AUX MARGES [avec HÖLDERLIN, SILONE, EISLER & GABILY]

Notes pour la création de La Chambre aux échos
La Guerre, Très Loin – théâtre musical

d’après
Friedrich Hölderlin, élégie « Pain et vin » (1800)
Hanns Eisler, cantates d’après les romans
Fontamara et Vino e Pane d’Ignazio Silone (1937)
Didier-Georges Gabily,
Enfonçures. Cinq rêves de théâtre en temps de guerre (Oratorio-Matériau) (1992)

Création le 17 novembre 2015 au Théâtre Adyar à Paris
avec Johan Viau (ténor), Laurence Cordier (comédienne)
et Secession Orchestra
Direction musicale : Clément Mao-Takacs
Mise en scène, scénographie & vidéo : Aleksi Barrière

Lumières : Étienne Exbrayat

S’il fallait un argument…

La nuit se fait, et nous sommes invités dans l’intimité d’un poète qui se mure dans le silence, « au dedans inapaisé d’une chambre sans description possible ». Les rêves de cet homme sont hantés par une musique (l’ombre d’un orchestre) qui doit se substituer à celle du monde. Notre guide pour comprendre cet exilé – qui il est, ou ce qu’il joue – est une jeune femme qui vient lui rendre visite.

De l’extérieur, elle apporte la vie (des fleurs) et des mots en bouquets. Elle essaie de donner un sens à l’impuissance de cet homme qui a voulu accueillir les dieux en lui, et qui, en livrant ses histoires, en viendra à chanter le chant de son engagement et de ses blessures. Un dialogue se poursuit entre parole et musique (et paroles musicales et musique de la langue), sans quatrième mur. « Un théâtre ET un désert », entre obscurité et aveuglement d’images venues du dehors.

Ensemble, ils tentent de répondre à la question de Hölderlin : « À quoi bon des poètes en ces temps de besoin ? » Peut-être la poésie du théâtre est-elle la plus à même de répondre, ne serait-ce que parce qu’elle nous réunit et nous apprend à mieux tendre l’oreille…

« Bientôt, nous serons chant »

Bien des choses il a depuis son aube
(Depuis que nous sommes palabre et que l’un l’autre nous nous écoutons)
Vécues, l’homme ; mais bientôt nous serons chant.

Friedrich Hölderlin, « Fête de paix », 1801

On dit qu’il y a des œuvres « qu’on ne présente pas » : celles de ce spectacle n’en font pas partie. Négligées par les forces mystérieuses qui décident de la postérité des productions artistiques, elles ne sont pas, chacune dans son domaine, entrées au répertoire. Leurs auteurs sont largement sous-représentés dans les salles de concert et de spectacle et dans les cursus éducatifs, et semblent faire la joie exclusive de petits cercles d’initiés et de passionnés. La chose n’est pas tout à fait indifférente – non pas que nous nous donnions, en tout cas prioritairement, une mission de « réhabilitation ». Mais quand il s’agit de parler depuis la marge de la Grande Histoire, et d’une certaine forme de contre-courant culturel (pour ne pas employer le mot trop connoté et pompeux de résistance), on peut difficilement rêver d’un endroit plus privilégié que celui où quatre marginaux magnifiques se rencontrent.

Leurs œuvres pourraient pourtant, comme la plupart des ouvrages de l’esprit, rester agglutinées à l’obscurité de leur contexte d’apparition. Quand on parle d’œuvres de guerre, on signifie implicitement que le sens et la portée de ces œuvres sont limités au contexte dans lequel elles ont été produites. Onles présente uniquement en tant que telles, on les réunit dans des concerts ou des anthologies sous ce label. Comme si leur force de témoignage dépassait leur ambition artistique,comme si elles devenaient de ce fait indissociables des événements qui les ont suscitées, et ne pouvaient plus être comprises que comme des objets historiques, des pièces de musée. Cet art-là serait donc encore plus « contextuel » que l’installation d’un plasticien contemporain, qui n’existe que dans le lieu où elle est exposée, et qui se dissout quand elle en est extraite. L’art de guerre comme art à l’état gazeux.

Il faut aller au-delà de ce présupposé (qui voudrait aussi nous faire croire que tout art n’est pas tributaire d’un contexte), et chercher l’espace-temps idéal pour aborder ces œuvres : le plateau, lieu de la la présence immédiate, sera seul capable de rendre ces œuvres à l’unique contexte qui vaille, celui du public vivant et du présent.

Hölderlin, Silone, Eisler, Gabily – dans l’ordre où ils s’enchâssent – méritent le titre de marginaux aussi en ce que leurs « arts de guerre » à eux, quoique réagissant aux grands déchaînements de violence de leurs temps respectifs, n’en sont pas directement partie prenante. Les romans de Silone et Enfonçures de Gabily ne décrivent pas ce qu’on appelle généralement la guerre. Ils ne nous invitent pas sur le champ de bataille. Ils ne convoquent sur la scène ni treillis ni mitraillettes. On ne confondra pas le plateau avec le « théâtre des opérations ». Parler de la guerre depuis « l’arrière » tendrait d’ailleurs justement à montrer que les combats ne sont jamais que la partie émergée d’un « état » beaucoup plus complexe, beaucoup plus totalisant, que l’on appelle la guerre.

La guerre échappe aux définitions, en particulier à notre époque où elle n’oppose souvent plus des entités nationales clairement définies, et où ses principales cibles sont des populations civiles. Les troupes au sol sont un aspect de plus en plus minuscule de ce qui se décline en « interventions » et en « opérations », et qui se dispense le plus souvent de « déclarations de guerre », et donc aussi d’armistices. La guerre est un climat, un état d’esprit. Lequel est revendiqué comme tel, au 20e siècle, par ceux qui occupent nos artistes des années 30, les fascistes et les nazis, qui mettent en avant une imagerie militaire, à base d’armes et d’uniformes, et bien sûr de parades et de chants.

Le constat d’une guerre devenue à son tour gazeuse ne doit pas pour autant nous faire oublier que celle dont parle Silone, avant la Seconde guerre mondiale qui n’a pas encore éclaté, est la guerre d’Éthiopie en 1935-1936, une de ces nombreuses guerres coloniales du 20e siècle, que la Première Guerre du Golfe qui transperce le texte de Gabily prolonge : une de ces guerres qui ont la triple mission de relancer l’économie, de revigorer le sentiment de fierté nationale à échelle internationale, et d’augmenter le prestige d’un leader charismatique. Peu après, l’Allemagne entre dans la même logique, en Rhénanie, en Autriche, dans les Sudètes. Le lien entre la propagande et le profit, entre le pouvoir et le pouvoir, est scellé par ce nouvel art de la guerre dont nous devons étudier l’histoire.

Que reste-t-il aujourd’hui de ces mots ? Nous sommes « en guerre » contre le terrorisme, contre le banditisme, contre la drogue, contre le tabac, contre l’obésité. Et parallèlement, nous avons augmenté le budget de l’armée, et la France est le pays où le nombre de policiers par habitant est le plus élevé – on désire actuellement mieux les armer. La guerre permanente, pour être une attitude, n’en a pas pour autant un sens moins concret, qui nourrit les paranoïas et les complotismes dans une effrayante escalade.

L’art porte la trace de tout cela. Les massacres et les génocides ont peu à peu érodé le vocabulaire guerrier qu’il s’appropriait volontiers, son lexique du combat, empanaché de porte-flambeaux et d’avant-gardes. Notre génération n’est pas moins combattive, sans doute, mais elle a compris que son espace se situe peut-être justement ailleurs. Que la propagande et la publicité – ces deux entités que Joseph Goebbels lui-même considérait comme des sœurs – sont précisément ce que l’art ne doit pas être. Aux marges, c’est-à-dire justement là où se produisent les rencontres, notamment celles entre les arts et entre ceux qui les portent et les représentent, nous pouvons imaginer de nouvelles formes de dialogues et d’harmonies, puisque les objectifs du théâtre et de la musique contemporains peuvent simplement se résumer à ces ambitions. Friedrich Hölderlin a annoncé la « catastrophe du sens » d’un monde désenchanté ; ses successeurs ont imaginé, en réponse, qu’il fallait se raconter des histoires comme les personnages de Silone, ou dresser de nouveaux plateaux imaginaires comme nous y invitent les paroles-didascalies de Gabily. La séduction vénéneuse qu’exerce l’épopée du djihad nous rappelle qu’il ne faut pas déserter le chantier des contes, laisser à n’importe qui la mission d’être pourvoyeurs de sens. Les événements douloureux de ces dernières semaines nous contraignent à prendre très au sérieux ce travail que l’on appelle un jeu, et ne nous laissent pas d’autre choix que d’aspirer à, nous aussi, devenir chant.

« Apostrophe à Didier »

Traduire Hölderlin

MADEMOISELLE ELSE

En voulant travailler scéniquement sur la nouvelle en « courant de conscience » d’Arthur Schnitzler (1924), nous nous sommes heurtés à une difficulté linguistique qui est en réalité toute la difficulté du projet de l’auteur : un homme sexagénaire essaie de se glisser dans la tête d’une jeune fille de dix-neuf ans, de voir le monde à travers ses yeux, et de la faire parler. Non seulement c’est impossible, mais on est aussi en droit de se demander si c’est souhaitable (l’auteur est d’ailleurs très conscient du problème et ce n’est pas une coïncidence que le nœud de l’intrigue soit la tentative d’un homme de son âge d’extorquer à la jeune fille en question la contemplation de son corps nu). C’est pourtant passionnant, à la condition de trouver la langue juste : celle qui signale son écart par rapport au scripteur, sans caricaturer le sujet que celui-ci essaie de cerner et comprendre ; celle donc qui s’emploie réellement à percevoir les mouvements générationnels et individuels de la langue non comme une dégradation mais comme une constante dialectique. Essayer faussement de « parler jeune », non, mais comprendre comment chaque génération dévoile le monde et la société en transformant pour elle-même la langue. Schnitzler est fin psychologue quand il fait en écrivain de la psychologie de la langue, et il ne le fait pas en réduisant le monde à l’affect, mais en reconstituant dans sa nouvelle toutes les tensions entre générations, entre hommes et femmes, entre la société viennoise de son époque et ses juifs et ses autres « autres », qui caractérisent le monde qu’il dépiaute sous nos yeux – qu’il fait dépiauter par une jeune fille de dix-neuf ans.


Extrait de Mademoiselle Else (Fräulein Else)

Dorsday. Bonsoir, mademoiselle Else.

Mon Dieu, ça y est. Je ne vais pas parler de Papa. Après dîner seulement. Ou alors je pars pour Vienne demain. Pourquoi je n’y ai pas pensé tout de suite ? Je me retourne et fais semblant de ne pas savoir qui est derrière moi.

Else. Ah, monsieur von Dorsday.

Dorsday. Vous comptez encore faire une promenade, mademoiselle Else ?

Else. Oh, pas une promenade, quelques pas avant le dîner simplement.

Dorsday. Il reste presque une heure d’ici là.

Else. Vraiment ?

Les montagnes sont bleues. Ce serait drôle qu’il me demande ma main, comme ça, de but en blanc.

Dorsday. Vous resterez encore longtemps à San Martino, mademoiselle Else ?

Pourquoi ce regard d’allumeuse ? Il a déjà un sourire entendu. Non mais vraiment, les hommes sont si bêtes…

Else. Cela dépendra en partie des projets de ma tante.

Dorsday. Et votre papa… ?

Else. Il est rentré. Depuis trois semaines déjà. Il n’a même pas pris huit jours de vacances cette année. Je crois que le procès Erbesheimer lui donne beaucoup de travail.

Dorsday. J’imagine bien. Mais votre Papa est sans doute le seul qui puisse tirer Erbesheimer d’affaire… C’est déjà un succès d’avoir obtenu un procès au civil.

Bien, bien. Je ne dois pas le lâcher.

Else. Ça me fait plaisir d’entendre que vous partagez ce pressentiment favorable.

Dorsday. Pressentiment ? Comment ça ?

Else. Que Papa gagnera le procès Erbesheimer. Vous savez, je crois beaucoup aux pressentiments et aux intuitions. Imaginez-vous, monsieur von Dorsday, que j’ai reçu aujourd’hui même une lettre de mes parents.

C’était un peu maladroit. Il prend un air étonné. Continue, sans déglutir. C’est un vieil ami de Papa. Vas-y. Vas-y. Maintenant ou jamais.

Else. Monsieur von Dorsday, vous venez de parler si gentiment de Papa que je serais bien ingrate de ne pas être franche avec vous.

Qu’est-ce que c’est que ces yeux de veau ? Merde, il se doute de quelque chose. Continue, continue.

Else. En fait, il est aussi question de vous dans cette lettre, monsieur von Dorsday. C’est une lettre de Maman, en fait.

Dorsday. Ah.

Else. Une bien triste lettre, à vrai dire. Vous connaissez la situation chez nous, monsieur von Dorsday.

Merde, j’ai des sanglots dans la voix. Vas-y, vas-y, tu ne peux plus revenir en arrière. Heureusement.

Dorsday. Allons, calmez-vous, mademoiselle Else. Tenez, il y a un banc. Puis-je vous offrir mon manteau ? Il fait un peu frais.

Il a dit ça gentiment. Mais ce n’est pas une raison pour me toucher le bras. 

Else. Merci, monsieur von Dorsday.

Bon, voilà que je suis assise sur le banc. Si seulement je pouvais ne pas continuer. Comme il me regarde ! Comment as-tu pu me demander ça, Papa ? Ce n’est pas bien de ta part.

Dorsday. Eh bien, mademoiselle Else ?

Son monocle pendouille. Il a l’air bête. Je dois lui répondre ? Oui, je dois. Mais vite, comme ça ce sera derrière moi. Qu’est-ce qui peut m’arriver ? C’est un ami de Papa.

Else. Mon Dieu, monsieur von Dorsday, vous êtes un vieil ami de la famille.

Ça je l’ai bien dit.

Else. Et cela ne vous étonnera sans doute pas, si je vous dis que Papa se trouve encore une fois dans une situation assez tragique.

J’entends ma voix, elle est bizarre. C’est bien moi qui parle ? Je dois avoir une autre tête que d’habitude.

Dorsday. Cela ne m’étonne pas outre mesure, en effet. Vous avez raison, mademoiselle – bien que je le regrette amèrement.

Pourquoi est-ce que je le fixe avec des yeux aussi suppliants ? Souris, souris. Ça va aller.

Dorsday. J’ai pour votre père une amitié si sincère… pour toute votre famille d’ailleurs.

Il ne doit pas me regarder comme ça, c’est obscène. Je vais lui parler différemment et ne pas sourire. Je dois être plus digne.

Else. Eh bien, monsieur von Dorsday, une occasion se présente de faire la preuve de votre amitié pour mon père.

