
What a trash
To annihilate each decade.

What a million filaments.   
The peanut-crunching crowd   
Shoves in to see

Them unwrap me hand and foot——
The big strip tease.   
Gentlemen, ladies

These are my hands   
My knees.
I may be skin and bone,

Nevertheless, I am the same, identical woman.   
The first time it happened I was ten.   
It was an accident.

The second time I meant
To last it out and not come back at all.   
I rocked shut

As a seashell.
They had to call and call
And pick the worms off me like sticky pearls.

Dying
Is an art, like everything else.   
I do it exceptionally well.

I do it so it feels like hell.   
I do it so it feels real.
I guess you could say I’ve a call.

It’s easy enough to do it in a cell.
It’s easy enough to do it and stay put.   
It’s the theatrical

Comeback in broad day
To the same place, the same face, the same brute   
Amused shout:

‘A miracle!’
That knocks me out.   
There is a charge

For the eyeing of my scars, there is a charge   
For the hearing of my heart——
It really goes.

And there is a charge, a very large charge   
For a word or a touch   
Or a bit of blood

Or a piece of my hair or my clothes.   
So, so, Herr Doktor.   
So, Herr Enemy.

I am your opus,
I am your valuable,   
The pure gold baby

That melts to a shriek.   
I turn and burn.
Do not think I underestimate your great concern.

Ash, ash—
You poke and stir.
Flesh, bone, there is nothing there——

A cake of soap,   
A wedding ring,   
A gold filling.

Herr God, Herr Lucifer   
Beware
Beware.

Out of the ash
I rise with my red hair   
And I eat men like air.

Sylvia Plath, 1962

LA LAZARESSE

Et voilà je l’ai encore fait.
Tous les dix ans à peu près
Je suis au rendez-vous…

Une sorte de miracle ambulant, ma peau
Qui luit comme un abat-jour de nazi,
Mon pied droit

Un presse-papier,
Mon visage sans traits une étoffe
Juive, qualité supérieure.

Arrache donc le linge
Oh toi mon ennemi.
Est-ce que je te terrifie…?

Le nez, les orbites, la denture au complet ?
L’haleine amère
En un jour sera dissipée.

Bientôt tout bientôt la chair
Au caveau avalée
Sur moi sera remontée.

Et moi une femme souriante.
J’ai trente ans seulement.
Et comme un chat neuf morts à écouler.

Nous en sommes à la Numéro Trois.
Quelle cochonnerie
De s’annihiler une fois par décennie.

Quel fouillis de filaments.
La foule, cacahuètes ruminant,
Se presse pour les voir

Me déballer pieds et mains…
C’est le grand striptease.
Gentlemen, ladies

Voici mes mains
Mes jambes exquises.
La peau sur les os peut-être,

Mais je suis la même identique femme.
La première fois j’avais dix ans.
C’était un accident.

Pour la deuxième j’ai essayé
D’aller jusqu’au bout sans jamais revenir.
Je me suis emmurée

Comme un coquillage.
Ils ont dû m’appeler m’appeler
Et me retirer les asticots comme des perles collantes.

Mourir
C’est un art, comme le reste.
J’y suis exceptionnellement douée.

Je le fais assez fort pour me sentir en enfer.
Je le fais assez fort pour me sentir exister.
On pourrait parler oui de vocation.

C’est si facile de le faire en isolement.
C’est si facile de le faire et de bien se tenir.
C’est le très-théâtral

Comeback dans la lumière du jour
Au même paysage, au même visage, à la même grossière
Exclamation amusée :

« C’est un miracle ! »
C’est cela qui me met KO.
Il faut payer son entrée

Pour reluquer mes cicatrices, il faut payer
Pour écouter mon cœur…
Eh oui rendez-vous compte il bat.

Et il faut payer, énormément payer,
Pour un mot de moi ou un frôlement
Ou un petit peu de sang

Ou un bout de cheveux ou de vêtement.
So, so, Herr Doktor.
So, Herr Ennemi.

Je suis ton grand-œuvre,
Je suis ton trésor,
Le bébé d’or pur

Qui se liquéfie en un cri.
Tournant et brûlant.
Tes soucis je sais bien sont très grands.

Cendre sur cendre…
On tisonne et on remue.
De chair et d’os il n’y a plus…

Un bloc de savon,
Un anneau nuptial,
Un plombage en or.

Herr Dieu-le-père, Herr Lucifer,
Prends garde à toi.
Prends garde à toi.

Je sors de la cendre
Ma chevelure flamboie
Et j’avale les hommes comme de l’air.

TWO EXPRESSIONS FROM EDVARD MUNCH

The dead mother and her child. Life and death are incomprehensible when you are forty inches tall. The dark, faceless figures of the grown-ups’ world bring no more sense to it. They are not trying to anyway, they only mind their grown-up-business. And so the world is collapsing to a muffled litany of useless condolences and childhood is a bloodstain on the soul. A long journey is starting of extricating oneself from the inexplicable –for the time being the whole wide world is suffocatingly narrow like a coffin. The faces of those we lost are left in us like penciled sketches, threatened by erasure and yet so clear. Loss is the gray fourth wall beyond which we cannot see, and feel that the universe is there breathing.

Edvard Munch obsessively recreated the same stories and compositions over and over again. The Scream exists as four paintings and pastels, a lithograph and a drawing. The same is true about The dead mother and her child. In his most famous work, the painter of open wounds had depicted existential anguish in colorful, metaphysical simplicity, but here he grounds the same feeling and helpless gesture into the real world of the theatre of a child’s mind. Munch lost his mother to tuberculosis when he was 5 years old. But expressionism is the opposite of egotism. The self, much like art, is a mere tool to access substance, though hefty and cumbersome when you don’t know how to use it, and let it get in the way. In that, the Sufi and the Buddhists say, grief is a humbling teacher.

