DEUX POÈMES D’EINO LEINO

Eino Leino (1878-1926) est quelque chose comme une figure nationale finlandaise, au titre de son rôle actif dans le grand mouvement culturel et artistique dit du « romantisme national », qui a prôné l’indépendance politique de ce qui était alors un duché russe dans le même mouvement où il réalisait cette indépendance dans les arts. Leino a prouvé à ceux qui en doutaient que la langue finnoise pouvait se fondre dans les structures formelles de la poésie européenne de son époque, qu’elle pouvait être à la fois littéraire et moderne, plonger ses racines dans un héritage culturel et dépasser le folklorisme. Leino inaugure ce que seront les poètes finlandais·e·s modernistes du 20e siècle : des intellectuel·le·s qui proposeront chacun·e des dépassements singuliers de la tension entre leur culture d’origine et le rêve d’une Europe des lettres. Chez Leino c’est encore à travers la figure du poète romantique « voyant » que cette synthèse se fait. Plutôt que chercher à traduire son usage désormais classique des formes versifiées par un faux équivalent de l’époque, je me concentre ici sur les images et les sensations qui l’habitent.


RAUHA

Mitä on nää tuoksut mun ympärilläin?
Mitä on tämä hiljaisuus?
Mitä tietävi rauha mun sydämessäin,
tää suuri ja outo ja uus?

Minä kuulen, kuink’ kukkaset kasvavat
ja metsässä puhuvat puut.
Minä luulen, nyt kypsyvät unelmat
ja toivot ja tou’ot muut.

Kaikk’ on niin hiljaa mun ympärilläin,
kaikk’ on niin hellää ja hyvää.
Kukat suuret mun aukeevat sydämessäin
ja tuoksuvat rauhaa syvää.

Eino Leino, Sata ja yksi laulua, 1898

PAIX

Que sont ces odeurs autour de moi ?
Qu’est ce silence ?
Que laisse présager la paix dans mon cœur,
cette chose grande, et étrange, et nouvelle ?

J’entends pousser les fleurs
et parler les arbres dans la forêt.
Je crois que maintenant mûrissent les rêves,
et les autres espoirs, et les autres germes aussi.

Tout est tellement silencieux autour de moi,
tout est tellement doux et bon.
De grandes fleurs s’ouvrent dans mon cœur
et exhalent une paix profonde.

Cent et une chansons, 1898


NOCTURNE

Ruislinnun laulu korvissani,
tähkäpäiden päällä täysi kuu;
kesä-yön on onni omanani,
kaskisavuun laaksot verhouu.
En ma iloitse, en sure, huokaa;
mutta metsän tummuus mulle tuokaa,
puunto pilven, johon päivä hukkuu,
siinto vaaran tuulisen, mi nukkuu,
tuoksut vanamon ja varjot veen;
niistä sydämeni laulun teen.

Sulle laulan neiti, kesäheinä,
sydämeni suuri hiljaisuus,
uskontoni, soipa säveleinä,
tammenlehvä-seppel vehryt, uus.
En ma enää aja virvatulta,
onpa kädessäni onnen kulta;
pienentyy mun ympär’ elon piiri;
aika seisoo, nukkuu tuuliviiri;
edessäni hämäräinen tie
tuntemattomahan tupaan vie.

Eino Leino, Talviyö, 1905

NOCTURNE

Le chant de la caille dans mon oreille,
au-dessus des épis la pleine lune,
en moi l’extase de la nuit d’été.
La brume des brûlis voile la vallée.
Je suis sans joie, sans chagrin – sans soupir.
Mais qu’on m’apporte la ténèbre des forêts,
le rougeoiement de ce nuage où le jour se noie,
l’horizon du mont venteux qui dort,
les odeurs de la linnée, les obscurités de l’eau…
et j’en composerai le chant de mon cœur.

C’est pour toi que je chante, damoiselle, herbe d’été,
toi le grand silence de mon cœur,
toi ma foi, fais-toi musique,
couronne de feuilles de chêne, verte et neuve.
Je ne chasserai plus les feux follets,
car j’ai l’or de l’extase dans le creux de ma main –
le cercle de la vie se resserre sur moi –
le temps s’arrête, la girouette dort –
devant moi un chemin dans la pénombre
m’emmène vers une maison inconnue.

Nuit d’hiver, 1905

LISZT EN FRANCE : KONZERTETÜDE

Note de programme pour le concert de Secession Orchestra Liszt en France, conçu et dirigé par Clément Mao – Takacs, en novembre 2012.