Ouf, j’ai retrouvé ma vraie voix. Mais pourquoi est-ce qu’il presse ses genoux contre les miens, debout, là, devant moi ? Et je me laisse faire. Quelle importance ? Une fois qu’on est tombé si bas…

Else. Voici l’affaire. La somme dont il est question, le cinq, c’est-à-dire après-demain, à midi, elle doit, enfin il faut qu’elle soit entre ses mains, sinon… 

Dorsday. Vous voulez dire, Else, que sinon son arrestation serait inévitable ?

Pourquoi il dit ça avec autant de dureté ? Je ne réponds pas, je hoche de la tête.

Else. Oui.

J’ai quand même dit oui.

Dorsday. Hm, c’est terrible, ça, c’est vraiment… cet homme de talent, de génie… Et de quelle somme s’agit-il donc, mademoiselle Else ?

Mais oui, vas-y, presse tes genoux contre les miens, tu peux te le permettre.

Else. Trente mille florins en tout, monsieur von Dorsday, qui doivent être entre les mains de maître Fiala d’ici après-demain à midi. Voilà, Maman m’écrit que Papa a fait toutes les démarches possibles, mais comme je l’ai dit, nos parents auxquels ils ont pensé n’étaient pas à Vienne.

Pourquoi est-ce qu’il se tait ? Pitié, il ne va quand même pas refuser ?

Dorsday. Vous avez dit le cinq, mademoiselle Else ?

Dieu soit loué, il parle.

Else. Tout à fait, après-demain, monsieur von Dorsday, à midi. Il faudrait alors… je pense que par lettre ça n’arriverait pas…

Dorsday. Naturellement, mademoiselle Else, il nous faudrait télégraphier.

« Nous » ? C’est bon, ça, très bon.

Dorsday. Enfin, ce n’est qu’un détail, ça.

Il pose son pied sur le banc. C’est censé être élégant, ou quoi ?

Sa voix semble complètement différente, elle a cette vibration bizarre.

Pourquoi est-ce qu’il ne dit pas oui, qu’on en finisse ? Ou alors il considère que ça va de soi ? Ce regard ! Pourquoi il ne dit plus rien ? Ah, à cause des deux Hongroises qui passent. Au moins, maintenant, il s’est remis dans une position correcte, il n’a plus le pied sur le banc.

Dorsday. Vous êtes vraiment une fille touchante, ravissante, mademoiselle Else.

Cette vibration dans sa voix… Ça me répugne vraiment, quand la voix d’un homme se met à vibrer comme ça. Je n’aime pas ça chez Freddy non plus.

Dorsday. Une fille ravissante, à la vérité.

Pourquoi « à la vérité » ? C’est ringard. On ne dit ça qu’au théâtre. 

Je ne sais pas quoi dire d’autre. Cette situation est intolérable. Je suis assise là comme une pécheresse. Lui, il est debout devant moi à me trouer le front avec son monocle et à se taire. Je ne me laisserai pas traiter comme ça. Papa n’a qu’à se suicider. Je me suiciderai moi aussi. Vous l’aurez bien mérité, tous. Je me lève.

Dorsday. Restez, mademoiselle Else.

Il me dit de rester ? Pourquoi rester ? Il va donner l’argent. Oui. C’est sûr. Il est obligé. Mais je ne me rassois pas. Je reste debout, comme si c’était juste pour une demi-seconde. Je suis un peu plus grande que lui.

Dorsday. Vous n’avez pas attendu ma réponse, Else. J’ai déjà eu l’occasion – pardonnez-moi, Else, de l’évoquer dans ce contexte…

Pas besoin de dire Else tout le temps.

Dorsday. … d’aider votre Papa quand il était dans la gêne, et sans aucunement caresser l’espoir de jamais revoir mon argent… Je n’aurais donc aucune raison de refuser mon aide cette fois-ci non plus. A fortioriquand c’est une jeune fille comme vous, Else, qui vient personnellement m’en faire la demande…

Où est-ce qu’il veut en venir ? Sa voix ne « vibre » plus. Ou alors différemment ! Qu’est-ce que c’est que ce regard ? Attention à ce qu’il va dire !!

Dorsday. Eh bien, Else, c’est d’accord – il aura les trente mille florins après-demain à midi… à une condition.

Qu’il s’arrête là, qu’il s’arrête là ! Jamais personne ne m’a regardée comme ça. J’ai peur de comprendre. Ça ne se passera pas comme ça !

Dorsday. Est-ce que je me serais cru capable, il y a une heure, de poser des conditions dans une situation pareille ? Et pourtant, c’est ce que je suis en train de faire. Oui, Else, je ne suis qu’un homme, et ce n’est pas de ma faute si vous êtes si belle.

Qu’est-ce qu’il veut ? Qu’est-ce qu’il veut…?

Dorsday. Peut-être que je vous aurais, aujourd’hui ou demain, demandé ce que je m’apprête à vous demander, même si vous ne m’aviez pas sollicité pour ces trente mille florins.

Qu’est-ce que c’est ? Il m’attrape la main ? Qu’est-ce qui lui prend ?

Dorsday. Ne le savez-vous pas depuis longtemps, Else ?

Qu’il lâche ma main ! Ça y est, Dieu merci, il la lâche. Pas si près, pas si près.

Dorsday. Vous ne seriez pas femme, Else, si vous ne l’aviez pas remarqué. Ti voglio.

Il aurait aussi bien pu le dire en allemand, le Herr Vicomte.

Dorsday. Dois-je en dire davantage ?

Else. Vous n’en avez que trop dit, monsieur Dorsday.

Et je reste plantée là. Pourquoi ? Je m’en vais, je m’en vais sans le saluer.

Dorsday. Else ! Else !

Le revoilà près de moi.

Dorsday. Pardonnez-moi, Else. J’ai voulu faire une plaisanterie, mauvaise, j’en conviens. Je n’en exigerai pas autant de vous que vous pouvez le craindre, malheureusement, de sorte que vous serez peut-être agréablement surprise du peu que je vous demande. S’il vous plaît, restez là, Else.

Et je reste. Pourquoi ? On est là, debout, face à face. Est-ce que j’aurais simplement dû le gifler ? 

Qu’est-ce qu’il va me demander ? Un baiser peut-être ? Ça, c’est négociable. 

Dorsday. Si vous veniez un jour à avoir besoin de beaucoup d’argent, Else – bien que je ne sois pas un homme riche – nous verrons. Mais pour cette fois, tout ce que je veux, Else, c’est… vous voir.

Il a perdu la tête ? Il me voit, là… Ah, il veut dire, dans ce sens-là ! Pourquoi est-ce que je ne le gifle pas, ce sale con ? Est-ce que je suis devenue toute rouge ou toute pâle ? Tu veux me voir nue ? Tu n’es pas le seul. Pourquoi je ne le gifle pas ? Son visage est énorme. Pas si près, sale con. 

Dorsday. Vous me regardez comme si j’avais perdu la tête. C’est peut-être un peu le cas, car il émane de vous un sortilège, que vous ne soupçonnez sans doute pas. Au fond de vous, vous devez sentir, Else, que ma requête n’a rien d’une insulte. Oui, je dis « requête », alors que cela ressemble désespérément à du chantage. Mais je ne suis qu’un homme qui a appris de la vie – qui a appris notamment que tout a un prix dans ce monde, et que celui qui fait cadeau de son argent quand il peut obtenir quelque chose en échange est un crétin fini. Et justement – ce que je veux m’acheter cette fois, Else, tout en étant si précieux, vous ne serez pas plus pauvre pour l’avoir vendu. Et que cela restera un secret entre vous et moi, je vous le jure, Else, sur… sur tous vos charmes qui feraient mon bonheur si vous consentiez à me les dévoiler.

Où est-ce qu’il a appris à parler comme ça ? On dirait un livre.

Dorsday. Et je vous jure aussi que je… n’userai pas de la situation autrement que selon les termes prévus par notre contrat. Je n’exige rien d’autre de vous que de pouvoir contempler votre beauté pendant un quart d’heure.

Il me parle comme à une esclave. Je vais lui cracher au visage.

Dorsday. Vous n’avez pas besoin de me répondre tout de suite, Else. Réfléchissez-y. Vous voudrez bien me faire part de votre décision après le dîner.

Pourquoi est-ce qu’il dit « faire part » ? Quelle expression débile, « faire part ».

Dorsday. Réfléchissez tranquillement. Vous sentirez peut-être que ce n’est pas un simple marché que je vous propose.

Qu’est-ce que ça peut être d’autre, sale con vibrant ?

Dorsday. Vous soupçonnerez éventuellement que l’homme qui vous parle est assez solitaire et pas particulièrement heureux, et qu’il mérite peut-être un peu d’indulgence.

Sale con affecté. Il parle comme un mauvais comédien. Qu’est-ce qu’il fait avec ma main ? Mon bras est complètement mou. Il porte ma main à ses lèvres. Des lèvres chaudes. Beurk ! Ma main est froide. Tu as fini d’embrasser, sale con ?

Dorsday. Eh bien, au revoir, Else.

Je ne réponds pas. Je reste plantée là, immobile. Il me regarde dans les yeux. Mon visage est impénétrable. Il ne sait rien. Il ne sait pas si je viendrai ou non. Je suis à moitié morte. Il s’en va. Un peu voûté. Sale con ! Il sent mon regard sur sa nuque.

BUILDING A “TRUE FIRE” with Kaija Saariaho

TRUE FIRE for baritone and orchestra
Music by Kaija Saariaho (2014)
Dramaturgy by Aleksi Barrière
Texts by Ralph Waldo Emerson, Mahmoud Darwish, Seamus Heaney (adapted from Marin Sorescu) and the Tewa people

Published by Chester Music Ltd.

Premiered on May 14, 2015, by Gerald Finley and the LA Philharmonic conducted by Gustavo Dudamel.

Kaija Saariaho had wanted to write a male counterpart to Château de l’âme (1996), her song cycle for solo soprano, eight female voices and orchestra. In 2014 came the possibility to write a cycle for the deep baritone voice of Gerard Finley, which she saw as an opportunity to explore a certain vocal color, associated with the physical reality of the male body and a full range of cultural gender archetypes. She was at the time working on her opera Only the Sound Remains, which as an adaptation of two Noh plays is centered on male soloists, and can be understood at its core as a deconstruction of destructive masculinity: the two stories feature respectively a warrior who suffered a violent death in battle and whose soul finds peace by reconnecting with his sensual love for music, and a fisherman who grows out of his brutish desire to dominate nature by worshipping it with a dance.

In a reversal of perspective from the bulk of Western musical tradition, to Kaija the male self was something alien and mysterious that she needed to approach and examine from the outside, but also challenge in its purported opposition to the female experience. Namely, would all the ‘female traits’ explored by Kaija in previous works and by extension or essentialization often attributed to Kaija herself and her music – nature, shadows, oceanic fluidity, reconnection to the realms of emotions and dreams, mystical forms of knowledge – be absent from a male perspective? Traditional binaries of the masculine and the feminine had to be questioned, including in the most material associations pertaining to the social tasks.

Knowing that she wanted to work in an exploratory manner with a collage of texts as in Château de l’âme, Kaija asked me to work on the new piece as a dramaturge, with the assumption that I could offer texts that she wouldn’t know and that would resonate with my own ‘male voice’. The prompt was rather broad and there was a lot of back and forth. The first suggestion I made was creating a cycle around the Israeli-Palestinian recipes recently collected by Yotam Ottolenghi in his book Jerusalem (2012). This concept was soon dismissed because of its limited expressive range, but the idea of fragmented realities (the text collage) bound by a broader unity (the music), as well as the element of bringing the lyrical subject into unusual places, felt like directions that needed to be pursued.

From a recent trip to the US, Kaija had brought back the collected writings of Ralph Waldo Emerson (1803-1882), and we discussed them a lot. Emerson’s relationship to the Vedantic corpus made him a natural link to Château de l’âme, which drew directly from that same source. However Emerson is his own brand of mysticism, blending an eclectic relationship to ancient traditions and to nature, with a modern, scientific vocabulary. His essays are an invitation to a global cosmology that has multiple possible entry points in different cultures, different ways of inhabiting the world and interacting with the forces of nature. Emerson became quite naturally the overarching voice of the piece, under the guise of three exalted yet speculative ‘propositions’ that frame the other texts and give the work its title.

This allowed for us to expand the idea I was then developing – which had drifted from Levantine cuisine to an intertwining of Israeli and Palestinian poets – to address a broader spectrum of fragmented realities, that could be firmly held together by Emerson’s mystical Over-Soul. The embodied homeland of Mahmoud Darwish, whose text also expands on the opposition between Narcissus and Echo that had been at the heart of my previous choir libretto for Kaija (Écho !, 2007), could itself echo in and be expanded to multiple geographical and cultural contexts. I suggested poems by Seamus Heaney, whom I had been reading a lot in the wake of his passing in 2013. Juxtaposed by translation into the unifying English language, Darwish’s “The last train has stopped” and Heaney’s “The First Words” (adapted from a poem by Marin Sorescu) seemed to belong to the same contemporaneous reality, with its trains and newspapers, and discouragement with political oppression, and to be simultaneously connected and separated by a similar kind of solitude, amid an oddly deserted world. Every solo song cycle has to find its own impetus to the situational reality of a singer singing alone, and it ought not necessarily be by resorting to Romantic archetypes of heartbroken, cursed loners: maybe a new solution could be found for our century in the collaging of isolated voices, amid a world that in these texts feels eerily unpopulated.

The missing piece was found as we researched Native American oral art. Kaija and I had a shared interest in the cultures of the Pueblo people sparked by the time we had spent together in the American Southwest (which later took a more comprehensive form in the Hopi section of our madrigal Reconnaissance, a work that revolves generally around the notions of koyaanisqatsi and collapse of worlds). The old English-language collection Songs of the Tewa happened to contain a beautiful, repetitive lullaby that immediately attracted Kaija, and we realized that there was no reason to assign such material to a female voice. This playful “Cloud-Flower Lullaby” found its designated place as the cycle’s centerpiece, in a moment both elemental and tender, and the only moment when the lyrical subject of the piece is addressing someone present: his child. When I later remembered that the same text had previously been set by John Adams in his opera Doctor Atomic (2005), I wondered if that might inspire unwelcome comparisons, but for musical and dramaturgical reasons these two settings proved to be radically different.

A few combinations were explored before the collage found its final form, one that would allow the same ‘true fire’ to be glimpsed throughout the insulated realities of a Palestinian man, a Northern Irish Catholic (channeling a Romanian poet under Ceaușescu), and a Tewa parent in a reservation. Articulated within one voice and one language, without any attempt at musical local color that would exotify them, these realities become one without losing their singularity. True Fire was thus also a laboratory for the multilingual dramaturgies I later developed for Kaija (Innocence, Reconnaissance) and other composers (e.g. Juha T. Koskinen and Diana Syrse), that aimed at giving collage and the multiplicity of voices a linguistic reality that allowed for a finer negotiation of the tension between individuality and polyphony, with the tools of poetry understood as montage.