Edvard Munch, Den døde mor og barnet, 1897-1899, Munch Museum, Oslo

Summer Night. The Voice. What we abstrusely call metaphors and symbols is just the way reality sometimes hits us deeper, with full force, and shakes our souls like a dream. Edvard Munch’s rendition of this Summer Night is eerie, but that is because the ‘midnight sun’ of nordic summers (what we Finns call the ‘nightless night’) is an eerie thing for the mind and the senses, a peculiar, uncanny atmosphere and lighting in which the worlds of day and night coexist in sleeplessness. And so the scene the painter sets (which like all his major works he repainted many times) is like a memory, at the same time misty and shady, and excessively real. Textures are simultaneously sketchy and rough and so detailed, almost palpable. And she’s standing there, her hands behind her back, taunting you softly, not quite innocent and not quite a seductress, with the combined lightness and gravity inherent to flirting, and what we see captured here is the tipping point when everything is about to change, or could have changed if no later than at that precise moment you turn your back. That is what truly feels unreal: how clear and obvious everything seems, and yet how inconceivably life-changing the consequences are. This is not about nostalgia, regrets and remorse, it’s about one of those rare moments of absolute naked truth with which Munch was obsessed, those moments we crave for so badly in our inner, intellectual, sentimental, political lives, moments that also terrify us, and that art only is able to capture and create, serving its purpose of making life alive. The painting’s other title is The Voice, but the young woman’s mouth is closed, defiantly closed, into a silence that means: your move, if you dare. Everything is silent in the forest and the voice you hear is your own voice. Why don’t you listen.

Edvard Munch, Sommernatt. Stemmen, 1896, Munch Museum, Oslo

PETER SELLARS : LA LUMIÈRE COMME OUTIL ET COMME MÉTHODE [recherche]

Communication dans le cadre du colloque Lumière et musique : appropriations, métaphores, analogies, organisé par le CNRS-IReMus à la Fondation Singer-Polignac à Paris, en novembre 2018.

Peter Sellars est un metteur en scène qui a donné à la musique un rôle central dans son travail. Ce n’est pas seulement qu’il a défendu l’idée que les moyens de la mise en scène peuvent nous faire mieux entendre les œuvres du passé et du présent en leur offrant un contrepoint visuel et dramaturgique, ou pour utiliser son propre terme, un « contexte ». Ni seulement qu’il a contribué au renouveau baroque et à la redécouverte d’opus classiques, autant qu’à la création de nouvelles œuvres de compositeurs tels que Ligeti, Adams, Saariaho ou Tan Dun. Ce sont là presque des effets collatéraux de son travail, et de son besoin de l’alimenter de musique. L’esthétique de Peter Sellars est en effet guidée par la conviction que la musique irrigue le théâtre, le met au défi de se renouveler, et lui propose constamment de chercher son propre dépassement, lui ouvrant des possibilités et des dimensions qui ne lui sont pas accessibles par ses formes supposées propres. La démarche de Sellars avec chaque partition d’opéra se laisse formuler assez simplement : « mettre en scène la musique ». Non seulement donc, un élargissement du texte au-delà du verbe et du drame, mais un rôle central et matriciel donné à la musique, qui évoque la définition que Wagner donne de ses propres « drames musicaux » : « des actes musicaux rendus visibles[1] ». Chaque œuvre musicale se présente au metteur en scène comme une gageure : quelle expression théâtrale peut lui rendre justice, lui répondre à la mesure de son invention formelle ? À chaque fois un nouveau théâtre est à inventer, et Sellars convoquera tous les moyens disponibles, dramaturgiques et plastiques notamment, pour faire éclater les conventions naturalistes (et à travers elles le monde qu’elles prétendent mettre au scène), auxquelles la musique résiste, par son caractère stylisé, sa temporalité, et en ce qui concerne le travail de l’acteur, les formes de vocalité qu’elle met en place.

Deux outils privilégiés en particulier se distinguent pour rapprocher le théâtre de la complexité formelle et de la ductilité de la musique : la chorégraphie et la lumière. C’est-à-dire, la composition, la rythmique illimitée des corps et des espaces, ouvrant le théâtre à son plein potentiel artistique. De fait, ces deux éléments sont deux outils majeurs de Sellars. Pour la lumière, le sujet est central au point qu’il fait l’objet d’une collaboration quasi exclusive avec l’éclairagiste James F. Ingalls depuis bientôt quarante ans. Au-delà des ressemblances entre musique et lumière, sur lesquelles je ne reviendrai pas à un niveau général puisqu’il en a été et sera beaucoup question dans ces journées que nous partageons, postulons que tout comme la musique, qui s’offre comme chez un Kandinsky comme un modèle formel et un idéal esthétique[2], la danse et la lumière ne se présentent pas simplement comme un ensemble de techniques, elles charrient leur contenu de médiums propres, leurs liens avec l’histoire de l’art et celle des représentations, leurs réseaux de sens, historiques et symboliques – des métaphores inévitables par leur concrétude. À ce titre elles offrent des pistes et des modèles, elles font paradigme, et ainsi ne se contentent pas de servir une réalisation artistique, mais la nourrissent à plusieurs niveaux. C’est ce balancement d’un même objet entre le statut d’outil et celui de paradigme, dans lequel la partie offre des modèles au tout, qu’il nous intéresse d’explorer, tant il nous semble un mécanisme essentiel de la rencontre des arts. L’exemple du travail de Sellars sur des œuvres musicales nous offre à cet égard des points d’entrée, dont nous présenterons ici une première approche.

1. Avant-gardes contre naturalisme

Pour comprendre la démarche de Sellars, il nous faut en percevoir la dimension synthétique et dialectique, sur laquelle je voudrais donc rapidement revenir. Comme tous les créateurs, et en particulier les créateurs de théâtre américains du XXe siècle (Sellars est né en 1957 à Pittsburgh, Pennsylvanie), l’identité artistique de ce metteur en scène repose sur l’invention d’une généalogie. Au gré d’une formation de marionnettiste, d’études éclectiques à l’université de Harvard et de séjours en France, en Russie et en Asie, cette généalogie est la revendication de tous les héritages qui rejettent le naturalisme comme une esthétique inféconde, centrée sur l’individu et la psychologie, et donc impropre à rendre compte de la complexité de l’expérience humaine[3]. C’est le propos des avant-gardes théâtrales, de leur formulation d’un théâtre qui déploie sa grammaire au-delà du texte et de l’imitation de la conversation, de cette fausse imitation du réel qui n’est que l’imitation d’une imitation conventionnelle de son apparence. Ces avant-gardes ont historiquement eu en partage leur fascination pour toutes les formes de « drame musical », dont les précédents sont à trouver dans des « ailleurs », des réalisations – connues ou fantasmées – à découvrir en d’autres temps (tragédie grecque, théâtre et opéra baroques) et d’autres lieux (théâtre asiatique, pratiques rituelles). La musique jouit dans ce cadre du prestige de dire de la vie autre chose que l’imitation de son apparence, ne serait-ce que parce que sa nature lui interdit à la fois la description et le discours stricto sensu, quoiqu’elle soit en constante tension avec ceux-ci. 