« Je ne vis pas en moi-même, mais deviens
Une partie de ce qui m’entoure. »

(Citation du Childe Harold’s Pilgrimage de Byron,
placée par Liszt en épigraphe des Cloches de Genève)

Scène connue

Posons un tableau. Nous sommes en 1844. Dans un paysage italien au vert acidulé, si caractéristique des couleurs du cinéma des années 50, une roulotte cahote sur le chemin de Rome. Déformation romantique : malgré la taille apparemment modeste du véhicule, l’intérieur s’avère être un opulent salon bourgeois de style Biedermeier. Lola Montès, mélancoliquement étendue dans un lit en acajou parmi les coussins plantureux, parle de la fin de l’amour à son amant Franz Liszt qui pianote tristement sur son instrument. « La vie, pour moi, c’est le mouvement. » Il est temps pour eux de se séparer, de courir vers d’autres aventures, d’autres conquêtes. Le temps pour Liszt d’esquisser une imaginaire Valse d’adieu du bout de sa plume d’oie et de la déchirer, pour les amants de se retrouver dans une dernière étreinte, et les voilà qui se quittent au petit matin. Depuis son carrosse qui déjà s’ébranle, Liszt salue avec un sourire amer Lola, qui a ramassé les fragments de la Valse d’adieu : « Je vois que tu es fidèle… à ma musique. »

Cette image d’Épinal nous est offerte, avec un kitsch assumé et consommé, par Max Ophüls au début de Lola Montès (1955). Franz Liszt, le musicien des grands chemins, le virtuose irrésistible qui se nourrit exclusivement de beauté et d’amour, est ainsi promu au rang d’icône bourgeois-bohème avant l’heure.

Grands chemins et carrefours

Liszt a certes prêté le flanc à une telle mythologie, lui le cosmopolite, la première star du monde de la musique, qui a joué devant des salles de trois mille personnes parfois, dans presque toutes les capitales d’Europe et jusqu’en Russie et en Turquie, lui dont le public en délire demandait à embrasser les mains bénies. Lui l’inventeur du récital, l’ambassadeur de la musique de ses contemporains, l’improvisateur et transcripteur de génie. Mais il est trop facile de laisser le saltimbanque masquer les engagements de l’artiste, d’oublier que tout voyage reste une trajectoire, et que quelqu’un qui serait vraiment partout ne serait en vérité nulle part. Le travail sur le long terme mené par Liszt à Rome, à Weimar, à Pest fait partie intégrante de la personnalité généreuse de celui qui a inventé le concert de bienfaisance et qui a prodigué à travers les décennies des milliers de leçons de musique gratuites.

La pire mésinterprétation que charrie cette image lisse du musicien errant, chantant à tue-tête le refrain des forains des Demoiselles de Rochefort (« la route est notre domicile ! »), est le paradigme de l’artiste qu’elle propose : celui d’un être qui, libre de toute attache, ne doit rien à personne, et prodigue à ceux qui croisent sa route un art génial et inspiré, pure retranscription d’affects personnels dans lesquels nous pouvons tous, universellement nous reconnaître tant leur expression est pure.

Le caractère européen de Liszt réside justement dans le refus d’un universalisme aussi naïf. Son combat passait précisément par la reconnaissance et même l’exaltation des singularités, portées par l’idiome noble et international de la transcription pour piano : c’est sans doute l’un des sens de la maxime inscrite en épigraphe à la première des Années de pèlerinage : « Un pour tous, tous pour un. » Le récital est conçu par lui comme le lieu unique où les compositeurs de différents pays et de différentes époques peuvent coexister, et supporter une comparaison intelligente. Il est le premier à s’insurger contre la marginalisation de telle musique jugée mineure, et à bien plutôt chercher à en relier la spécificité avec d’autres musiques : dans son essai consacré à la musique tzigane, n’en compare-t-il pas le « tournoiement vertigineux » à « l’extase » des derviches tourneurs ? Et ne recherchera-t-il pas à faire entrer ce vertige dans la musique dite savante par le concept de rhapsodie dont le but est de proposer sa propre vision œcuménique, fondée sur l’intensité avec laquelle il vit l’amour entre les hommes et l’amour spirituel comme deux expressions d’une seule et même chose ?

Car il faut remettre l’idée d’un Liszt « Européen » dans le contexte de l’Europe qu’il a connue : celle des romantismes nationaux, de la redécouverte et de l’exaltation des folklores, des révolutions avortées. Quand au Congrès international de la Paix, en 1849, Victor Hugo appelle de ses vœux des « États-Unis d’Europe », il s’empresse d’en citer comme condition l’affirmation des « glorieuses individualités » nationales – car le « printemps des peuples » de 1848 était une tentative d’individualisation des nations, et non une vague internationaliste : elle visait l’affirmation de nouvelles frontières, et non leur abolition (ainsi Hugo a-t-il par exemple soutenu le soulèvement du peuple serbe contre l’Empire ottoman).