And yet there is no definite answer to the matter we had set out to explore through this choice of texts: what we could learn about the male voice, not as an essentialization but as a transcultural phenomenon, here cast in unusual parts, where the lyrical subject offers himself as a ‘receptor’, a photometer, rather than as a heroic active character or an ego flooding the listeners with his feelings and desires. As a tool of exploration of the male self, True Fire still holds many mysteries that need to be challenged in performance. I myself see it as a valuable learning curve as to navigating the world as a man: a lesson in listening to all the voices that can only be heard in your own silence.

Still from the YLE documentary Notes on Saariaho, 2016

Full sources of the collaged texts:
Ralph Waldo Emerson, fragments from Spiritual Laws (in Essays, 1841)
Seamus Heaney, “The First Words”, from the Romanian of Marin Sorescu, in The Spirit Level, Faber & Faber, 1996
“The Cloud-Flower Lullaby”, in Songs of the Tewa (collected and translated by Herbert Joseph Spinden, 1933)
Mahmoud Darwish, “The Last Train”, in Fewer Roses, 1986 (translated by Munir Akash and Carolyn Forché)

LE PIANO DE DEBUSSY : UN LABORATOIRE D’AVENIRS

Note de programme pour le concert de Secession Orchestra Portrait de l’artiste en jeune homme, conçu et dirigé par Clément Mao – Takacs, en novembre 2014.

« Le goût pour l’art s’apprend. Je l’appris. Cela fit partie de la rééducation quasi complète de moi-même qu’il me fallut accomplir pour entrer dans un autre monde, une autre classe sociale – et pour mettre à distance celle d’où je venais. »

Didier Eribon, Retour à Reims (2009)

Les programmes de Secession Orchestra font souvent la part belle à la confrontation des compositeurs, à ces voyages entre styles, pays et époques qui érigent l’interprétation musicale en art de la pollinisation. Nous avons découvert que la musique se refuse à toutes les cartographies simplistes, qu’elle dédaigne les frontières et les identités nationales – même lorsqu’elle les revendique en apparence – et que les mouvements d’influence ne sont jamais à sens unique. Dans ce vaste programme, le concert de ce soir se distingue par sa concentration : nous explorerons exclusivement la première partie de l’œuvre de Claude Debussy.

Le jeune Debussy n’est pas le plus connu du grand public, ni a fortiori le jeune Debussy qui s’exprime dans les œuvres de ce concert : en effet, ces pièces, qui sont toutes écrites pour le piano, sont pour la première fois présentées ensemble dans l’orchestration qu’en propose Clément Mao-Takacs, selon ce procédé qui lui est coutumier d’offrir une écoute renouvelée (pour ne pas dire une nouvelle première écoute), augmentée par les possibilités du déploiement orchestral, d’œuvres qui ne sont jamais par ailleurs entendues hors des circuits de la musique de chambre.

Car ce qui nous est donné à entendre n’est pas le répertoire habituel d’un orchestre, dont les musiciens découvriront cette musique presque en même temps que nous, puisqu’ils n’ont jamais jusqu’ici eu l’occasion de la jouer sur leurs instruments, pour lesquels elle n’a pas été écrite. Cette expérimentation est dans le ton : car les pièces pour piano que propose le jeune Debussy ne sont pas, non plus, des pièces de répertoire, de chatoyantes et virtuoses œuvres de concert. Elles sont, plus que nées sous la plume de Debussy, nées entre ses mains, au contact répété, brouillon et obstiné du clavier qui était « son » instrument de travail, et retranscrites au cours de cette recherche comme les observations d’un scientifique.

Beaucoup de compositeurs – encore aujourd’hui – « écrivent au piano », se servent de cet instrument maniable et compact pour développer les idées musicales qu’ils retranscriront ensuite ailleurs. Mais ce processus prend une importance particulière pour le jeune Debussy qui se cherche encore dans les années 1880 et 1890. Il n’est pas le jeune compositeur typique de son siècle : il n’est pas un Liszt, enfant prodige devenu virtuose des grands chemins, il n’est pas un Ambroise Thomas, infusé dès la petite enfance dans la musique classique, et devenu avec le plus grand naturel compositeur d’opéras à succès, finissant sa carrière à la tête du Conservatoire – il n’est pas de la même pâte que les Saint-Saëns, les Fauré, les Chabrier, les Massenet, fils de fonctionnaires, d’instituteurs, d’avocats, d’industriels, tous élevés dans l’amour des arts, et qui ont eu l’opportunité d’entrer jeunes au Conservatoire, de fréquenter les meilleurs lycées, et de se constituer au plus tôt un carnet d’adresses qui leur permettra de faire carrière. Debussy est né de parents commerçants précaires qui ne peuvent pas l’envoyer à l’école et qui le destinent à « la belle carrière de marin » (sic), et il faut, comme il le dira plus tard, les « hasards de l’existence » – une tante mélomane, un parrain collectionneur d’art – pour révéler ses prédispositions et lui faire rencontrer des professeurs de musique.

Quand Debussy, donc, s’assied au piano, ce n’est pas avec l’esprit léger du dilettante, mais avec la rageuse assiduité de celui qui ne compte que sur un talent qui lui a été concédé, et beaucoup de travail, pour vaincre un puissant déterminisme de classe, auquel il faudra opposer les démentis des diplômes et des prix qui lui permettront de montrer patte blanche. Dans le climat de la bohême montmartroise, il affiche sa distance avec les chansonniers et les artistes de cabaret avec lesquels la bourgeoisie aime s’acoquiner, et choisit le théâtre métaphysique de Wagner et de Maeterlinck, la poésie hermétique de Mallarmé et de son cénacle, les rêveries érudites et hellénistiques de Pierre Louÿs, le goût pour l’art japonais qui est à la mode chez les gens sophistiqués – plus tard, il partira à la recherche d’un génie musical français perdu, celui de Couperin et de Rameau : il se voudra plus français et plus classique que les héritiers naturels de la culture française classique, « plus royaliste que le roi », comme le sont souvent les transfuges de classe. En 1892, il renonce à son prénom composé Achille-Claude, reçu de son père Manuel-Achille, pour signer simplement Claude Debussy : sa nouvelle identité est alors définitivement actée.

Mais entendons bien que le piano n’est pas seulement pour Debussy le symbole d’une ascension sociale, il en est concrètement l’instrument et le lieu : le piano est son gagne-pain, sur lequel il donne des leçons, compose des pièces éducatives, des exercices, ses premières commandes. Le clavier est un plan de travail désordonné sur lequel toute son activité musicale, de la plus alimentaire à la plus personnelle, est mise en fabrication, successivement, parallèlement, et en même temps. En raison de cette relation à l’instrument, et de son besoin d’absorber sa « nouvelle culture » qui double le besoin naturel chez le jeune artiste d’admirer, de reproduire, d’imiter et de détourner, Debussy absorbe et remâche tout ce qui lui passe à portée d’oreille. Ses voyages avec la famille de la riche mécène Nadejda von Meck, auprès de qui il officie comme professeur de piano, l’emmènent en Italie et en Russie, et l’on peut s’amuser à en retrouver les traces dans les Arabesques et dans la Ballade (initialement titrée Ballade slave)…

Ce concert est donc une invitation à visiter ce piano-établi, ce piano-laboratoire du jeune Debussy. Les orchestrations de Clément Mao-Takacs feront voler en éclats ce qui pouvait encore nous faire croire que ces pièces peuvent se prêter à un respectable « récital de piano » : le laboratoire s’ouvrira à nous dans toute sa loufoquerie, et nous serons libres de voir dans le basson, la trompette et le violoncelle l’éprouvette, l’entonnoir et l’erlenmeyer qui, entre autres, distilleront des substances plus ou moins inconnues ou reconnaissables sur la paillasse du compositeur, assisté ce soir d’un chef/laborantin. Nous reconstituerons, dans l’ordre chronologique, les expérimentations du jeune Debussy dans sa fabrique à sons – qui n’a rien d’une « boîte à musique » mécanique, chassons cette métaphore édulcorée prisée des programmateurs et pédagogues pressés –, et aurons ainsi le plaisir d’assister à l’élaboration progressive de certaines de ses formules, jusqu’à des pièces de sa première maturité qui portent distinctement sa griffe, résultat de ce processus par lequel il se sera progressivement fabriqué : à l’issue de ces tentatives, mélanges et décantations, une écriture vraiment révolutionnaire naît qui bouleversera la musique de son temps. Ce langage nouveau fait de sons raréfiées et raffinées, d’harmonies nouvelles et minutieusement pesées, il n’est pas indifférent qu’il se soit développé dans les gros bouillons et les fumées de pastiches, d’exercices et d’improvisations sur le piano de ce jeune homme ambitieux en quête d’identité. Mais au-delà de la biographie ou de la génétique d’un style, le plus émouvant est d’avoir l’occasion, en étant invités dans ce laboratoire, de voir entre les mains de ce jeune chimiste, parfois un peu confus, un peu maladroit, naître des précipités d’avenirs, qui sont les nôtres.

Archive des notes de programme pour Secession Orchestra.

TOUT DOIT DISPARAÎTRE [motet]

Partition de théâtre, pour un long déshabillage bavard. (Extraits.)


1. REQUIEM

(Pendant que le public s’installe, le Musicien et le Régisseur se préparent, s’accordent, font des essais. Subrepticement, le Musicien glisse de ses échauffements à un véritable premier numéro, badin et funèbre. Selon la réaction du public, l’ambiance sera plus proche du concert estival à la terrasse d’un bar, ou d’un enterrement. Quoi qu’il en soit, le Régisseur fait progressivement le noir.

XX et XY entrent. Fin de la musique, ou pas. XX porte un manteau d’hiver bleu-sale, un bonnet gris pigeon. XY porte un long manteau noir pâle, et un chapeau de type fédora. Bien qu’arrivant par la même porte, l’un après l’autre, ils suivent sans communiquer des trajectoires indépendantes, et gagnent calmement leurs plateformes respectives, éclairées par une lumière neutre un peu froide.)

XY (affairé, liturgique)
Dépêchons-nous : les morts vont vite

XX (répétant)
Les morts vont vite

XY
C’est nous qui les retenons

XX (voix blanche)
Par le timbre triste de nos voix

XY (pour nous)
C’est ici le cimetière ?

XX (se désignant)
C’est ici la porte par où passent les morts

XY (prêche, pour nous)
Attention il ne s’agit pas
de mourir vite
Ce n’est pas dans ce sens-là
que les morts vont vite

XX (pour nous, antiphonique)
Il ne s’agit pas
de mourir vite

XY
Mais une fois qu’on est mort
on fonce

XX
On fonce on accélère
avec l’aide des vivants
jusqu’à l’oubli

(Ils arrivent à leurs plateformes respectives.)

XY
Qu’ils reposent en paix
La lumière éternelle
c’est la moindre des choses
Et puis un jour on reparlera
de tout ça
Tous nos péchés
et puis nos vertus
On comptera les jetons
accumulés
Mais quand ils s’en vont
il faut être content pour eux
Pour qu’ils ne perdent pas
la vitesse dont la vie les a chargés
(Excusez-moi où avais-je la tête
je retire mon chapeau tout de même)

(Il retire son chapeau qu’il tient entre ses mains. XX l’imite. XY baisse les yeux. Tous deux resteront ainsi la plus grande partie de ce numéro.)

XX
Une minute de silence et c’est tout ?
Après on peut revenir aux vivants ?

XY
Peu importent les vivants
Ils sont minoritaires

XX
Tu crois aux fantômes ?

XY
Non
Et à la séparation de l’âme
et du corps non plus

XX
Mais on ne prie pas pour ?

XY
Une postérité ?
Une seconde vie ?
Tu crois à une seconde vie ?

XX
Oui et à une troisième
à une quatrième aussi
à une cinquième pourquoi pas
Mais à condition
qu’un jour ou l’autre ça s’arrête

XY
Quand ?

XX
Quand personne ne veut plus de toi

XY
Et alors
qu’est-ce qui se passe ?

XX
On brise on brûle on enterre
Peu importe
C’est culturel

XY
Et après ?

XX
Je peux raconter une histoire
de fantôme ?

XY
Seulement si c’est métaphorique

XX (sans émotion apparente)
C’est l’histoire de Lénore
Son amour est mort à la guerre
mais une nuit il frappe au carreau
« Monte à cheval ! »
Ou alors peut-être que c’est
une Vespa
Ils filent à toute allure dans la nuit
Leur nuit de noces
Et lui il répète
« Les morts vont vite ! »
Le vent fait bourdonner les oreilles
« Les morts vont vite ! »
Lénore ferme les yeux
et ne veut pas comprendre
la logique de ce cauchemar
« Laisse les morts en paix »
Ils vont à toute allure
« Les morts vont vite ! »
et Lénore ne veut pas comprendre
Au petit matin ils arrivent
Le lit nuptial c’est un cercueil

XY
« Laisse les morts en paix »
Tu passes ta vie
à t’enterrer toi-même

XX
Toi tu t’immoles bien

XY (sur un ton cunéiforme)
Par ma vie je m’immole
Pense au héros Gilgamesh
parti conquérir l’immortalité
La femme derrière le voile lui dit
« Pourquoi chercher l’immortalité
si tu ne sais pas vivre Gilgamesh
Mange à ta faim plutôt
puisque tu le peux
Danse et joue de la musique
avec tes amis
Célèbre les plaisirs chaque jour
qui t’est donné
Puisque tu as un corps
qui est un tambour à plaisirs
Porte de beaux vêtements propres
Nage dans la mer chaude
et fais couler des bains moussants
Joue avec tes enfants
Aime et soigne ta femme
Tu n’as droit qu’à cela
et c’est déjà beaucoup
Alors ne va pas
te prendre pour un dieu
et naviguer sur les eaux sombres »

XX
Et pourtant

XY
Et pourtant
nous ne voulons pas
lâcher nos morts
notre vie éternelle
Nous voulons naviguer
sur les eaux sombres
Gilgamesh ne pouvait plus vivre
dans sa crainte de la mort
Tu ne veux pas soulever
le voile avec moi ?

XX
Nous ne sommes pas là
pour soulever les voiles
mais pour les faire danser

XY
Une exception
ce soir
Tu sais que ces mots
veulent dire la même chose
Dévoilement
Révélation
Apocalypse

XX
D’accord mais sans pleureuse

XY (sur le ton de la promesse)
Sans complainte
du masque à la bouche tordue

XX
Sans prière ?

XY
Peut-être
Sans mascarade

XX
Donc pas de prêtre ?
Pas de rôles dans ce rituel ?

XY
Et pas de prêtresse
Pas de sibylle
Il faut être fauteur de trouble
par excès de clarté

XX
Alors va à l’essentiel
Gilgamesh
Dénude-toi si tu l’oses

XY
C’est le plus difficile
Tu me suis Lénore ?

XX
Je vais essayer
Couche par couche

XY
C’est ce que l’on appelle
un sacrifice ?

XX
Concentre-toi
Les morts vont vite !