Les deux principaux courants avant-gardistes qui intéressent Sellars ont vécu des trajectoires parallèles, et il s’est efforcé de les réunir. Quoique apparemment contradictoires entre eux, ces deux courants revendiquent à part égale la musique et la lumière comme outils majeurs, et s’inspirent des théâtres d’Asie. Je vais les évoquer à travers les noms de leurs représentants les plus célèbres, qui ont formulé leurs programmes artistiques dans l’entre-deux-guerres, et dont se sont réclamés de différentes façons, généralement séparément, tous ceux qui les ont suivis. Notons aussi qu’en sus d’être des théoriciens cités par Sellars, ce sont aussi deux auteurs qu’il a mis en scène.

1) Le premier courant peut être rattaché à l’esthétique formulée par Antonin Artaud dans Le Théâtre et son double. C’est un théâtre mystique, qui agit physiquement sur le spectateur, par la mobilisation, dit Artaud, des qualités « vibratoires » du son et de la lumière[4]. Artaud veut repenser l’esthétique de la lumière, la sortir de sa fonction utilitaire ou illustrative, et en développant un matériel technique qui augmente les possibilités de types de lumière et de couleurs, mobilise « l’action particulière de la lumière sur l’esprit[5] ». Ce théâtre puise dans les rituels et dans l’histoire de la peinture, il est une poésie de tous les médiums conjugués, seul moyen de rendre compte de « l’homme total ». En bref : « À la visualisation grossière de ce qui est, le théâtre par la poésie oppose les images de ce qui n’est pas[6] ». Par commodité appelons le paradigme de la lumière qui est invoqué, d’essence métaphysique, celui de l’illumination.

2) Le second courant qui nous intéresse est celui du théâtre épique et didactique de Bertolt Brecht. Ce que celui-ci souhaite opposer à l’individu psychologique du théâtre naturaliste, c’est « l’homme social », aperçu dans la complexité de ses déterminismes. Selon son manifeste inachevé L’Achat du cuivre, son théâtre se veut au théâtre occidental ce que la chimie est à l’alchimie (là où Artaud revendique un « théâtre alchimique »), un « théâtre planétarium » démonstratif, qui signifie qu’il déconstruit en exhibant constamment sa propre fabrication sous nos yeux, sans jamais nous laisser oublier que le commentaire importe plus que la fable[7]. Brecht réclame le contraire d’une lumière hypnotique (à l’image de son théâtre qui appelle un spectateur distant et décontracté, à l’opposé de la mise en vibration souhaitée par Artaud) : il veut une lumière blanche et crue, des projecteurs visibles du public, qui nous rappellent constamment par leur artificialité que nous sommes face à un dispositif qui s’adresse à nous pour nous démontrer quelque chose, de la même manière que les numéros chantés nous empêchent de croire que nous ne sommes pas au théâtre. Citons son poème « L’Éclairage », écrit pour le même manifeste :

« Mets-nous donc de la lumière au plateau, éclairagiste ! Comment pouvons-nous,
Dramaturges et comédiens, dans la pénombre
Présenter nos images au monde ? Le crépuscule sombre
Endort. Nous demandons de nos spectateurs
L’éveil, et même la vigilance[8]. »

L’image est prolongée dans le contexte de ces dialogues de L’Achat du cuivre, où l’Éclairagiste est dans la fabrique du théâtre, face aux « artistes », la figure du prolétaire, ainsi réinscrit dans le processus de création dans une fonction à la fois concrète et symbolique.

Ce paradigme brechtien de la lumière, qui s’inscrit dans le réseau de sens qui lui est propre, nous pouvons l’appeler celui de la lucidité.

L’originalité de Sellars, que je voudrais souligner par ce détour historique, est justement d’avoir cherché à réconcilier ces deux courants apparemment contradictoires, et donc aussi ces deux paradigmes de la lumière dans lesquels ils trouvent de façon si exemplaire à s’illustrer et à se réaliser. Une vision politique mais qui ne réduise pas l’homme à l’homme social, et une vision spirituelle qui ne dépossède pas l’homme de sa capacité à agir sur le monde. Un théâtre de l’illumination et de la lucidité, dans lequel la lumière soit rendue à la polysémie de ses symbolismes et de ses fonctions afin, comme la musique, de servir à tous les niveaux une lecture complexe du monde et de la place que l’homme y occupe. Dès ses études à Harvard, Sellars a trouvé l’expression de cet idéal dans la formule du metteur en scène russe Vsevolod Meyerhold, le « réalisme musical », à laquelle il a consacré un mémoire, avec ce mot d’ordre mystérieux qu’il faut être réaliste comme la musique est réaliste – une mission dans laquelle la lumière est amenée à jouer un rôle fondamental.

2. Symboliques de la lumière

Remontons un peu plus loin. Ces deux usages de l’éclairage nous renvoient à des connotations symboliques plus larges de la lumière, qu’ils sollicitent selon des réseaux de sens distincts quoique partiellement coextensifs – tous deux explorés par Sellars.