Ce fait a été transformé en sophisme politique par les conservateurs de tous poils : le dialogue et les échanges ne pourraient ainsi exister qu’entre des entités à l’identité définie de manière fermée et figée. L’intelligence de Liszt a été au contraire de percevoir qu’à l’échelle historique, il fallait d’abord que des identités sous-représentées, méprisées en raison de leur caractère jugé minoritaire ou inférieur, s’affirment au même titre que les cultures fortes et reconnues, afin que la future « fraternité européenne » (pour citer Hugo encore) s’établisse sur une véritable base égalitaire, et non comme l’imposition d’une culture dominante au détriment des autres, sur le modèle impérialiste ou colonial. Cette étape étant aujourd’hui (partiellement) franchie, raisonner comme les romantiques à partir du modèle de la « nation » – ce simple truchement de la reconnaissance mutuelle de l’égalité des peuples – est devenu non seulement obsolète, mais surtout dangereux.

François Liszt

Comment un enfant prodige, propulsé depuis son petit village hongrois dans une carrière de bête de scène par un père castrateur et l’enthousiasme de l’aristocratie viennoise, a-t-il développé une éthique artistique et politique qui peut aujourd’hui encore nous édifier et nous inspirer ? C’est ici qu’il convient de mentionner l’importance de la France dans le parcours de Franz Liszt.

Le jeune Liszt connaissait Paris, pour y avoir fait des tournées dans son adolescence, chaperonné par son père. C’est aussi la ville dans laquelle il choisira de s’installer à la mort de celui-ci, comme une manière de débuter sur de nouvelles bases sa vie d’adulte. Il y découvre néanmoins, dès ses premiers séjours, les affres de l’immigration : on ne peut pas en France s’appeler Liszt Ferenc, ou Franz Liszt dans la version germanique déjà plus « policée », mais il convient de se faire appeler « François » ; on a beau avoir été accueilli triomphalement comme enfant prodige (et même avoir été joué à l’Opéra, saint des saints de la musique, à l’âge de treize ans), nul étranger ne peut prétendre intégrer le prestigieux Conservatoire, malgré son talent et sa maîtrise parfaite de la langue française ; et on ne peut s’imposer comme concertiste si l’on ne revendique pas des amitiés, des filiations, des patronages – et puis on ne compose pas n’importe comment son programme.

Cette vieille France qui en 1827 macère dans son conservatisme, étouffant sous la monarchie réactionnaire de Charles X qui refoule l’héritage de la Révolution française au nom d’un légitimisme archaïque, cette France bout d’une incroyable activité culturelle pour laquelle le jeune Liszt se passionne : c’est la capitale de la musique où il découvrira et défendra Berlioz, et plus tard Wagner, où il entend pour la première fois Paganini qui l’inspirera tant, et où il rencontre un autre jeune immigré prodige, Frédéric Chopin ; la capitale, aussi, des facteurs de piano, dont la maison Érard avec laquelle il construira un long compagnonnage qui révolutionnera le développement de cet instrument ; et une capitale des lettres où point le mouvement romantique dans ce qu’il a de plus politisé, sous la plume de Hugo et de Lamartine qu’il mettra en musique. Peu de musiciens ont été à ce point imprégnés de la littérature de leur temps (Goethe, Heine, Byron, Tennyson, Sénancour…) autant que des grands classiques du passé (Dante, Pétrarque, les Psaumes…), et c’est à ses rencontres et fréquentations parisiennes que Liszt doit une partie de sa culture éclectique. C’est enfin à Paris qu’il rencontre son maître à penser, Lamennais, qui prêche une lecture socialiste et démocrate des évangiles et lui fait prendre conscience de la nécessité d’une réforme de la société, ainsi que sa première compagne Marie d’Agoult. Celle-ci quitte mari et famille pour lui, raison pour laquelle ils se voient contraints de fuir ensemble la France pour Genève en 1835. Ce sont donc, ironie renouvelée de l’histoire, les cadres moraux rigides de la société qui l’accueille – trop rigides pour véritablement l’intégrer – qui finissent par pousser Liszt à une nouvelle expatriation.