9. VANITÉS

(XX et XY sont désormais en sous-vêtements, debout, et si Vermeer n’a jamais peint de nu c’est qu’il n’a pas vu ceux deux-là ainsi.)

XX
Je crois que bientôt il ne nous restera plus grand-chose.

XY
Bientôt nous pourrons vraiment danser. Tu seras toi et je serai moi.

XX
Tu crois ? Peut-être que nous sommes en train de commettre une erreur monumentale.

J’ôte mes vêtements, je me dévoile métaphoriquement, soit. Je me révèle telle que je suis sous les oripeaux légués par la société, et ainsi de suite. Mais ce n’est pas vrai. Ces vêtements font autant partie de moi que ma peau. Ils disent d’où je viens. Je les ai achetés dans des magasins spécifiques, choisis sous certaines influences, et aussi en fonction du lieu où j’habite. Je les ai payés avec un argent accumulé grâce à différentes activités dont j’aime à penser qu’elles me définissent. Les choix de la coupe, de la couleur ne sont pas aléatoires, ils reflètent mes goûts – éventuellement, préciseront certains, telle recherche de discrétion ou au contraire d’exubérance, qui diront quelque chose de ma personnalité, en même temps qu’ils seront influencés par les canons de beauté en vigueur dans ma culture et ma classe sociale, auxquels j’aurai plus ou moins essayé de me conformer ou de m’opposer. Je me demande parfois comment je serais sans toutes ces pelures du monde sur mon corps, par exemple, prenons le cas le plus classique, sur une île déserte. Il paraît qu’alors je serais vraiment moi-même, que je laverais les quelques vêtements que je me serais fabriqués à la main et que je chasserais ma propre nourriture. Encore une pensée de colon. Cela fait partie de moi, d’être le produit d’une société, et plus spécifiquement d’un milieu, où le linge est lavé à la machine – et où l’on ne sait pas comment cette machine fonctionne ni comment faire son travail à sa place. La machine à laver (on dit aussi lave-linge, pour réduire cette présence à sa fonction et ne pas trop s’en encombrer) est un objet qui fait partie de mon environnement familier, de mes souvenirs d’enfance, et qui rythme aussi ma vie aujourd’hui. Et parce qu’elle appartient à l’identité de milliers d’autres personnes, je suis liée à elles, je partage une partie de mon identité avec elles, et je trouve ça plutôt important.

L’autre jour, je me suis justement déshabillée parce que j’étais rentrée chez moi trempée par une pluie boueuse, et j’ai mis tous mes vêtements « à la machine », comme on dit. J’étais comme je suis (XX se désigne), j’ai dosé la poudre, j’ai programmé un lavage à quarante degrés et je suis restée un moment devant la machine pour m’assurer que le programme commençait bien – je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours un peu peur que ce ne soit pas le cas, que ça rate. Mais non, bien sûr, sans coup férir, sans la moindre hésitation, la machine s’est « mise en route ». Elle a rempli la cuve d’eau, exactement la quantité qu’elle savait nécessaire, pas comme moi quand je dosais la poudre, en me demandant si c’était assez, en essayant de me souvenir de ce que j’avais mis la dernière fois, et puis en rajoutant au final, au cas où, alors que mon linge n’était pas si sale que ça. Et puis une fois que l’eau était là, le tambour s’est mis à tourner tranquillement, quelques tours pour bien mélanger l’eau et le produit, et assurer que le tissu était bien imbibé. Mes yeux étaient rivés sur le hublot, je n’arrivais pas à passer à autre chose. J’étais là, en sous-vêtements, j’avais un peu froid parce que j’étais assise sur le carrelage de la salle de bains, et la machine lavait mes vêtements, ces vêtements qui sont ma peau sociale, et elle les lavait particulièrement bien. Les mouvements fermes du tambour étaient simples et élégants, rassurants, un peu excitants même, ils semblaient être ceux de quelqu’un qui sait ce qu’il fait et le fait bien. Sans doute, la technologie de la machine est assez simple, de même les algorithmes qui constituent le programme que j’avais sélectionné, mais l’illusion de la vie était parfaite. On oublie trop souvent que nous avons déjà des robots chez nous. Peut-être que ce n’est déjà plus l’illusion de la vie, mais la vie elle-même, de la même manière que le faucon qui fond sur sa proie ou le serpent qui la gobe, ou les sucs et les acides qui rongent ce que nous livrons à notre estomac, sont les plus pures images de la vie, dans sa violence et sa simplicité, dans ce qu’elle a de plus mécanique. La culture de la vie : faire fermenter du lait pour soigner les problèmes de digestion, et inventer le yaourt : à l’intérieur de ce petit pot, des millénaires de civilisation nous contemplent. Tandis que moi, grelottante sur le carrelage, j’étais moitié morte, trois quarts morte peut-être.

Quand l’essorage a commencé, et que le sol s’est mis à trembler sous moi, j’ai pris peur et je suis partie. Mais j’ai continué à sentir ce tremblement et à entendre ce grand vrombissement qui semblait annoncer une catastrophe. Les couleurs se mélangeaient devant mes yeux comme celles de mes vêtements dans le tambour, devenues un seul tourbillon gris.

Tu as raison, finissons de nous livrer à la machine.

(XX retire son soutien-gorge et le pose derrière ses chaussettes.)

XY
Comme cette fois où l’on m’avait forcé à me déshabiller parce que j’étais rentré trempé. Mes vêtements me collaient à la peau et je ressentais les gestes brusques avec lesquels on me les enlevait comme une violence, comme celle que j’ai vécue plus tard dans les institutions où l’on confisque aux gens leurs corps. Mais aussi, je sens que c’est différent, que ce que je suis en train de faire de mes peaux n’est ni aussi tragique ni aussi banal que lorsque je me déshabille pour me mettre au lit.

Mes vêtements sales dansaient ensuite dans le hublot de la machine, moi aussi je suis resté pour les regarder.

Je repense à cette gravure médiévale de la danse macabre. La mort avec le médecin.

Plus je te parle, plus je me sens comme un médecin armé de sa science qui, au cours du diagnostic, cesse de voir une maladie, mais voit soudain devant lui un malade, un être humain comme lui, et alors se rend compte qu’il est incapable de le soigner.

La danse macabre, s’il te plaît.

« LE PROCESSUS CRÉATIF » PAR JAMES BALDWIN

Original publié dans le collectif Creative America en 1962.


Le trait le plus caractéristique de l’artiste est peut-être qu’il doit activement cultiver un état que la plupart des hommes sont dans la nécessité d’éviter : l’état de solitude (state of being alone[1]). Que chacun d’entre nous est, au moment fatidique, seul, c’est une banalité – c’est-à-dire un constat qui est fréquemment énoncé mais, de toute évidence, rarement admis. La plupart d’entre nous ne sommes pas enclins à nous attarder sur la conscience de notre propre solitude, puisque cette conscience est de nature à paralyser toute action dans le monde. Il y aura toujours des marais à drainer, des cités à construire, des mines à exploiter, des enfants à nourrir. Rien de tout cela ne peut être fait seul. Mais la conquête du monde physique n’est pas le seul devoir de l’homme. Il est également voué à conquérir la jungle sauvage en lui-même. Le rôle de l’artiste est alors précisément de faire le jour sur ces ténèbres, de tracer des routes dans cette vaste forêt, afin que nous ne perdions pas de vue, dans toute notre agitation, sa fonction, qui est de faire du monde un lieu de vie plus humain.

L’ « état de solitude » ne doit pas nous évoquer des images de rêveries bucoliques aux abords du miroir argenté d’un lac. La solitude (aloneness) dont je parle ressemble plutôt à la solitude de la naissance ou de la mort. Elle est semblable à la solitude intrépide que l’on voit briller dans les yeux de quelqu’un qui souffre et qu’on ne peut pas aider. Ou encore, elle est comme la solitude de l’amour, cette force et ce mystère que tant d’hommes ont chanté et que tant d’hommes ont maudit, mais que personne n’a jamais compris ni n’a su maîtriser. Je formule la chose ainsi, non par volonté de susciter de la pitié pour l’artiste – grands dieux non ! – mais pour faire sentir à quel point l’état qui est le sien est, en somme, celui de chacun d’entre nous, et pour rendre sa quête aussi parlante que possible. Les états de la naissance, de la souffrance, de l’amour et de la mort sont des états extrêmes – extrêmes autant qu’universels et inéluctables. Nous le savons tous, mais nous préférerions l’ignorer. L’artiste est là pour corriger les structures de déni (delusions) auxquelles nous sommes en proie parce que nous souhaitons ignorer cette vérité.

C’est pour cette raison que toutes les sociétés se sont toujours battu contre cet incorrigible fauteur de trouble – l’artiste. Je doute que les sociétés du futur entretiennent avec lui des rapports plus pacifiés. L’objet (purpose) même de la société est de dresser un rempart contre le chaos intérieur et le chaos extérieur, afin de rendre la vie supportable et perpétuer l’existence de l’espèce humaine. Et il est absolument inévitable que, quand une tradition a été développée – quelle que soit la tradition –, les hommes (people), en général, supposent qu’elle existe depuis la nuit des temps, et soient tout à fait récalcitrants à l’idée d’y apporter des modifications, et soient en fait incapables de concevoir ce que ces modifications pourraient être. Ils ne savent pas comment ils pourraient vivre sans ces traditions qui ont défini leur identité. Leur réaction, quand il apparaît qu’ils ont le droit ou le devoir de réagir, est de paniquer. Et cette panique, nous la voyons aujourd’hui, je crois, partout dans le monde, des rues de la Nouvelle Orléans à l’épouvantable champ de bataille qu’est l’Algérie. Et un niveau de conscience plus élevé parmi les hommes est le seul espoir que nous ayons, aujourd’hui comme dans l’avenir, de minimiser les pertes humaines.

L’artiste se distingue de tous les autres acteurs qui ont une responsabilité dans la société – les politiques, les législateurs, les éducateurs, les scientifiques – par le fait qu’il est sa propre éprouvette, son propre laboratoire, qu’il travaille selon des règles extrêmement strictes, aussi informulées soient-elles, et ne peut laisser aucune autre considération prendre le pas sur sa responsabilité de révéler tout ce qu’il peut possiblement découvrir sur les mystères de l’être humain. La société doit accepter une certaine définition de la réalité ; mais l’artiste, pour sa part, doit toujours être conscient de ce que la réalité visible en cache une plus enfouie, et que tout ce que nous faisons et réalisons repose sur des choses qui nous sont invisibles. La société doit partir du principe qu’elle est stable, mais l’artiste doit être conscient, et nous rendre conscients, de ce qu’il n’y a rien de stable sur terre. On ne peut pas construire une école, instruire un enfant, ou conduire une voiture sans considérer certaines choses comme acquises. Mais l’artiste ne peut ni ne doit rien considérer comme acquis, mais se doit d’aller au cœur de chaque réponse et faire éclater au grand jour la question qu’elle contient.

Ce sont des prétentions bien grandiloquentes que je semble prêter à une race (breed) d’hommes et de femmes historiquement méprisés de leur vivant et acclamés une fois qu’ils sont morts et inoffensifs. Mais, d’une certaine façon, l’honneur tardif que toutes les sociétés accordent à leurs artistes est la preuve de ce que j’essaie d’avancer. Car il s’agit en réalité pour moi de tenter de clarifier la nature de la responsabilité de l’artiste vis-à-vis de la société à laquelle il appartient. La particularité de cette responsabilité est que l’artiste ne doit jamais cesser d’être en guerre avec la société, pour l’intérêt de celle-ci et dans le sien propre. Car la vérité, en dépit des apparences et de tous les espoirs que nous pouvons nourrir, est que le monde est en perpétuel changement, et que la mesure de notre maturité en tant que nations et en tant qu’hommes est notre degré de préparation à accueillir ce changement et, partant, à l’utiliser pour notre propre bien-être (health).

Mais quiconque a déjà été amené à y réfléchir – quiconque a, par exemple, été amoureux ne serait-ce qu’une fois dans sa vie – sait que le seul visage qu’il ne verra jamais est le sien. Votre amant – ou votre frère, ou votre ennemi – voit le visage que vous portez, et ce visage peut provoquer les réactions les plus extraordinaires. Nous faisons ce que nous faisons, et ressentons ce que nous ressentons, principalement parce que nous le devons (we must) – nous sommes responsables de nos actions, mais nous ne les comprenons que rarement. Il va sans dire, je crois, que si nous nous comprenions mieux nous-mêmes, nous nous ferions moins de mal. Mais la barrière entre soi-même et la connaissance que l’on a de soi-même est des plus hautes. Il y a tant de choses que l’on préférerait ne pas savoir ! Nous sommes des créatures sociales parce que nous sommes incapables de vivre autrement. Mais pour devenir sociaux, il y a bien d’autres choses que nous devons éviter de devenir, et nous avons peur, tous autant que nous sommes, de ces forces en nous qui n’ont de cesse de menacer notre précaire sécurité. Et pourtant ces forces sont là : nous ne pouvons pas les chasser par notre seule volonté (we cannot will them away). Notre seule option est d’apprendre à vivre avec elles. Et nous ne pouvons pas l’apprendre à moins d’être prêts à livrer la vérité de ce que nous sommes, et cette vérité est toujours différente de ce que nous voudrions qu’elle soit. L’effort humain consiste à réunir ces deux réalités dans un rapport comparable à une réconciliation. Après tout, les êtres humains que nous respectons le plus – et craignons le plus aussi parfois – sont ceux qui sont le plus profondément impliqués dans cet effort délicat et épuisant, car ils possèdent cette inébranlable autorité qui ne s’acquiert qu’en étant témoin du pire, en l’endurant, et en y survivant. La nation la plus riche est celle qui a le moins besoin de se défier de ces personnes et de les ostraciser – qu’ils honorent, comme je le disais, une fois qu’ils sont partis, parce qu’une partie de nous-mêmes, au fond de notre cœur, sait que nous ne pouvons pas vivre sans eux.