Précisons à cet égard la distinction entre symbole et métaphore. Le symbole n’opère pas ici dans son sens restreint, comme un signe, éventuellement caché, qu’il faudrait débusquer dans l’art pour décoder les strates ésotériques de celui-ci, un signifiant offrant son signifié à qui en détient la clef. Il fonctionne comme un signe dans la mesure seulement où son assignation relève de l’arbitraire culturel, mais n’accole pas un sens à un phonème, mais bien plutôt un concept abstrait à une figure qui trouve à s’incarner dans l’ordre sensible. Il relève davantage, pour citer des descriptions incompatibles entre elles, de ce que l’anthropologie appelle un mythe, de l’archétype théorisé par Carl Jung, de l’image décrite par W.J.T. Mitchell, ou de ce monde imaginal que Henry Corbin décèle dans la philosophie soufie. Un tel symbole fonctionne comme un objet distinct, qui lorsqu’il apparaît permet chez le récepteur la lecture d’une situation singulière comme un cas particulier d’un concept abstrait (schématiquement, l’idée/forme de Platon). Le symbole se distingue donc de la métaphore, en ce que celle-ci est un rapport d’analogie partielle établi entre deux objets, généralement de façon transitoire (sauf à entrer dans le langage courant par le biais d’une catachrèse), avec pour finalité d’en faire voir certains aspects plus clairement à travers la comparaison, et avec la conséquence de faire émerger d’autres associations libres. Le symbole est mythologique et collectif, la métaphore est poétique et individuelle. Le symbole remet verticalement de l’ordre dans le monde en réassignant chaque particulier à son universel. A contrario, la métaphore produit du désordre en connectant des choses qui ne sont en apparence pas liées entre elles génétiquement ou rationnellement, mais dans le processus n’en fait pas moins émerger des liens et des significations.

L’œuvre de Peter Sellars révèle un intérêt poussé pour ces symboles en tant qu’archétypes culturels agissants, et Sellars les étudie par exemple dans les travaux des mythologues Ananda Coomaraswamy (qui emploie largement un vocabulaire platonicien) et Joseph Campbell (qui se revendique de Jung), tous deux s’étant attachés à montrer que certains de ces archétypes se retrouvent dans toutes les cultures, dans toutes les mythologies, qu’ils sont sinon universels, du moins la trace – et pour ceux qui en doutaient, la preuve – de la chaîne historique qui lie entre elles les civilisations et les hommes[9]. C’est dans la passion sellarsienne de l’interculturalité qu’il faut chercher la clef de son intérêt pour ces symboles, qui lui permettent de mettre en lien des œuvres et artistes issus de différentes cultures, autour d’archétypes généraux, voire primaux, qui connaissent des manifestations culturellement singulières : l’amour maternel, le conflit des générations, le renouveau du printemps, etc. Mais la même méthode s’applique aussi bien à son travail avec les plasticiens et les musiciens, ou à son rapport à la gestique, qui repose sur une grammaire développée à partir de traditions iconographiques et chorégraphiques variées, mêlées en une sorte de substrat synthétique, moins par accumulation que par recoupement et croisement. Car si ce projet intercuturel est un appel à la connaissance de l’Autre et au dialogue, il se donne aussi un horizon ultérieur qui est la remise en cause dans ce contact à la fois de l’identité et de l’altérité, dans cette étape nécessaire du vivre-ensemble qu’est la créolisation – manifestation, là encore, d’une inclination à la synthèse. 

La lumière, particulièrement chargée culturellement, est forcément amenée à jouer un rôle central dans cette démarche de par son statut de symbole universel et versatile. À un niveau très général, la lumière est bien sûr associée au soleil, et à travers lui à la chaleur et à la vie, dans leur inépuisable abondance que chante Georges Bataille. Ce sens très général est fréquemment convoqué tout à fait littéralement au théâtre, et même dans un éclairage naturaliste, il opère aussi symboliquement de façon sous-jacente, ce dont Sellars a tiré profit dans des spectacles qui jouaient de la frontière entre l’hyperréalisme et la stylisation : son Don Giovanni de 1987 était situé par la scénographie dans le Spanish Harlem de Manhattan, et le fait de ne jamais montrer que des extérieurs permettait de souligner que le livret situe l’intégralité de l’action la nuit, avec ce que cela permet en termes d’éclairages : une constante et menaçante obscurité, percée par des lumières artificielles qui aveuglent et étirent les corps. Spectacle complémentaire, ses Noces de Figaro (1988, au PepsiCo Summerfare de NY comme le précédent) tiraient également pleinement profit du sous-texte, ici celui d’une « folle journée » rythmée par des tableaux lumineux qui rendent à chaque « heure » ses connotations, du petit matin qui est le moment fruste où s’activent les domestiques au crépuscule des cocktails mondains et la nuit obscure où les âmes se montrent nues. Ici la symbolique devient ambivalente et rejoint celle mise en place explicitement dès le texte dans Tristan et Isolde (monté à l’Opéra de Paris en 2005), où dans un renversement romantique propre à Wagner le jour devient au contraire symbole des mensonges de la société, et la nuit le temps illicite de la vérité, d’un ordre social alternatif qui met l’amour plus haut que les conventions – conjugales, notamment. Précisément parce que le culte du soleil est universel, cette inversion de la symbolique traditionnelle est, chez le compositeur anarchiste, agissante en tant que subversion, et Sellars la réalise en plongeant le plateau dans une constante pénombre. Double fantasme wagnérien : faire l’éloge symbolique de la nuit, et concrètement instaurer l’usage d’éteindre la salle pour concentrer au mieux l’attention sur le drame au plateau. La principale lumière est alors la luminescence de la vidéo de Bill Viola qui surplombe et domine de ses images la scène pendant toute la durée du spectacle, et qui donne à voir, plutôt que la réalité narrative (I trompe M avec T), un monde de symboles et une odyssée intérieure qui se veut une réalité plus intérieure et plus profonde que celle des apparences.

L’autre symbolique évidente de la lumière est celle de la vérité, du « jour qui se fait ». C’est ici la racine commune des deux paradigmes que nous évoquions : à la fois le geste brechtien de « faire la lumière », d’être un veilleur lucide et vigilant, et la symbolique commune à toutes les traditions mystiques du monde – Sellars aime à la souligner quand il parle d’éclairage – qui appelle à laisser entrer en soi la lumière : l’illumination donc. Cette lumière a aussi ses clichés musicaux que l’on connaît : mode majeur, harmonies résolues, gammes montantes, certains registres et instrumentations. Il en va de même en lumières : un éclairage descendant (mais englobant), d’une grande intensité, se rapprochant du blanc neutre – en somme, de la lumière du jour, et ne dévoilant pas seulement une partie des formes et du spectre des couleurs – possède une connotation similaire. Sur ce point, comme sur l’usage particulier de la couleur souvent présente à l’état pur, sous forme d’aplats, une analyse plus longue est à entreprendre, qui ne se limite pas aux référents symboliques, dans lesquels le geste artistique ne se dissout pas[10].

Deux spectacles récents de Sellars illustrent en particulier le mouvement par lequel la lumière se fait : Iolanta/Perséphone, qui réunit les œuvres éponymes de Tchaïkovski et de Stravinsky (Teatro Real de Madrid, 2012), et Only The Sound Remains, un diptyque de Kaija Saariaho (Opéra d’Amsterdam, 2016). Dans les deux cas, une première partie placée dans une pénombre où la lumière peine à se faire (dans un cas pour une princesse aveugle, maintenue par sa famille à l’écart du monde, dans l’autre pour le spectre tourmenté d’un soldat mort au combat) est suivie de l’explosion printanière de la couleur, de la lumière et de la vie. Si l’opposition mineur/majeur devait signifier quelque chose en lumière, on en trouverait sans doute ici l’illustration littérale, et l’éclairagiste James F. Ingalls en déploie toute la palette, dans l’opposition entre points de lumière manipulés au plateau par les interprètes et washes abondants, entre limitation soustractive à des teintes étouffées (bleues, rouges) et spectre élargi équilibré autour du blanc qui en est l’addition, entre ombres étirées et grands cycloramas bigarrés de peinture et de lumière. De tels spectacles illustrent dans toute sa force ce qu’est le symbole, campé à cheval entre la matérialité et l’archétypal, sans basculer décidément dans l’un ou l’autre monde, et signifiant par là même leur interconnexion profonde qui, à défaut de réenchanter notre monde, contribue à y construire du sens et du lien.

Il faut relever un élément scénographique récurrent des spectacles de Sellars, présent au-delà de la discontinuité de ses collaborateurs au décor, et qui nous en livre pour ainsi dire la poétique : le verre et le plexiglas, face aux interprètes de chair et de sang, se confronte à eux comme un rappel de l’état auquel ils ne peuvent que rêver d’atteindre : la transparence, la pénétration totale par la lumière, que décrit notamment la philosophe et mystique Simone Weil, un des « phares » de Sellars auquel il a consacré avec Kaija Saariaho un oratorio là encore centré sur le leitmotiv du feu et de la lumière (La Passion de Simone, Festival New Crowned Hope de Vienne, 2006)[11]. Cette métaphore, et non symbole cette fois, auquel les personnages se mesurent, se retrouve dans nombre de spectacles de Sellars tout au long de sa carrière, comme analogie d’un idéal inatteignable, sinon justement par analogie, effleurée diégétiquement par le dessillement des personnages et musicalement dans la vulnérabilité de l’expression vocale conventionnelle du dernier acte. « La lucidité, écrit René Char, est la blessure la plus rapprochée du soleil[12]. » C’est dans cet état de blessure nécessaire que Sellars veut nous montrer ses personnages, état dans lequel la présence active au monde du résistant Char rencontre l’imagerie mystique de Weil et de Rumi, et qui est le terrain de conciliation de la lucidité rationnelle et de l’illumination vibratoire qui paraissaient appartenir à des univers différents, tant elles semblaient respectivement active et passive. Mais toutes deux se présentent comme des processus à la fois ascétiques et sensuels, le vibrant théâtre de la cruauté d’Artaud étant un « théâtre difficile et cruel d’abord pour moi-même[13] », et la dialectique que Brecht propose au spectateur de vivre en temps réel « une jouissance[14] ». La lumière en offre les symboles et les métaphores, et ainsi à la fois l’outil et la méthode.

3. Prendre le parti de la lumière et de la musique

Au moment de présenter sa mise en scène de Theodora de Haendel à Glyndebourne en 1996, Sellars argue que ce compositeur d’opéras à succès s’est tourné vers l’oratorio pour imaginer un « théâtre de l’esprit »[15] que les conventions scéniques de l’époque ne permettaient pas encore de monter, mais que notre époque serait enfin capable d’imaginer et de réaliser – de la même façon qu’Adolphe Appia ambitionnait de créer un théâtre qui soit à la hauteur de celui contenu en puissance dans la musique de Wagner mais que celui-ci n’avait pas su inventer au plateau. Cette déclaration vaut pour tout le théâtre musical du metteur en scène. Quelle est cette dimension de l’esprit enfin devenue accessible ? De façon complémentaire, je citerai comment il décrit les opéras de Kaija Saariaho dont il a été co-créateur (L’Amour de loinAdriana MaterLa Passion de SimoneOnly The Sound Remains, dans une collaboration qui s’échelonne de 2000 à 2016) : ils semblent selon lui placer les personnages face à ce fond doré uni des icônes byzantines, ou le fond rouge des tapisseries de la Dame à la licorne chères à la compositrice, c’est-à-dire dans un espace mental et métaphysique qui les extrait à la reproduction du quotidien, pour nous les montrer dans leur dimension la plus essentielle. C’est la création de cet espace mental non-naturaliste, frontal, pictural et musical qui l’intéresse, et avec la musique la lumière en est le principal outil. Sous quelle forme ? Citons quelques exemples concrets qui révèlent la centralité de l’éclairage dans le dispositif même, au-delà de ses emplois symboliques.

Outre également le cyclorama qui traduit littéralement ce fond uni, et permet la stylisation par la couleur et les silhouettes, deux procédés anti-naturalistes par excellence se retrouvent fréquemment dans les créations de Sellars – encore une fois, par révolte contre la réduction du monde à son apparence superficielle et sa représentation conventionnelle : la contre-plongée (une lumière de rampe qui creuse les visages et projette des ombres sur le mur du lointain) et les aplats de couleur pure, qui par nature estompent les traits et la perception normale des objets. Ces effets placent les images expressives ainsi créées à la fois sous le signe de l’histoire de l’art, et sous celui d’une théâtralité anti-naturaliste exacerbée, puisqu’ils magnifient précisément ceux des outils théâtraux qui n’existent pas dans la nature ou dans d’autres types d’éclairage : respectivement, la rampe et les filtres colorés, ces derniers de plus en plus souvent remplacés par des projecteurs à LED. S’y ajoutent la lumière des écrans vidéo, qui reviennent régulièrement dans ses créations dans les années 90 notamment, et plus récemment les tubes fluorescents, qui sont au cœur des dispositifs élaborés pour lui par le plasticien et éclairagiste américain Ben Zamora, qui a remplacé James F. Ingalls sur quelques spectacles récents. Tous ces différents procédés s’offrent comme des instruments rythmiques, à la fois dans l’espace et dans le temps. 