Les dangers liés au fait d’être un artiste américain ne sont pas plus grands que ceux liés au fait d’être un artiste dans tout autre endroit du monde, mais ils sont très particuliers. Ces dangers sont le produit de notre histoire. Ils proviennent de ce que, pour conquérir ce continent, cette solitude particulière dont je parle – cette solitude dans laquelle on découvre que la vie est tragique, et de ce fait indiciblement belle – ne pouvait pas être permise. Que cette prohibition soit typique de toutes les nations émergentes, je ne doute pas qu’on en verra la preuve de bien des façons dans les cinquante années à venir. La conquête de ce continent a maintenant été achevée, mais nos habitudes et nos peurs sont restées les mêmes. Et, de la même manière que pour devenir un être humain, on modifie et supprime et, pour finir, se ment à soi-même sans grand courage au sujet de notre propre chaos intérieur qui nous est inconnu, ainsi nous avons, en tant que nation, modifié ou supprimé et menti au sujet des forces les plus obscures de notre histoire. Dans le cas d’un individu, nous savons que quiconque est incapable de s’admettre la vérité sur son propre passé s’y trouve enfermé, captif qu’il est de la prison de son moi inexploré. C’est aussi le cas des nations. Nous savons qu’un individu, quand il est pris dans une telle paralysie, est incapable de juger de ses faiblesses ou de ses forces, et qu’effectivement il les confond fréquemment. Et c’est, je pense, notre cas. Nous sommes la nation la plus puissante de l’Occident, mais pas pour les raisons que nous croyons. C’est parce que nous avons une opportunité, qu’aucune autre nation n’a, de dépasser les concepts de l’Ancien monde, ceux de race, de classe, de caste, pour créer, enfin, ce que nous devions avoir à l’esprit quand nous avons commencé à parler d’un Nouveau monde. Mais le prix en est un regard jeté en arrière, sur le moment de notre arrivée, et un bilan sans concession de ce qui s’est produit depuis. Pour un artiste, le bilan de cette aventure se révèle avec le plus de clarté dans les personnalités des individus que cette aventure a produits. Les sociétés en sont toujours inconscientes, mais la guerre d’un artiste avec la société à laquelle il appartient est une guerre amoureuse, et au sommet de son art, l’artiste fait ce que font les amants : révéler l’être aimé à lui-même, et dans cette révélation, permettre à la liberté de se réaliser.


[1]Littéralement, « l’état d’être seul ». Aloneness pourrait se traduire par « l’être-seul ». Car il ne s’agit pas ici du couple lonely/loneliness, qui désigne la solitude vécue négativement par le sujet (traduit parfois par « désolation »), mais d’un isolement qualitativement neutre, voire positif. Je n’opte cependant pas pour cette traduction explicative, d’une part parce que le mot français solitude recouvre cette signification, d’autre part pour ne pas dénaturer le style du texte.

MUSIQUE SANS FRONTIÈRES

Note de programme pour le concert de Secession Orchestra Folk Songs, conçu et dirigé par Clément Mao – Takacs, le 9 février 2014.

« Est-ce qu’on peut empêcher le printemps de venir, lors même qu’on couperait toutes les forêts du monde ? »

Louise Michel, La Commune, histoire et souvenirs

Nations unies.

Il est à peu près admis que nous avons besoin de nous raconter des histoires. En particulier en temps de crise. Pour nous rassembler, et pour nous protéger.

Nous sommes les héritiers de ces histoires par lesquelles des peuples ont tenté de se réunir sous le fanion de fables, d’idées plus grandes, que l’on a appelées « nations » – des entités destinées à permettre à chaque peuple de se gouverner souverainement, de promouvoir ses spécificités sans tomber sous la loi des autres. C’est pour donner vie à ces entités que les populations hongroise, polonaise, tchèque, roumaine, et d’autres se sont soulevées en 1848 dans cet élan que l’on a baptisé le « Printemps des peuples ». Élan dans lequel, prophétiquement, Victor Hugo a vu la première étape de l’édification d’« États-Unis d’Europe » permise par l’affirmation préalable des « glorieuses individualités » nationales qui la constituent. Telle est notre Histoire, écrite au couteau qui découpe les frontières.

Et notre Europe en est l’héritière, elle qui n’a pas su se débarrasser de cette idée, de cet escabeau qu’est le concept de « nation », elle qui porte ses frontières comme autant de cicatrices ou, parfois, de plaies encore ouvertes.

Mais ce soir, nous échappons à l’Histoire écrite, et nous nous aventurons dans la plus fourmillante des contre-histoires, dans l’aventure musicale, qui déjoue tous les maillages identitaires qui nous servent habituellement d’étiquettes.

Méthode.

Comment se saisir d’une idée musicale sans la détruire ? Ce questionnement est central pour comprendre l’influence de la musique dite, assez improprement, « populaire » sur celle dite, très improprement, « savante ». Nous en trouvons par excellence la trace dans des pièces pour piano, celui-ci étant l’instrument des ébauches, des esquisses ou, selon le terme consacré, des études. L’Étude de Chopin que nous entendrons (1832) se présente effectivement comme la tentative de saisir une mélodie simple et touchante, et de la développer – un peu, sans trop la brusquer ni la fatiguer – tout en conservant sa fraîcheur et sa fragilité. Cette démarche, venant du plus célèbre compositeur polonais, qui fut en même temps l’un des pianistes les plus français, peut en quelque sorte servir de programme aux autres pièces de ce concert. Nous la retrouvons effectivement dans les Pièces pour piano (1915-1918) de Kodály, qui effleurent des motifs mélodiques tantôt folkloriques, tantôt directement contemporains (debussystes), ou dans le Ungarisch de Liszt, sorte d’autoportrait sous forme de vignette musicale, issu d’un bouquet de pièces simples intitulé L’Arbre de Noël (publié en 1882). L’orchestration par Clément Mao-Takacs de ces pièces qui pourraient toutes s’appeler « études » prolonge naturellement le geste de réappropriation, d’apprivoisement mélodique, qui démontre la capacité de la musique à ignorer les frontières et les douanes.

D’où venons-nous ? Où sommes-nous ? Où allons-nous ?

I. Au lendemain du Printemps des peuples, à défaut d’États-Unis, une vaste réunion de nations et d’ethnies, totalement inédite à l’ère industrielle, a vu le jour en Europe : l’Empire Austro-Hongrois, un « aigle à deux têtes » officiellement, mais en réalité une hydre bien plus foisonnante. Cet Empire, bercé de langues, de cultures, de religions différentes qu’elle ne parviendra pas à contenir harmonieusement, est le berceau de ce que nous appelons aujourd’hui la Mitteleuropa, et qui sera le territoire de nos voyages ce soir.

Antonín Dvořák, né en Bohème, sujet de l’Empire. Gustav Mahler, né en Bohème, enfant de Moravie, sujet de l’Empire. Bartók Béla, né dans le Banat, entre cultures roumaine et hongroise, et Kodály Zoltán, enfant des terres slovaquo-hongroises, sujets de l’Empire. Et avant tous ceux-là, Liszt Ferenc, hongrois d’ascendance germanique, bohémienne, slovaque, sujet (récalcitrant) de tous les Empires. Les identités nationales se mêlent ici joyeusement dans un creuset dont l’unité cesse d’être crédible, et qui annonce le morcellement de cette Europe centrale et orientale en entités distinctes. 

II. C’est cette identité plurielle que nos compositeurs ont mise en jeu en puisant, par affirmation culturelle romantique d’abord puis dans une véritable démarche scientifique (qui portera le nom d’ethnomusicologie), dans la musique de leurs enfances et de leurs voyages, cette musique dite folklorique qui résiste farouchement à toute récupération officielle par la capitale et l’institution. Le jeune Mahler, transfuge qui voyage d’emploi en emploi dans les provinces de l’Empire et qui ne sait pas encore qu’il sera un jour directeur du prestigieux Opéra de Vienne, ose en 1889 la provocation de proposer, en guise de troisième mouvement à une symphonie, forme-reine de la musique institutionnelle, une « marche funèbre » au pastel, qui mélange allègrement une chanson populaire qui vient des régions dans lesquels il vit et ce qui ressemble à un thème d’orchestre klezmer, tel qu’il en a entendu aux mariages juifs de son enfance.

Tous ces « sujets de l’Empire » se sont nourris, gorgés de la diversité des musiques qui venaient démentir l’idée d’un territoire impérial lisse et uniforme. Dans cette démarche, la plus séduisante des « contre-cultures » à brandir a bien sûr été celle du peuple qui a toujours refusé de s’approprier l’idéal de nation : les Tziganes, ou Bohémiens comme on dit à l’époque. Ils sont l’antithèse parfaite de l’Empire : ils ignorent les frontières et toute démarche centralisatrice, institutionnelle, « officielle », et pourtant leur culture imprègne l’ensemble du territoire et devient une source prééminente d’inspiration après que Liszt leur aura consacré en 1859 un traité plein d’admiration, Des Bohémiens et de leur musique en Hongrie – Baudelaire, lecteur de la première heure, fera du « bohémianisme » un mot d’ordre artistique et politique.

III. Les analyses de Liszt serviront d’ailleurs de repoussoir à Bartók et à Kodály au moment d’étudier plus rigoureusement les différentes influences musicales en terre hongroise, et d’établir une distinction entre les traditions locales et celles « voyagées » par les Tziganes. Ceux-ci réalisent en actes la complexité des flux migratoires musicaux, puisque c’est auprès de violonistes tziganes que Bartók recueille le matériau de ses Danses roumaines en 1915 – danses transylvaniennes, d’ailleurs, qui ne deviennent roumaines que lorsque la Hongrie est forcée par le Traité du Trianon, en 1920, à livrer la Transylvanie à la Roumanie. Cette pièce, en équilibre sur une charnière historique, annonce l’autre œuvre de Bartók que nous entendrons ce soir, et qui appartient, elle, entièrement au xxe siècle.

En effet, le répertoire folklorique que convoquent les 44 duos pour violons (1931) – et, de fait, les six pièces de la Petite Suiteque Bartók en tirera lui-même cinq ans plus tard – est en quelque sorte celui d’une Hongrie d’après l’Empire, une Hongrie post-Trianon, qui s’avoue désormais incapable de revendiquer que slovaqueruthène ou serbe soient des synonymes ou des sous-catégories de hongrois. Première cartographie honnête de la nouvelle Europe, ces pièces sans étiquettes ni hiérarchie portent pourtant, au cœur même de leur fragmentation libératrice, la cicatrice de l’Histoire : tout en montrant des peuples multiples, contrastés et nourris d’influences croisées, elle indique en filigrane la menace du Siècle, fait de guerres de frontières, de morcellements fratricides et d’épurations ethniques.

IV. De l’autre côté du miroir impérial, dans une Pologne communiste où le folklorisme est devenu discours de propagande et norme artistique, Witold Lutosławski essaie de plier ces exigences à ses ambitions esthétiques, et son modèle est évident, puisque c’est juste avant d’arranger pour ensemble ses Preludia taneczne (préludes dont on ne sait, grammaticalement, s’ils sont simplement « issus de danses » ou eux-mêmes « dansés ») qu’il compose en 1958 sa fameuseMusique funèbreen mémoire de Béla Bartók.

Malgré l’intégration des mélodies populaires à des structures de « cycles », et le passage des solos ou duos à l’orchestre (passage entamé par les compositeurs eux-mêmes, parachevé par le compositeur/arrangeur ce soir), qui semblent définitivement divorcer avec l’esthétique de la rue et de l’improvisation, les œuvres de Lutosławski et de Bartók que nous entendons ce soir n’intègrent pas les éléments folkloriques à un flux symphonique mahlérien, à un discours qui leur procurerait une unité discursive ou narrative : la « balkanisation » de la musique, sa fragmentation, sa prédilection pour les formes brèves et contenues vaut en quelque sorte comme un refus de participer au grand récit national, qu’il soit monarchique ou communiste, impérial ou totalitaire, à ce vaste storytelling musical et identitaire. Les mélodies, les rythmes, les timbres, les dissonances que les compositeurs vont chercher dans le folklore déconstruisent le discours officiel, non seulement en actant la dislocation du monde que l’idéologie prétend unifier, mais aussi en démontrant que ce que l’on appelle de manière rassurante la musique « traditionnelle » est aussi une mine de subversion musicale qui n’a rien à voir avec les attentes rétrogrades de ceux qui veulent en faire un porte-flambeau nationaliste et conservateur.

V. En clin d’œil final à ce programme, la Tritsch-Trasch-Polkade Johann Strauss II, compositeur quintessentiel de la Vienne impériale, né et mort Viennois, amateur de friandises un peu exotiques comme cette polka qui assaisonne la rudesse des danses bohémiennes au goût des salons où l’on sert le champagne, constituera un point d’orgue humoristique – allusion ironique à ce grand vent de l’Histoire qui balaie les Empires.  

Printemps.

Depuis trois ans, Secession Orchestra nous a déjà souvent emmenés nous perdre dans ces toiles d’araignées musicales aux dimensions européennes, qui dépassent largement toute notion rudimentaire de « racines » ou de « frontières », où de génération en génération, de pays en pays, les influences sont portées comme des bouffées d’enthousiasme de la France à la Hongrie, de l’Allemagne à l’Espagne – et inversement et réciproquement – toiles tissées par une foule d’individus irréductibles à leurs nationalités, insolubles dans l’Histoire qu’ils ont contribué à écrire.

Un sillon est tracé jusqu’à nos jours, jusqu’à la musique de notre temps – celle que l’on écrit, que l’on arrange, et aussi que l’on joue, puisque c’est là le premier acte par lequel une musique nous devient contemporaine –, irrésistible élan de vie et de création, imperméable à toutes les notions de culte du patrimoine, de muséification, et de récupération nationaliste.

En témoigne cette mélodie de Kyrylo Stetsenko (1895), dont l’air, d’essence folklorique, en appelle au lyrisme simple de l’enfance pour invoquer la plus universelle aspiration, celle au Printemps de la liberté et de l’espoir : celle du peuple ukrainien, menacé il y a cent ans comme aujourd’hui de n’être qu’une province ou un péage aux ordres d’un Empire, et condamné à étouffer son désir non de gloire, non d’isolationnisme, mais d’appartenance à un monde vaste, ouvert, tissé de ses échanges et de ses métissages. 

Sans prétendre que tout se vaut dans le grand magma sonore du postmoderne, mais sans entrer dans une démarche « historiciste » qui ne nous ferait entendre la musique que par le biais de l’érudition, ce concert nous offre l’occasion de voyager dans cette extraordinaire Europe sans frontières qui, si elle existe en sons, reste à construire en actes.

Mais, avant d’apprendre à agir, apprenons à tendre l’oreille.

Archive des notes de programme pour Secession Orchestra.

SÖDERGRAN/HARMAJA : deux poétesses finlandaises

Décédées prématurément à 31 et 23 ans respectivement, Edith Södergran et Saima Harmaja sont deux poétesses majeures du début du 20e siècle. La tuberculose qui les rongeait toutes deux depuis l’adolescence, et qui les a emportées, a influencé leur rapport au monde, au corps et à la mort, mais aussi la rythmique du souffle de leurs poèmes. Je traduis ici en négligeant la différence entre prosodie classique et vers libre, qu’elles ont toutes deux pratiqués, et en recherchant plutôt la singularité de la respiration. En cherchant aussi à comprendre si elle peut « passer » entre des langues aussi différentes que le finnois, le suédois et le français.

LANDET SOM ICKE ÄR

Jag längtar till landet som icke är,
ty allting som är, är jag trött att begära.
Månen berättar mig i silverne runor
om landet som icke är.
Landet, där all vår önskan blir underbart uppfylld,
landet, där alla våra kedjor falla,
landet, där vi svalka vår sargade panna
i månens dagg.