Si ces éléments font partie de la grammaire développée par Sellars et Ingalls depuis le début des années 80, ils sont exposés de la façon la plus démonstrative pour la première fois dans le Saint-François d’Assise de Messiaen (en 1992 au Festival de Salzburg). Comme on sait, c’est une œuvre dont la partition elle-même appelle des ambiances colorées très précises, que le compositeur a systématisées en relation à sa musique sur la base de sa propre synesthésie. Or, c’est là aussi que se fait jour a contrario un fait important du travail sellarsien sur la lumière : l’absence de correspondance systématique et stricte entre les deux partitions, la musicale et la lumineuse. Je ne ferai pas de développement hasardeux sur la correspondance entre telles harmonies, tels modes, et telles couleurs : précisément, notre objet d’étude y résiste de façon consciente et volontaire. 

Car de la même manière que le théâtre musical s’est émancipé du chiffrage systématique, qui a longtemps sévi, des émotions et des mots dans un langage musical qui chercherait à lui coller par un encodage strict, le rapport de la lumière à la musique que nous retrouvons ici est celui d’un transfert de paradigme lui-même paradigmatique de la collaboration des médiums et des arts dans le théâtre musical : la lumière est un outil musical qui déploie sa propre partition en réponse à la musique sans chercher à en faire la traduction juxtalinéaire. Seule l’indépendance, l’absence de synchronicité stricte, permet l’écriture contrapuntique à l’échelle du spectacle. Dans chacune des réalisations dont il est ici question, la superposition des diagrammes – si on les réalisait – des deux partitions, musicale et lumineuse, indiquant selon l’axe du temps les variations d’intensité, « l’instrumentation » (ainsi que l’on dit aujourd’hui aussi en éclairage), etc., révélerait une tension entre des points et plages de superposition et des effets de décalage qui sont précisément l’apanage du contrepoint, dans un théâtre qui est musical non seulement dans sa forme mais aussi dans sa méthode. Le « réalisme musical » est bien à comprendre ici non seulement comme faisant appel à la musique, mais aussi à une logique musicale indépendante de la musique elle-même, de la même manière que ce théâtre convoque la lumière comme technique mais aussi comme symbolique et comme méthodologie. Ces transferts d’un champ à l’autre se font par analogie, c’est-à-dire à la faveur de métaphores nécessairement imparfaites, et donc de transformations qui restent à explorer dans leur complexité.

Développer une grammaire mais refuser la systémique, comme le fait le poète : c’est sans doute un axiome nécessaire de ce « théâtre par la poésie » fantasmé par Artaud, si l’on file, là encore, une métaphore, celle qui déplace la poésie en-dehors du strict domaine des mots. De la même manière que la musique se laisse structurer par la résolution d’un accord, la construction d’un climax ou le dépouillement jusqu’au silence, quand il est musicien et dramaturge l’éclairagiste met avant tout en scène le mouvement par lequel la lumière se fait. C’est cette dialectique du dévoilement qui réconcilie les esthétiques de la lucidité et de l’illumination, sans briser le mystère de leur imbrication : n’étant strictement ni décor, ni force diégétique, ni reflet des états mentaux et des situations, ni commentaire, et dans le même temps un peu tout cela à la fois, décollé de la stricte illustration, l’éclairage nous donne à voir quelque chose qui sourd et que la musique nous donne quant à elle à entendre, et tous deux nous font comprendre l’imbrication des moments dans la chaîne des causes, des parties dans le tout, mais aussi des ruptures entre le continu et le discret, du visible balloté dans l’océan de l’invisible, en posant un regard diachronique et critique sur ce qui nous est présenté comme des « événements », et dont la Gestaltpsychologie dit que nous l’appréhendons comme des formes.

Conclusion. La métaphore et sa méthode

Le rôle particulier que le théâtre de Peter Sellars propose à la lumière, comparable de tant de manières à celui qu’il donne à la musique et auquel il est comme nous l’avons vu intimement lié, ne nous offre pas uniquement sa singularité artistique, mais également un terrain de pensée plus vaste. Nous y trouvons, nous l’avons vu, des outils techniques provenant de médiums variés, et des symboles, outils de mise en relation matérielle d’intelligibles. Mais nous y observons surtout des continuités étonnantes entre technique et symbolique, et de médium à médium, le long de (court-)circuits métaphoriques, et qui nous mettent en demeure d’observer non un groupe de données fixes, mais un mouvement vivant, une constante porosité, une réalité qui ne fait pas que se dévoiler, mais qui se construit sous nos yeux. La manière dont le théâtre se saisit de la lumière ou de la musique n’est pas simplement l’adjonction de médiums à un art, de sous-ensembles à un ensemble, mais une écologie sensible et complexe de formes que nous chargeons de sens tandis que nous les manipulons. Ces métaphores vives, entre « analogues » mais surtout par synecdoque entre des échelles incommensurables telles que les visées du théâtre et les moyens qu’il se donne pour les réaliser, ouvrent des chemins, et doivent s’appréhender dans leur mouvement comme une véritable méthodologie (littéralement, une science des chemins au-delà). Le théâtre, parce qu’il relie les échelles et les médiums, a vocation à être le lieu où cette méthodologie peut s’observer, se fabriquer et se transmettre – tant nous avons à apprendre en lui à penser, et à découvrir que les paradigmes et les outils qui les servent, loin de suivre la génétique impliquée par la hiérarchie fonctionnelle qu’on leur donne, peuvent contribuer de façon récursive à leurs élaborations respectives, au contraire des modèles simplistes, dans un monde dont nos schémas ne nous permettent encore qu’imparfaitement d’appréhender la complexité.


[1]« … da ich meine Dramen gern als ersichtlich gewordene Thaten der Musik bezeichnet hätte. » Richard Wagner, Über die Benennung ‘Musikdrama’, in Musikalisches Wochenblatt, 8 novembre 1872.

[2]« In Anwendung der Form kann die Musik Resultate erzielen, die die Malerei nicht erreichen kann. » Wassily Kandinsky, Über das Geistige in der Kunst, Munich, Piper & co, 1912, p. 38. 

[3]Il est question ici d’un naturalisme délayé, celui qui est aussi la koinè cinématographique contemporaine, et qui ne rend pas compte de la singularité de ce qu’a été le naturalisme théâtral au XIXe siècle, quoique ce soit contre le réductionnisme de ce dernier que se sont soulevés le symbolisme et les avant-gardes.

[4]Antonin Artaud, Le Théâtre et son double [1938], in Œuvres, Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2004, p. 554. Relevons cette notion de vibration par laquelle Artaud lui-même met en relation musique et lumière, renvoyant autant à leur identité de nature physique (ondulatoire) qu’à la manière dont elles affectent par suite le spectateur, modalité de perception/réception qui pour Artaud fait paradigme pour tout son théâtre.

[5]Artaud, Le Théâtre et son double, p. 562.

[6]Artaud, Le Théâtre et son double, p. 565.

[7]Bertolt Brecht, Der Messingkauf [rédigé à partir de 1937], in Schriften zum Theater 5, Francfort, Suhrkamp Verlag, 1963, en particulier le chapitre « K-Typus und P-Typus », pp. 60-69, où est exposée l’image du planétarium.

[8]« Die Beleuchtung », in Brecht, Schriften zum Theater 5, p. 265. (Nous traduisons.) Le champ lexical allemand de la veille permet le glissement de l’éveil (Wachheit), provoqué matériellement par la puissance de la lumière, à l’état intellectuel de vigilance (Wachsamkeit) – assurant dans le langage le continuum de la métaphore filée.

[9]Voir notamment Ananda Coomaraswamy, « Imitation, Expression, and Participation » in Rama P. Coomaraswamy (éd.), The Essential Ananda K. Coomaraswamy, Bloomington, World Wisdom Inc., 2004, pp. 181-191, et Joseph Campbell, Myths of Light, Novato, New World Library, 2003. Il faut ici renvoyer aussi aux travaux de Claude Lévi-Strauss et de Philippe Descola, dont Peter Sellars est également lecteur.

[10]Sans compter, dans ce champ particulier, la versatilité des symbolismes, qui ne les neutralise pas pour autant : un même vert peut connoter/suggérer aussi bien la vie que la maladie, le printemps que la nuit, et cette ambivalence elle-même est productrice de sens.

[11]« Pour du verre il n’y a rien de plus que d’être absolument transparent. Il n’y a rien de plus pour un être humain que d’être néant. » Simone Weil, La Connaissance surnaturelle, Paris, Gallimard, 1950, p. 326. « L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet… » Simone Weil, Attente de Dieu, Paris, Fayard, 1966, p. 47.

[12]Aphorisme des Feuillets d’Hypnos, écrits au maquis, in René Char, Fureur et Mystère, Paris, Gallimard, coll. Poésie, 1962, p. 130.

[13]Artaud, Le Théâtre et son double, p. 552.

[14]Bertolt Brecht, Kleines Organon für das Theater, in Schriften zum Theater 2, Francfort, Suhrkamp Verlag, 1967, p. 38.

[15]Retranscription d’une interview télévisée du 15 juin 1996, consultée en ligne à l’adresse : http://gfhandel.org/recordings/reviews/theodorasellars.htm

BOGOLUCHIE by Djuro Zivkovic

A Staged Oratorio
Partial premiere at the Bergen Autunnale on October 27, 2018.
Full premiere at the Folkoperan in Stockholm, on January 29, 2024.

Libretto & Music by Djuro Zivkovic
Musical Direction: Christian Karlsen
Stage Direction: Aleksi Barrière
Stage & Costumes: Anke Laerenbergh

Lighting (Stockholm): Tomas Heyman

Cast in Bergen
Carina Vinke (alto solo), Jacob Kellermann (guitar solo), The Choir of the Monastery of Holy Archangels in Kovilj & BIT20 Ensemble.

Cast in Stockholm
Carina Vinke (alto solo), Jacob Kellermann (guitar solo), Viktoria Andersson (dancer), The Greek Byzantine Choir & BIT20 Ensemble.

Photo by Nadja Sjöström

Staging Note for the Bergen performance

BOGOLUCHIE takes its inspiration from the 58 Hymns by the 10th century Byzantine monk and mystic St. Symeon The New Theologian. Radical for his own time, the monk’s ideas and writings challenged his readers to embrace Christ as a personal and individual experience.

BOGOLUCHIE is the inner drama of a soul working her way from a state of war to a state of peace. Music is not the language in which this quest is told, but the medium in which it is realized. The Orthodox method of the ‘prayer of the heart’, which has equivalents in many other spiritual traditions, is a concrete procedure of focus and breathing, that through silence culminates in inner spiritual serenity and peace. In the poetry of St. Symeon The New Theologian it is made tangible as a love story of the self with God.

In times of division, wars and displacement, Djuro Zivkovic and the monks of the Kovilj Monastery offer a manifesto against the spirit of individualism and secession, in the form of a collective meditation and process of fine-tuning.

The work ends with the gradual abolishment of separations, and a wordless reinterpretation of fragments of The Book of Psalms – one of the cornerstones of all three monotheistic religions – in which a cry of solitude is transformed into singing.

Photo by Nadja Sjöström

Staging Note for the Stockholm performance

St. Symeon lived at the heart of the Byzantine Empire in a time of almost continuous warfare and repeated internal crisis. It was in exile that, in the last part of his life, he rebuilt the monastery of St. Marina, where he penned most of the Hymns of Divine Eros. The relation between inner and political chaos was not a metaphor to him: his spiritual quest to heal from a state of war was to have a concrete impact on the world.