Mitt liv var en het villa.
Men ett har jag funnit och ett har jag verkligen vunnit –
vägen till landet som icke är.
I landet som icke är
där går min älskade med gnistrande krona.
Vem är min älskade? Natten är mörk
och stjärnorna dallra till svar.
Vem är min älskade? Vad är hans namn?
Himlarna välva sig högre och högre,
och ett människobarn drunknar i ändlösa dimmor
och vet intet svar.
Men ett människobarn är ingenting annat än visshet.
Och det sträcker ut sina armar högre än alla himlar.
Och det kommer ett svar: Jag är den du älskar 
och alltid skall älska.

Edith Södergran, 1923

LE PAYS QUI N’EXISTE PAS

Je me languis d’un pays qui n’existe pas,
car tout ce qui existe, je suis lasse de le désirer.
La lune me parle en runes argentées
du pays qui n’existe pas.
Pays où chacun de nos souhaits est magiquement réalisé,
pays où toutes nos chaînes tombent,
pays où nous rafraîchissons nos fronts blessés
dans la rosée de la lune.
Ma vie fut une illusion fiévreuse.
Mais il y a une chose que j’ai trouvée, une chose que j’ai vraiment gagnée –
le chemin qui mène au pays qui n’existe pas.

Dans le pays qui n’existe pas
mon bien-aimé s’en va coiffé d’une couronne étincelante.
Qui est mon bien-aimé ? La nuit est obscure
et les étoiles scintillent en guise de réponse.
Qui est mon bien-aimé ? Quel est son nom ?
Les cieux se cambrent de plus en plus haut,
et un enfant d’homme se noie dans des brumes infinies
et il n’a pas de réponse.
Mais un enfant d’homme n’est rien sinon une certitude.
Et il étend ses bras plus haut que tous les cieux.
Et une réponse tombe : Je suis celui que tu aimes
et aimeras toujours.


SAIRAS

I

Pienet ja kärsivät tähdet
katsovat kaupunkiin.
Olen niin väsynyt tänään
tuskiini hiljaisiin.

Kerran, kauan sitten
palavaa unta näin.
Taivaalla hulmusi tähdet
ylleni syöksähtäin.

Siitä on liian kauan.
– Nyt minä rukoilen
vain, että tänään saisin
nukkua vähäsen.

II

Vain eläimet valittavat,
minä en saa valittaa.
On pimeä, pimeä maa.
Ja kuolema hiipii ympäri
ja saalistaa.
Minä olen ihminen. Rinnassa hirveä nyyhkytys
kuuntelen, kuuntelen kulkua kahisevaa.
Minä olen ihminen. Kuulkoon Jumala sydämeni
huudon,
kuolema, hiipivä kuolema ei sitä kuulla saa.

III

Oi Jumala, siipeni murtuneet
ota käsiisi ihmeellisiin!
Olen lentänyt liian kauas,
olen lentänyt eksyksiin.

Olen lentänyt siivin voitollisin
läpi ilmojen häikäiseväin.
Tuhat aurinkokuntaa kiersin,
joka ainoan taivaan näin.

Nyt rajalla viimeisen taivaan
ja rajalla kuoleman maan
minä vapisen enää hiljaa
ja rukoilen, rukoilen vaan.

IV

Niin kauan, niin kauan jo makasin näin,
pää raukea ikkunan valoa päin.
Pilvet liukuvat taivaalla,
metsä on himmeä tuskasta.
Niin kauan, kuin muistan, jo makasin näin,
pää pilvien lentoa päin.
Oi, oletko kuollut, Jumala,
kun en enää kaipaa haudasta,
kun ei vapise siipeni murtuneet,
vaikka pilvien nousun nään.
Oi Jumala, olenko kuollut jo,
kun en välitä, nouseeko aurinko,
vai laskeeko hämärä ikuinen
yli vuoteeni lämpöisen.

Saima Harmaja, 1931

(LA) MALADE

I

Les petites étoiles souffrantes
contemplent la ville.
Je suis si épuisée aujourd’hui
par mes douleurs silencieuses.

Une fois, jadis,
je faisais un rêve brûlant.
Dans le ciel les étoiles virevoltaient
jaillissantes par-dessus ma tête.

C’était il y a trop longtemps.
— Maintenant je prie
seulement de pouvoir
dormir un petit peu.

II

Les animaux seuls gémissent,
moi je n’ai pas le droit de gémir.
C’est une terre sombre, sombre.
Et la mort se faufile
aux aubois.
Je suis humaine. Dans ma poitrine un horrible sanglot,
j’écoute, j’écoute les pas qui frottent.
Je suis humaine. Puisse Dieu entendre le cri
de mon cœur,
la mort, la mort qui se faufile n’a pas le droit de l’entendre.

III

Ô Dieu, mes ailes brisées
prends-les dans tes mains merveilleuses !
J’ai volé trop loin,
j’ai volé à me perdre.

J’ai volé à coups d’ailes triomphantes
dans les airs fulgurants.
J’ai parcouru mille systèmes solaires,
j’ai vu tous les ciels.

Maintenant à la frontière du dernier ciel
à la frontière du pays de la mort
je tremble en silence
et je prie, je prie tout simplement.

IV

Si longtemps, si longtemps j’ai reposé ici,
ma tête alanguie tournée vers la lumière de la fenêtre.
Les nuages glissent dans le ciel,
la forêt est obscurcie de douleurs.
Aussi longtemps que je me souviens, j’ai reposé ici,
Ma tête tournée vers le vol des nuages.
Oh, es-tu mort, mon Dieu,
puisque je ne désire plus quitter mon tombeau,
puisque mes ailes brisées ne tremblent plus,
même si je vois les nuages monter.
Ô Dieu, suis-je morte déjà,
puisque m’indiffère que le soleil se lève,
ou est-ce la ténèbre éternelle qui s’étend
par-dessus ma couche tiède.

REDÉCOUVRIR LA MUSIQUE DE MILHAUD PAR LA SCÈNE AVEC ‘ALISSA’ [recherche]

Communication dans le cadre du colloque Milhaud et la Voix, organisé par l’Association Les Amis de Darius Milhaud à Aix-en-Provence, en décembre 2013.

Introduction

Avant de prendre la parole et la suite de Clément Mao-Takacs, je souhaiterais remercier Mme Eleni Cohen et l’Association des Amis de Darius Milhaud de m’avoir invité à m’exprimer devant vous, et féliciter tous mes confrères et consœurs pour leurs brillantes interventions qui ont considérablement enrichi ma connaissance de Darius Milhaud.

Car je ne suis pas un fin connaisseur du grand Aixois, et ce n’est pas en tant que « spécialiste » que je tenterai de participer à l’édifice de ce colloque. Je n’ai ni l’érudition musicologique, ni les outils analytiques sans doute pour augmenter la « milhaulogie » d’un nouveau segment. Alors, pourquoi prendre la parole devant vous ? Bonne question. Plus exactement, je la prends après vous, et je pense que c’est bien ainsi : car je pense pouvoir compléter vos excellentes recherches biographiques, historiques, archéologiques, génétiques par mon point de vue, en ce qu’il se situe à l’autre bout de la chaîne.

En tant que metteur en scène, je cherche à comprendre et faire comprendre au public des œuvres, leur « rendre justice », comme on dit, en leur faisant livrer tout leur potentiel, parfois méconnu par leurs auteurs eux-mêmes. Et dans ce travail, je m’abreuve bien sûr continuellement de vos propres travaux, qui nourrissent le travail herméneutique que je suis en mesure d’accomplir en tant que passeur. J’espère pouvoir en quelque sorte vous renvoyer l’ascenseur aujourd’hui, en vous offrant à mon tour mon regard, nourri du vôtre, sur une œuvre très particulière de Milhaud, la cantate Alissa dont Clément Mao-Takacs vient de nous parler, et que nous avons montée ensemble il y a trois ans et demi maintenant, sur sa suggestion – je crois bien qu’il s’agissait de la première mise en scène jamais tentée de cette œuvre.

Après quelques mots plus académiques sur Alissa, j’aimerais décrire un peu plus pourquoi cette tentative n’était pas une si mauvaise idée, en quoi elle enrichit un certain projet théâtral, et en quoi celui-ci peut à son tour nourrir notre compréhension de cette œuvre de Milhaud.

            1. Typologie formelle

Quelques mots d’abord sur l’histoire de cette Alissa. Je profite de l’occasion qui m’est donnée pour saluer M. Pierre Cortot, dont j’ai abondamment compulsé la thèse sur Darius Milhaud et les poètes[1], et qui a mené un travail précis et passionnant sur cette œuvre. Je me permets de puiser dans la précieuse documentation sur le sujet qu’il brasse dans son travail.

            1.1. Historique

            Ce qu’il importe de savoir d’abord, c’est que Milhaud a fait deux versions d’Alissa : la première en 1913, dans sa vingt-et-unième année ; et la seconde, qui est un remaniement de la première, dix-huit ans plus tard, en 1931. Dans un cas, il est encore peu expérimenté et sort tout juste de sa première tentative opératique, La Brebis égarée d’après Francis Jammes. Dans le second, il a derrière lui le Brésil, l’expérience du Groupe des Six, et la plupart de ses opéras et des œuvres vocales majeures qu’on retient généralement de lui.

            Ensuite, considérons l’objet auquel nous avons affaire. Le projet de mettre en musique des extraits d’un roman est quelque chose d’a priori plutôt étonnant. L’attirance que Milhaud a pu avoir à ce moment précis de sa vie pour La Porte étroite d’André Gide, publiée quatre ans plus tôt, a été amplement décrite et analysée par Pierre Cortot dans sa thèse : elle correspond à une période d’échanges très forts et intimes avec son ami Léo Latil, qui lui insuffle de nombreux enthousiasmes littéraires, notamment celui pour Gide – d’abord pour Paludes, ensuite pour La Porte étroite. Cet enthousiasme n’est pas simplement une affaire de lettres : c’est un certain idéal moral et philosophique que les deux amis recherchent, et que Latil, en particulier, cultivera jusqu’à sa mort deux ans plus tard, un idéal qui se traduit par un style de vie quasi ascétique. Pierre Cortot a judicieusement comparé le journal réel de Latil avec celui, fictif, d’Alissa dans le roman : les ressemblances sont en effet frappantes dans la quête de pureté, de vérité, et dans l’isolement que cette quête provoque.[2]

            Mais c’est une chose d’être fasciné par un auteur – Milhaud et Latil n’étaient d’ailleurs pas les seuls « gidiens » de leur génération. C’en est une autre de tenter de faire sien un texte en l’adaptant. Surtout en ne tentant pas un opéra, par un procédé de « dramatisation » de l’intrigue, mais en choisissant plutôt des extraits du roman qui seront mis en musique, tels quels, comme on mettrait en musique des poèmes. Donc, en ne choisissant pas de couler à tout prix la matériau existant dans son propre moule formel, mais en se donnant pour contrainte, dans certaines limites, la forme même de ce matériau.

            Or, ce matériau est plutôt disparate : il comprend le prêche d’un pasteur, des passages narratifs (racontés du point de vue du personnage de Jérôme), des dialogues, des lettres et des pages du journal d’Alissa – tout matériau qui est confié par Milhaud à une voix de soprane seule. Notons également que, contrairement aux langues de Jammes et de Claudel qu’il a précédemment mises en musique, l’écriture de Gide est d’un grand dépouillement, qui confine parfois à la sécheresse, et ne se refuse pas la banalité du langage quotidien – elle préfigure d’une certaine façon l’écriture blanche de Camus. On se demande donc comment Milhaud compte en tirer une œuvre lyrique, eu égard aux normes de « littérarité du texte » dans les mélodies et le genre lyrique de l’époque, normes qui semblent plutôt contraires au texte de Gide tel que nous venons de le décrire, selon les critères rappelés hier par Étienne Kippelen.

            1.2. Suite, cycle, mélodie

            Car qu’est-ce que cette Alissa de Milhaud, formellement ? La terminologie employée par Milhaud lui-même est éloquente. Dans son autobiographie Ma Vie heureuse, il parle d’une « suite pour chant et piano dans le caractère intime des longs cycles de mélodies »[3]. Il y a donc deux idées : celle du « cahier de mélodies », qui est la mise en musique d’une succession de poèmes comme d’une série de miniatures qui peuvent être prises séparément ; et celle de cycles qui recherchent une plus grande unité dramaturgique, avec souvent un locuteur unique qui a l’étoffe d’un personnage au sens théâtral, comme dans Winterreise de Schubert ou Frauenliebe und Leben de Schumann[4].

            Milhaud s’inscrit sciemment dans une tradition formelle plutôt libre, dans laquelle il n’est pas rare qu’un chanteur unique prenne en charge des successions de narrations et de dialogues – on pense notamment au Roi des Aulnes de Schubert ou au Colloque sentimental de Debussy, deux exemples phares. Milhaud choisit donc une forme dont les conventions sont quelque peu plus libres dans leur traitement du texte que celles de l’opéra. Par ailleurs, en s’inscrivant dans la tradition du chant/piano, il choisit un format chambriste, ce qui a comme nous le verrons son importance.

              1.3. Cantate et théâtre de l’esprit

            Un autre terme est fréquemment employé pour désigner Alissa, sans doute en raison de l’affection que Milhaud portait pour ce mot qu’il a souvent employé pour désigner ses œuvres : celui de cantate. C’est encore un terme que l’on peut interpréter de manières différentes : étymologiquement, il désigne simplement une œuvre « chantée ». Mais on sait qu’une tradition s’est formée autour de ce vocable, sacrée et profane, qui a culminé dans la musique de Bach. Relevons la définition qu’en donne Rousseau dans son Dictionnaire de musique, qui la décrit comme une « pièce dramatique », qui reçoit du compositeur « la chaleur et les grâces de la musique imitative et théâtrale »[5]– formellement, il ne la distingue pas de l’opéra autrement que par le fait qu’elle est, selon l’usage, donnée « en concert », c’est-à-dire sans mise en scène. La théâtralité des cantates de Bach ne réside pas simplement dans le dialogisme entre plusieurs voix (le modèle sur lequel s’appuiera Le Retour du fils prodigue de Milhaud, qu’il appelle également « cantate ») – la cantate BWV 199 pour voix seule, par exemple, est un grand monologue, que l’on peut considérer comme un petit monodrame, qui retrace le parcours d’une âme tourmentée de la culpabilité à la paix intérieure[6]. Nous touchons à un autre élément important : j’ai bien parlé du parcours d’une « âme » – ce n’est pas la vie quotidienne, la carrière, les intrigues d’un individu qui sont mis en représentation, mais une vie intérieure, qui donc ne se prêterait a priori pas à une mise en scène dite « théâtrale », dans un décor, avec des « événements » tangibles, montrables. Je me fais évidemment ici l’avocat du diable en proposant une définition aussi restrictive du théâtre, puisque c’est bien sûr cette fracture qui est intéressante : est-il intéressant de matérialiser l’immatériel, de rendre visible l’invisible ? L’existence même d’œuvres qui ont recours à une forme de théâtralité tout en se privant à leur création du recours à la représentation théâtrale est une mise en critique de ce que le théâtre peut montrer et mettre en scène.