Unlike approaches that place their entire hopes and trust in the world beyond, the tradition to which Symeon the New Theologian belongs believes in the role images can play in our world – that if Christ has appeared down here in the form of flesh, then the light of God must be felt in this life already. Icons and theatricality are then not deceitful illusions, but ways of accessing the invisible by way of the senses, that can be an integral part of spiritual contemplation.

Albeit Djuro Zivkovic’s score for Bogoluchie plays with images, gestures, and contrast between visible and invisible sound sources, it was composed as an acoustic liturgical theatre of the mind, devoid of stage directions. Our approach in creating this production has been to add a visual and dramatic layer with which it may interact and reveal itself, through not commentary or explanation, but visual associations.

The story we tell on stage against Djuro Zivkovic’s musicalization of St. Symeon’s Hymns of Divine Eros may be the narrative of a community facing the challenges of destruction, mourning, and rebuilding through the power of introspection and ritual; or perhaps the drama of three characters, a Guardian (singer), a Wounded Visitor (guitarist), and a Youth (dancer), whose trajectories briefly intersect.

Although based on the score, these images are not contained in it. Maybe they can act like the wall of icons that separates the audience from the holy of holies in Eastern churches: an obstacle that is also an opening and a bridge to the unknown beyond.

Photos by Nadja Sjöström

NOT A KNIGHT (marginalia)

Monologue written to be spoken inside the music of Kaija Saariaho’s concerto Graal Théâtre.
Premiered by Thomas Kellner (actor), Peter Herresthal (violin) and Clément Mao-Takacs (conductor) at Sentralen in Oslo on May 21st, 2018, with the Oslo Filharmonien.
Stage Direction and Video by Aleksi Barrrière, Stage Design by Étienne Exbrayat and Aleksi Barrière.

The mouth speaks:

I have great admiration for people who are able to organize a tree into a book
And number the forest

But I speak of a time when books and stringed instruments had one thing in common, they were made out of the carcasses of animals, their skin their guts

Such was the medium in which God was praised : )

Deserving of the most serious stories. However, the monks who copied them with utmost care also adorned the margins with colorful illuminations, jesters, tricksters, baboons, drolleries, that wouldn’t let the black letters stand still.

Broken images from a broken mirror
Unrelated to the story
Or maybe forcing us to ask what the story really is
?

The curved line of a question: a quest
A detour around the world on the way back home
A thousand-year-old caravan

All stories can be told in one sentence
But then where is the pleasure?

Three-times-a-knight comes to the castle of the wounded king
He is treated like a guest, offered dinner,
A procession presents a hollow dish
Only if the knight asks the question will the king be cured of his rotting wound:
What ails you?

/Entrance of the knight/

The drum, the sound parchment, keeps watch in the night
The silverpoint forest stands much taller than me or you
You see The armor of innocence sparkles darkly
Heavy with dreams of conquest 

[Adventure 1]

Bless— Lead and follow
Dance with that beast
Lead and follow
How hard is it to listen?

The forest is burning / Saffron storm / Weightless ashes fly

Learn the art of falling
Learn how to take a fall
Breathing is not a matter of experience
But it can be unlearned

You converse and
The castle cracks open like wood in the winter

Why can’t you act on what you see?
You want to ask the question but you dare not
This is not a quest at all

Let us resume

[Adventure 2]

“Scene of love interrupted by the clamor of battle”

The sheets are warm Metal against naked skin
Heavy seats Embroidered something Thirsty flowers in a vase
War is calling It is the hour of the drum

How well he falls!
How has life been treating you, are you learning how to rot?

How well he falls
He falls in love
He falls asleep
A dream of endless falling
A garden that is a labyrinth

Electric lights flashing in the branches
The sound of a party far away
In the darkness you recognize a familiar foreign face
And the dance is never too much on your limbs
And then you know the feeling of royalty

You wake up into another dream
We stare into each other
Who is whose Commentary?
Are you mine or am I yours?
We begin to understand who our enemy is in this war

And we wake up all over again
She with carmine smile gone
Sea of blood washing your head
This was not fall this was loss
That crack in the mirror / is you

Indigo water lilies
Winding around your legs in the pond where the castle stood
Shadows swimming in muddy waters

Juggler. Juggler walk the tightrope.

/Silence/

¡What a silence Listen!
It’s upon impact only that you know
Whether you have mastered the art of falling

I wonder As you go
Do you not wonder sometimes why you are there
Not because it’s meaningless but simply because you forgot?

I walk the world with very little wisdom
And like a swimmer without leaving a trace
Soft and fierce
Like someone’s scream in the palm of my hand
Like the cracking of black ice under my foot

Atmosphere piled up on us into hazy cobalt mountains
Heavy body surface pressure
Body useless if not taken apart to make an orchestra

Do you think
I cannot speak the language of birds too?
Do you think
I cannot make the thin air sing? 
Well you are right

Read me You can feel how words make my skin blush
They won’t carve my flesh away
This is no instrument yet
Look at this parchment peppered with eyes
Look at this drum that breathes and listens
Look at these strings Bowels still
How they read how they sound
Ink me

What ails you.

[Adventure 3]

What ails you?

We embark on a boat without sails
It takes a cathedral of cartilage to play an eardrum
Hollow Echo Echo!

The Dark Ages have ended so they say
Symphonies Printing press All meridians crossed
White rhinoceros White lead White dust on your hand
Mind the backwash brothers sisters as you drift
“Shipwreck of a colonial vessel in a tropical storm”

Ochre cloud on the black ocean for a useless war
Burnished nameless faces and shiny eyes watching

You belong to the same world of terror as me:
We tell the same stories about it

/Actor sings along with violin/

Take me to the silence
Talk me through the silence
Be my hollow and let me grow

We / relinquish / all / destination
Hundred ways and lives all lived at once

Behold the transformation of the knight into the thousandfold tree

/Transformation of the knight into the thousandfold tree/

Oh the precious two thousand nerve terminals in each square millimeter of your fingertips

Here comes the song of the beast with a hundred mouths

/Song of the beast with a hundred mouths/

What more? Whereto now?
You wish you could read from the morning stars

Your own shadow dancing among shadows:
The echo of what you were looking for
Hush
Bless
And ink the silence