                  1.4. Du paradigme « roman » au paradigme ouvert 

            Pour résumer les étiquettes variées qui lui ont été accolées par son auteur, on peut comprendre Alissa comme une combinaison de différentes formes, à savoir : un cycle de chapitres de la vie intérieure d’un personnage. Pour en élaborer la dramaturgie, Milhaud impose un traitement intéressant au roman : il assume d’en sélectionner ponctuellement des passages, et il s’efforce d’en effacer les marqueurs temporels et spatiaux, tel que le nom de la ville d’Alissa, Le Havre. On ne sait donc pas non plus que les protagonistes sont de bonne famille, que Jérôme est promis à de brillantes études, ni que le déclencheur psychologique majeur d’Alissa est le traumatisme du départ de sa mère, qui vient de quitter sa famille pour vivre avec son amant. L’œuvre de Milhaud s’ouvre sur le prêche du pasteur Vautier qui dans le roman suit ces événements.

            C’est un très étrange incipit : rien n’est fait dans la partition pour nous présenter les personnages en présence, nous faire comprendre la situation dramatique – à savoir, pour résumer, « un jeune homme entend un prêche, et se trouve inspiré par lui ». Nous ne savons donc pas qui parle, dans quel lieu, et avec quels antécédents – le roman explicite la sociologie et la psychologie du jeune couple, qui disparaît complètement dans la cantate. La scène du prêche est par ailleurs dépouillée des commentaires du pasteur et du monologue intérieur de Jérôme, pour se réduire au texte évangélique, et même à l’essence de celui-ci, à savoir la parole rapportée du Christ. La première question qui se pose est bien sûr : cette scène du prêche a-t-elle encore un intérêt quelconque une fois dépouillée de son contexte ?

            Bien peu, si l’on y cherche une transposition qui nous dispenserait de lire le roman. Mais beaucoup, si l’on considère la forme dans son originalité, si l’on accepte de ne pas avoir devant nous la « scène originelle » telle que minutieusement décrite et analysée par Gide, mais plutôt son écho, comme un souvenir énoncé par une voix anonyme. Si l’on accepte ainsi ce premier numéro de l’œuvre, notre écoute est conditionnée pour ce qui suit : nous allons entendre des voix différentes, portées par une seule chanteuse.

            1.5. Adéquation forme/fond

            Il y a aussi un enjeu autre que formel dans l’oblitération des marqueurs géographiques et socio-culturels : le discours spirituel. Celui-ci est déjà très ambigu dans le roman, en raison des oscillations de Gide lui-même, et de son credo de « ne pas juger »[7]. Le regard qu’un juif pratiquant va poser sur ces dilemmes catholico-protestants va encore ajouter au trouble.

            Gide est une figure œcuménique, qui a connu des hésitations entre les religions, et qui a traduit le panthéiste Rabindranath Tagore, notamment ses retranscriptions des poèmes de Kabir, un mystique qui a cherché à concilier les spiritualités hindoue et musulmane. Milhaud s’intéressera aux traductions de Tagore par Gide, ce qui montre bien que c’est aussi cette expression universelle qui l’intéresse. De fait, à part la citation évangélique qui sert d’incipit et de déclencheur dramaturgique, il supprime toutes les allusions à une religion précise qui étaient contenues dans le texte original : des mots importants comme « pasteur », « sainteté » disparaissent, de même l’allusion à l’ouvrage de piété L’Internelle consolation, et restent des termes plus universels comme « méditation », « prière » et même « Dieu » qui, comme on le sait, est un terme qui est couramment utilisé même en dehors des grands monothéismes. Mieux, Milhaud conserve une invocation au « Dieu jaloux », qui est traditionnellement celui de l’Ancien testament. Et il n’est pas non plus anodin que certains passages comme le remerciement adressé à Dieu d’avoir « fait la nuit si belle » ou ses allusions à la « joie parfaite », renvoient au lexique de la mystique franciscaine, qui a débuté hors du dogme catholique romain, dans un besoin d’authenticité et de retour à une interprétation simple et intuitive du texte évangélique.

           C’est ce même besoin d’exprimer un sentiment plus universel de spiritualité que l’on retrouve dans la dramaturgie construite par Milhaud – on peut bien sûr la considérer comme une trahison du roman, qui décrit un groupe sociologique spécifique, à savoir la bourgeoisie protestante du Havre. Mais on peut aussi considérer, et c’est une approche qui me semble plus intéressante, que Milhaud a extrait l’essence du texte de Gide, et l’a ramené à son expression la plus épurée.

            1.6. Une radicalisation progressive

           Un mot encore sur la révision effectuée par Milhaud sur sa propre partition. Frank Langlois s’est attaqué hier au « rabotage » de l’œuvre par Milhaud en 1931. Même sans avoir la même connaissance que M. Langlois des originaux des deux versions, je constate que ces remaniements vont dans le sens de cette essentialité recherchée par Milhaud par rapport au roman qu’il adaptait. Sans prendre le temps de lister toutes les modifications faites par le compositeur, travail que Pierre Cortot a déjà excellemment fait dans thèse[8], je peux rappeler qu’il a réduit de moitié la durée de l’ensemble, et coupé un certain nombre de fragments du texte, en allant également, semble-t-il, vers une simplification de l’expression musicale, tout en donnant à celle-ci un moment d’expression original sous la forme d’un Prélude pianistique d’un peu plus de trois minutes, qui intervient au moment crucial où Alissa se coupe définitivement du monde – ce qui se traduit, formellement, par le passage d’un bloc de texte constitué de ses Lettres pour Jérôme au texte tiré de son Journal. C’est le passage qui correspond à la phrase « Hic incipit amor Dei » dans le roman, et il est approprié que cette charnière mystique se fasse sans mots, au-delà des mots.

           Globalement, l’œuvre devient plus mystérieuse dans cette nouvelle version, en témoigne la suppression d’un passage qui contient la clef de tout le roman, présent dans la première version mais absent de la seconde :

« Crois-moi [dit un jour Alissa à Jérôme], nous ne sommes pas nés pour le bonheur
Que peut préférer l’âme au bonheur ? [réplique Jérôme]
— La sainteté » [répond Alissa][9]

           La seconde version me semble donc plus radicale, en ce qu’elle va davantage vers le non-dit, la suggestion, et se rapproche de fait de l’objectif gidien : décrire, mais ne pas juger. Je trouve que cette version de 1931 fonctionne très bien dans son unité ciselée, et dans ses omissions. L’œuvre porte la possibilité d’une cohérence interne. Mais peut-être l’élément qui manque généralement à sa pleine réalisation est-il précisément une réalisation scénique.

2. Une mise en scène

           Nous avons donc présenté[10], avec Clément Mao-Takacs et la soprano Sayuri Araida, une version scénique de cette Alissa de 1931.

            2.1. Approche thématique

            Une particularité de notre approche était que nous avons présenté Alissa en diptyque avec une autre œuvre que j’ai eu l’occasion d’évoquer plus tôt : Amour et vie de femme de Robert Schumann. C’est encore une pièce qui, comme je l’ai noté, tout en appartenant au genre de la mélodie, possède une unité dramaturgique profonde. Elle décrit les fantasmes d’une femme tels que rêvés par le poète Adelbert von Chamisso et Schumann, et l’on peut rétrospectivement poser un regard très dur sur cette conception masculine de la psychologie féminine : la femme est candide, fébrile, impulsive, ne cesse de se dévaloriser et n’aspire qu’à être aimée par un homme, puis à se marier et à avoir des enfants. La violence de la chose est que ces mots sont mis dans la bouche d’une femme, qui les chante à la première personne.

           La question centrale que posent ces deux œuvres est : qu’est-ce que le bonheur ? Dans le cas d’Amour et vie de femme, nous voyons une jeune fille qui a complètement intériorisé une certaine image de la femme et du bonheur. Grâce à la citation de tout à l’heure, nous savons qu’Alissa parle de la même chose : la jeune Alissa se voit offrir le bonheur auquel la société la destine, à savoir de se marier avec son cousin Jérôme (sympathique, de bonne famille, normalien) – mais elle décide d’y renoncer, en pensant qu’il doit y avoir une autre chemin, une « voie plus resserrée », qui mène à la « Vie » avec un grand V, et non l’existence conventionnelle et normée à laquelle elle est promise. C’est clairement cette quête de la part de la jeune femme qui intéresse Milhaud, puisqu’il concentre le propos sur elle dans le titre même de son adaptation et, entre les deux versions, supprime de plus en plus le personnage falot de Jérôme (« Jérôme m’ennuie »[11]), Jérôme qui est effectivement périphérique dans cette problématique – il n’est que prétexte à fantasme, vecteur de sublimation, selon les paramètres de « l’amour de loin » tel que Clément Mao-Takacs nous les a exposés. Alissa appelle ce fantasme « sainteté », mais nous voyons bien que le questionnement est plus général, et pourrait se formuler ainsi : quelle alternative trouver quand la société ne nous donne pas le choix de choisir notre bonheur ? C’est cette question que nous avons un peu examinée dans notre diptyque, que nous avons nommé Deux vies rêvées de femmes.

            2.2. Pistes scénographiques

            Voici quelques images de notre dispositif. Il y a une homonymie qui est je pense signifiante : nous avons affaire à des œuvres « de chambre », c’est-à-dire intimistes ; et nous avons pour espace unique des chambres de jeunes filles, citées par elles dans leurs textes respectifs comme leurs refuges intimes. Cela a fondé notre approche scénographique : non pas une approche naturaliste du décor, mais l’idée que la chambre réelle est le reflet de cette autre chambre qu’est l’esprit de ces jeunes filles, dans lesquelles nous allons pénétrer – ces œuvres ont donc bien en commun avec les cantates de Bach de figurer un théâtre de l’esprit. Je n’entre pas dans les détails, mais nous avons élaboré en miroir les deux espaces des chambres des jeunes filles schumanienne et milhaudienne, le premier fermé sur lui-même, le second ouvert avec une travée dans le public, reconfigurant ainsi le regard même du spectateur et son rapport à la représentation entre les deux œuvres.

            Aux moments de leurs compositions respectives, ces œuvres n’avaient pas d’équivalent théâtral à leur dramaturgie musicale – en 1913, Milhaud ne savait rien de ce que tentaient au même moment Appia, Craig ou Meyerhold pour renouveler la grammaire du théâtre. Or, rétrospectivement, ce qu’on aurait pu à l’époque considérer comme des œuvres peu « efficaces dramatiquement », ou peu propices à la scène, sont celles qui posent les défis les plus intéressants pour nous : le théâtre qui soit au niveau de raffinement de la dramaturgie musicale de Schumann ou, pour ce qui concerne aujourd’hui, de Milhaud, est à inventer.

             2.3. Théâtre de l’attente, théâtre engagé

           La radicalité formelle ainsi envisagée est à la hauteur de celle du sujet : il s’agit d’un texte comme nous l’avons vu très contestataire, et effectivement reçu comme tel par Milhaud (et Latil). D’ailleurs, Alissa fait partie d’une série d’œuvres (les romans de Colette par exemple) qui, à cette époque, mettent en scène une femme qui est en contrôle de sa propre existence ou qui tente de l’être – si l’on replace ce personnage dans le contexte de ses homologues d’opéra, force est de constater que son attente n’est pas celle de Violetta à la fin de La Traviata, ou de Cio Cio San dans le second acte de Madame Butterfly, ni même celle du personnage d’Erwartung : ce n’est pas une attente de femme délaissée par un homme cruel, en plein délire catatonique, cyclothymique, hystérique, au choix.

           Alissa choisit d’attendre, et c’est en quelque sorte le seul choix qui lui soit offert – et mieux, elle fait attendre l’homme, non pour le faire souffrir comme une mal-aimante vénéneuse, mais pour lui imposer son propre rythme ! Qui avait osé cela, depuis La Princesse de Clèves (qui est évidemment une grande référence gidienne) ? Le « paradigme Pénélope », qui suppose la femme passive, soumise et fidèle, sera d’ailleurs ridiculisé en bonne et due forme plus tard par Milhaud dans Le Pauvre matelot, que l’on peut considérer comme une variation tragi-comique et cruelle sur le mythe du « retour d’Ulysse dans sa patrie », dans le sillage des Opéras-minutes à sujet mythologique : sauf que l’épouse fidèle jusqu’à la maniaquerie, qui refuse de reconnaître son mari, loin de finir par se soumettre comme chez Homère, le tue par erreur – le mâle dominant, sûr de lui, le « héros aux mille tours » qui voulait faire le malin, en prend pour son grade.

            2.4. Dramaturgie du masque

            En dehors de celle de l’espace, la principale question dramaturgique que pose Alissa est celle du personnage. Une chanteuse joue tous les « rôles » et la narration, et ne se contente pas d’incarner le personnage titre.

            Dans une tentative de mettre l’œuvre en scène, on pourrait être tenté de répartir davantage les voix, afin de « théâtraliser » un peu grossièrement la partition – mais si Milhaud avait désiré cela, il aurait pu suivre l’exemple de Bach dans ses cantates et oratorios à plusieurs voix/personnages, exemple dont il était bien conscient au moment de composer Alissa, que l’on a pu, encore une fois, appeler par ailleurs « cantate ». Il me semble que céder à cette facilité littéraliste serait passer à côté de l’essence et de l’originalité de cette œuvre, contemporaine de pièces où le rôle de la « chanteuse soliste » est exploré de manières très variées : par exemple le Pierrot lunaire (1912) de Schönberg, les Altenberg-Lieder (1913) de Berg, et même Sibelius dans son poème symphonique Luonnotar (1913), toutes œuvres dans lesquelles il y a multiplication des voix et décalages, portés par une seule personne, et de préférence, ces exemples le montrent, une voix de femme.

            Ce personnage/chanteuse fait d’une certaine manière écho à ce que Lionel Pons appelait hier la « dépersonnalisation » dans les opéras de Milhaud. Nous avons en effet affaire à une chanteuse qui ne saurait tout à fait être Alissa, et qui est même dans la position antagoniste à celle de l’incarnation, celle de la narration des événements du point de vue de Jérôme. Il s’agit donc pour l’interprète de jouer avec ces différents masques, procédé qui atteint son point culminant quand elle incarne les deux voix d’un dialogue ! En dehors de l’intéressante distanciation gidienne[12] qui est créée, il faut noter une oscillation entre plusieurs identités, qui peu à peu se stabilise, puisqu’au cours de l’œuvre la parole d’Alissa devient de plus en plus omniprésente, jusqu’à devenir exclusive dans la dernière partie – comme si Alissa se « trouvait » peu à peu elle-même dans l’ascèse, en même temps que la chanteuse trouve son personnage.

            Le parallèle de la question du locuteur est celle du destinataire. Ce personnage à l’identité fuyante, à qui s’adresse-t-il ? La parole se précise, le prêche liminaire adressé à tous devient dialogue, puis adresse à Jérôme, qui elle-même devient adresse à Dieu, et enfin à soi-même – les deux extrêmes étant fusionnés dans la dramaturgie globale : tout n’est adressé qu’à soi, en même temps que tout nous est adressé, à nous public.

               2.5. Exemples de la diversité formelle d’Alissa

            Illustrons les enjeux que nous venons de décrire par quelques extraits.

            Extrait vidéo 1. « J’ai fait un triste rêve… » (III.)

            Notons d’abord le jeu sur la caractérisation vocale dans ce « dialogue à une seule voix ». Paradoxalement, c’est surtout Jérôme qui est dans le registre aigu (en particulier dans ses phrases les plus péremptoires : « Moi, je ne te quitterai jamais… », « Eh bien moi, ce matin… »), ce qui contribue à mettre à distance ce personnage de jeune homme glapissant d’amour, par opposition à la gravité (effectivement musicalement plus grave, mais aussi plus calme et posée) des interventions d’Alissa.

            Nous voyons comment Sayuri Araida réussit ce jeu entre les différents locuteurs, et glisse avec aisance de l’un à l’autre. C’est un exemple de comment une forme très particulière, a priori contraignante, amène des solutions d’interprétation intéressantes. Non seulement le dialogue entre Alissa et Jérôme ne perd rien de son intensité à être interprété par une personne unique, mais il y gagne même : la mise en jeu du dédoublement permet de mettre en critique le discours même d’Alissa et son fantasme non seulement d’une « âme sœur », d’un double terrestre, mais d’une seconde vie, plus vraie que la première, dans l’Au-delà, qui serait le véritable espace de réalisation de l’amour. Dans notre mise en scène, ce va-et-vient était amplifié autant par le dédoublement du jeu de la chanteuse que par le miroir en fond de scène (cf. Fig. 3).

            Extrait vidéo 2. « Merci, mon Dieu, d’avoir fait cette nuit si belle » (VI.1.)

            Le bloc central de l’œuvre est constitué de lettres adressées par Alissa à Jérôme, forme qui suppose des solutions de mise en scène différentes de celles des dialogues.

            La situation d’énonciation très précise propre au genre épistolaire permet pourtant une grande liberté formelle, tant musicale que scénique. Certaines lettres, traitées comme une prose poétique, deviennent de véritables mélodies reprenant tous les procédés du genre. L’extrait suivant, d’une grande sensualité, tire le meilleur profit de toutes les formes auxquelles elle emprunte : la qualité littéraire du texte en fait un beau poème d’amour qui embaume l’été, et qui se prête naturellement à une mise en musique, tandis que le dispositif épistolaire, en jouant de l’absence du destinataire, met en jeu la révélation d’un désir érotique d’autant plus fort et d’autant plus libre dans son expression que son objet est distant – situation qui se prête éminemment à une « mise en théâtre ». 

          D’autres « scènes » sont intrinsèquement théâtrales dans leur capacité à camper une situation dramatique et des rapports de force, par exemple la lettre du mouvement IV. dans laquelle Alissa demande à Jérôme d’attendre encore plus longtemps avant le mariage : la musique traduit parfaitement qu’elle se sent en terrain sensible et avance ses arguments comme sur des œufs, procédé qui culmine dans le moment où elle « signe vocalement » sa lettre de son nom, sur trois notes, tout simplement : « Alissa ». Milhaud parvient à faire de cette signature incongrue un moment pertinent de sa dramaturgie musicale, où la nudité quasi purement référentielle, voire phatique, du propos devient par contraste un lieu d’expression émotionnelle forte. C’est ce genre de petits détails qui font d’Alissa une forme intéressante à exploiter scéniquement, pour peu qu’on n’en fasse pas une lecture trop littérale et illustrative.

            Extrait vidéo 3. « Dieu jaloux, […] emparez-vous donc de mon cœur. » (VIII.4.)

            Le Journal d’Alissa, qui constitue le dernier bloc formel de l’œuvre, amène une dimension encore plus intériorisée, plus proche peut-être d’une expressivité de Lied plus typique. Mais le caractère morcelé ainsi que la présence de multiples situations d’énonciation conduisent aussi à inventer une forme d’expression scénique, qui ne peut pas être simplement celle d’un monologue de théâtre conventionnel. Ainsi, la prière au « Dieu jaloux » qui constitue notre dernier extrait est symptomatique de ce dernier bloc, extrêmement varié musicalement, alternant révolte existentielle, désespoir et apaisement, et qui culmine ici dans ce qui ressemble à une mélodie hassidique. Nous avons donc dû inventer un langage chorégraphique et imagé varié qui soit à la hauteur de la richesse de cette dernière partie de l’œuvre, où nous semblons formellement être au plus près des variations les plus subtiles de l’esprit d’Alissa, sur le modèle d’une cantate ou d’une aria baroque.

            Dans mon catalogue du kaléidoscope formel de cette œuvre si riche, je pourrais aussi prendre l’exemple du Prélude pianistique, si le temps m’en suffisait : ce passage purement instrumental, loin d’être dépourvu de force théâtrale de par l’absence de paroles chantées, en acquiert d’autant plus que, comme nous l’avons vu tout à l’heure, c’est un silence par autocensure, un silence choisi, qui doit donc être montré et mis en scène.

            Conclusion

          Le temps manque en réalité surtout pour faire un travail d’analyse rigoureux qui nous permettrait de prendre enfin la mesure de la diversité musicale passionnante d’Alissa– une diversité qui trouve ses origines dans l’originalité du projet dramaturgique de Milhaud. C’est du moins ma théorie : je pose le postulat que la complexité du matériau littéraire a conduit Milhaud a trouver des solutions musicales originales à la mesure d’un matériau comme la musique n’avait pas l’habitude d’en traiter – et que, de même, la forme musicale qui en résulte incite l’interprète et le metteur en scène à trouver de nouvelles solutions scéniques qui soient à sa mesure. C’est pourquoi le regard du metteur en scène est intéressant pour comprendre une œuvre telle que celle-ci : dans sa recherche de telles solutions, il peut poser le doigt sur les originalités formelles d’une œuvre qu’une approche purement musicologique pourrait se contenter de considérer comme un objet explicable selon des critères immanents à la création musicale.

          Ce mouvement d’influence à double sens entre littérature, musique et théâtre pourrait se résumer en ce que nous appellerons une écologie formelle, qui consiste à se laisser inspirer par une forme venant d’un autre art pour renouveler sa propre discipline. Alissa procède ainsi en prenant pour base un texte qui n’était prédestiné ni à la musique ni au théâtre.

          Pour illustrer ce concept d’écologie formelle, qui doit nous permettre de penser de manière plus ouverte l’histoire croisée des arts (et, pragmatiquement, la réalisation d’un art interdisciplinaire), prenons l’exemple paradigmatique de la Renaissance italienne. Quand progressivement toute une série de compositeurs se sont rendus compte qu’il y a avait des textes intéressants écrits à leur époque, dans le sillage de Pétrarque, ils ont tenté de se servir de ces textes comme matrice formelle, de prolonger leurs potentialités expressives par la musique, une nouvelle forme était née : le madrigal. Et c’est en développant cette forme que Claudio Monteverdi et d’autres ont tenté d’aller jusqu’au bout de cette idée en créant des « actions musicales » de plus grande envergure, dans lesquelles les formes précédentes du texte, du drame et de la musique se transcendent mutuellement, et que l’on a plus tard appelées des opéras. De cette forme est d’ailleurs également issue la « cantate ».

          Voilà pourquoi je pense que nous pouvons tous, ici présents, spécialistes de la musique ou spécialistes de sa communication, apprendre de la tentative de mettre en scène des œuvres comme Alissa. Loin des arguments dus aux préjugés (« ce sujet n’est pas dramatique », « la dramaturgie n’est pas suffisamment théâtrale »), nous pouvons tous élargir notre vocabulaire et notre compréhension de ce que peut être une dramaturgie musicale, sujet passionnant et qui souffre encore de lacunes imputables au manque d’interdisciplinarité autant dans la pratique artistique que dans la recherche universitaire.

          C’est pourtant une telle recherche critique qui permettra un renouvellement formel réel dans le domaine du théâtre musical dont l’inventivité repose essentiellement, nous l’avons vu, sur l’écologie formelle. De cette démarche Alissa peut être en quelque sorte un manifeste, de par sa tentative d’inventer une nouvelle musique pour un texte nouveau, et de permettre d’inventer un nouveau théâtre pour ce texte et cette musique : un « théâtre de chambre » (ce que Frank Langlois appelait hier « l’anthropologie de l’intime » de Gide) qui devient un « théâtre de l’invisible » – c’est-à-dire qui ne reste pas en superficie des choses, qui nous fasse prendre conscience, en les mettant en scène, que la parole et la pensée sont aussi action. C’est d’un tel théâtre que Milhaud nous a, aussi inconsciemment mais aussi sincèrement que Haendel ou Bach, montré la voie, et dont les grammaires sont encore à écrire.


[1]Thèse soutenue en 2003 à l’EHESS, sous la direction de Françoise Escal.

[2]Comparaison développée dans P. Cortot, op. cit., p. 303 et suivantes.

[3]D. Milhaud, Ma Vie heureuse, éd. Zurfluh, 1999, p. 39.

[4]Prenons-en pour preuve que des mises en scène ont souvent été tentées de ces deux dernières œuvres, plus que d’un certain nombre de « cahiers » de Lieder ou de mélodies à l’unité plus lâche.

[5]J.-J. Rousseau, Dictionnaire de musique [fac-similé de l’édition de 1768], Actes Sud, coll. « Thesaurus », 2007, p. 72.

[6]Encore une fois, symptomatiquement, cette cantate a pu être portée à la scène – le plus fameusement par Peter Sellars, couplée à la cantate BWV 82, dans un spectacle créé à la Cité de la musique à Paris en mars 2001, avec la mezzo-soprano Lorraine Hunt-Lieberson et sous la direction musicale de Craig Smith.

[7]Credo affirmé notamment dans la préface de L’Immoraliste, pendant assumé à La Porte étroite (« … je n’ai fait en ce livre non plus acte d’accusation qu’apologie, et me suis gardé de juger. [… ] Au demeurant, je n’ai cherché de rien prouver, mais de bien peindre et d’éclaire bien ma peinture. » Mercure de France, 1902, pp. 14 et 16) – ainsi que dans le titre même de la collection consacrée aux faits divers que Gide a fondée en 1930 à la NRF : Ne jugez pas

[8]P. Cortot, op. cit., ch. 4.5, p. 302 et suivantes.

[9]A. Gide, La Porte étroite [1909], Mercure de France, rééd. 1949, p. 145.

[10]Deux vies rêvées de femmes, d’après Chamisso/Schumann et Gide/Milhaud, spectacle donné en juin 2010 au Théâtre de l’Hôpital Bretonneau. Avec Marianne Seleskovitch et Sayuri Araida. Direction musicale et piano : Clément Mao-Takacs. Mise en scène, scénographie et lumières : Aleksi Barrière.

[11]D. Milhaud cité par P. Cortot, op. cit., p. 275.

[12]La juxtaposition du V-Effekt brechtien et de l’esthétique gidienne semble a priori incongrue. On relève néanmoins une intention « critique » proche de Brecht chez Gide (« La Porte étroite est la critique d’une certaine tendance mystique », note-t-il dans son Journal). Par ailleurs, le procédé à la fois gidien et brechtien de « peindre un tableau » offert à la réflexion du public d’une part, et celui d’une distance entre le personnage et celui qui l’interprète de l’autre, semblent des outils intéressants pour aborder les procédés de narration du roman de Gide autant que les enjeux dramaturgiques de l’adaptation qu’en fait Milhaud. La mise en jeu de codes classiques du théâtre musical (le simple fait de chanter, ou le surtitrage du texte) relève également d’effets de distanciation dont nous avons pu tirer profit, et qui semblent plus judicieux pour saisir l’essence de Gide que les codes naturalistes par lesquels il est quasi systématiquement abordé, par exemple quand il est adapté au cinéma ou à la télévision.

ALTENBERG-LIEDER

On voudrait traduire les « textes de cartes postales » de Peter Altenberg comme Alban Berg les a mis en musique : en respectant le génie de leur concision, mais en mobilisant la puissance et les couleurs d’un grand orchestre. Ciseler finement ces poèmes qui affectent la négligence, tout en se réservant les coudées franches de la familiarité, c’est un privilège réservé à l’auteur – celui du compositeur étant, dans le cas de Berg et de ses Altenberg-Lieder, d’inventer ce que serait en musique leur scandale, à la fois bourru et lyrique, tendrement sacrilège. On imagine volontiers Peter Altenberg se rire du traducteur que son art de la formule met en difficulté, incapable de, comme lui, tout envoyer balader.


Seele, wie bist du schöner, tiefer, nach Schneestürmen – – -.
Auch du hast sie, gleich der Natur.
Und über beiden liegt noch ein trüber Hauch, wenn das Gewölk sich schon verzog!

Mon âme, tu es tellement plus belle et plus profonde après les tempêtes de neige…
Toi aussi tu as tes tempêtes, comme la nature.
Et sur elle comme sur toi flotte ensuite une brume trouble, une fois que les nuages se sont retirés !

Sahst du nach dem Gewitterregen den Wald?!?
Alles rastet, blinkt und ist schöner als zuvor – -.
Siehe, Fraue, auch du brauchst Gewitterregen!

Tu as vu la forêt après l’orage ?!?
Tout se tait, scintille, est plus beau qu’avant…
Tu vois, femme, toi aussi tu as besoin d’orages !

Über die Grenzen des All blicktest du sinnend hinaus;
Hattest nie Sorge um Hof und Haus!
Leben und Traum vom Leben, plötzlich ist alles aus – – –
Über die Grenzen des All bliekst du noch sinnend hinaus!

Tu regardais, pensif, par-delà la frontière du monde…
Jamais tu ne te souciais des choses domestiques !
Vie et rêve de vie, tout est fini maintenant…
Et tu regardes encore, pensif, par-delà la frontière du monde !

Nichts ist gekommen, nichts wird kommen für meine Seele.
Ich habe gewartet, gewartet, oh – gewartet!
Die Tage werden dahinschleichen,
Und umsonst wehen meine aschblonden Haare um mein bleiches Antlitz!

Rien n’est venu, rien ne viendra pour mon âme.
J’ai attendu, attendu, oh… attendu !
Les jours s’en iront à petits pas,
Et c’est pour rien que mes cheveux blond cendré flottent autour de mon blême visage !

Hier ist Friede. Hier weine ich mich aus über alles! Hier löst sich mein unfaßbares, unermeßliches Leid, das mir die Seele verbrennt. Siehe, hier sind keine Menschen, keine Ansiedlungen. Hier tropft Schnee leise in Wasserlachen – – -.

Ici, je trouve la paix. Ici je me répands en larmes sur tout ! Ici se déchaîne mon inconcevable, mon incommensurable souffrance, qui me consume l’âme… Vois, ici il n’y a pas d’hommes, pas de villages. Ici la neige ruisselle doucement en flaques d’eau…

Peter Altenberg, 1911