Mais l’épisode français demeure une pierre de touche fondamentale dans la vie de Liszt : celle des années d’adolescence, de mûrissement, dont la crise mystique se résout dans une ouverture totale au monde face au spectacle d’un pays écartelé entre le progressisme de sa philosophie et le conservatisme de ses institutions et de ses mentalités (une spécialité nationale toujours vivace aujourd’hui), et dans la foi que « la régénération de l’art, c’est une régénération sociale », pour reprendre les mots de Lamennais cités par Liszt lui-même dans un de ses articles. Il soutiendra pleinement, dans ses prises de position et dans ses écrits tous les événements révolutionnaires de son temps, allant même jusqu’à les évoquer dans ses œuvres : ainsi, Lyon, très curieuse pièce écrite en hommage aux combattants de la Révolte des Canuts, et Sunt lacrymae rerum (En mode hongrois), triste évocation de l’échec de la révolution hongroise en 1848.

Le thyrse

Bien des années après que Liszt a cessé de vivre en France, pays où il a toujours gardé de précieuses amitiés, et dont il aura inlassablement continué de défendre la musique « contemporaine » à l’étranger, un Français nommé Charles Baudelaire, qui reconnaissait au demeurant ne rien comprendre à la musique, lui dédia l’un de ses poèmes en prose, « Le Thyrse ». Le sceptre fleuri de vigne des Bacchantes y devient le symbole de sa poétique, et de ce sceptre Liszt serait le dépositaire : « Le bâton, c’est votre volonté, droite, ferme et inébranlable ; les fleurs, c’est la promenade de votre fantaisie autour de votre volonté… » Baudelaire n’ignore pas que son destinataire est toujours, comme il dit, « dans les splendeurs de la Ville Éternelle ou dans les brumes des pays rêveurs que console Gambrinus » (c’est-à-dire entre Rome et Weimar, entre lesquelles il partage alors sa vie), et c’est comme un reproche qu’il lui adresse en creux : celui de ne pas revenir « au pays », en France – car malgré la médiocrité et la vulgarité que son pays incarne à ses yeux, Baudelaire voit peut-être dans le goût français, creuset du classicisme et du romantisme, un équilibre harmonieux entre l’élément frivole italien (les fleurs) et l’élément rigoriste allemand (le bâton) – un équilibre que Liszt aurait retrouvé de manière exemplaire : à l’instar de Nietzsche après lui, plus français que les Français, citoyen européen, homme de synthèse donc homme d’exception.

Point d’orgue et échos

Toujours ces mêmes questions, que l’on retrouve dans les articles, les programmes de séminaires, les notes de programme comme celle-ci, et qui demeurent finalement sans réponse définitive : Que Liszt doit-il à la France ? Que la France doit-elle à Liszt ? Quelle marque a-t-il imprimée à la musique française ? Et puis encore : deux siècles plus tard, pourquoi avons-nous célébré en France une « année Liszt », une « année Chopin » ? Est-ce pour autre chose que pour affirmer notre formidable ouverture en un âge de chauvinisme généralisé, exalter par la commémoration notre rayonnement historique ? Ou même, qu’avons aujourd’hui hérité de Liszt ?

Ou ne seraient-ce pas là que des questions mal posées ?

Archive des notes de programme pour Secession Orchestra.

ZHUANGZI VARIATIONS

In the context of a project with composer Clément Mao-Takacs, fragments attributed to Zhuangzi (ca. 369-288 BC) were chosen as a material for a performative meditation that potentially offers the same kind of delicate surprises as their ritual recitation among students of Taoism. Alternating exercices and provocative joke-like stories, and sometimes intertwining both, they have the power to knock us out of our cultivated habits –if we let them– and lure us into the enlightened stage of non-action. One way to meditate these fragments was to create versions of them in three languages, and allowing them to proliferate into different worlds of estrangement and associations: their strongest affinity in European culture might be with the diary annotations of Franz Kafka.

Sept sagesses de Maître Tchouang
Seven Wisdoms by Master Chuang
Sieben Weisheiten des Meister Dschuang

Text-e-s: Zhuangzi 莊子
Librement récrits par – freely rewritten by – frei umgeschrieben von: Aleksi Barrière

1.

Maître Tchouang dit un jour : Ne m’enterrez pas, pas de cortège funèbre autre que la course du soleil, de la lune et des étoiles. – Mais les vautours vous mangeront, dit un disciple. – Ils me mangeront si l’on ne m’enterre pas ; si l’on m’enterre, ce seront les vers et les fourmis ; pourquoi voler le repas des uns pour nourrir les autres ?

Master Chuang once said: Do not bury me, no funeral procession other than the race of the sun, the moon and the stars. – But the vultures shall eat you, said a disciple. – They shall eat me if I am not buried; if I am buried, the worms and the ants will; why steal someone’s meal to feed the others?

Eines Tages sagte Meister Dschuang: Beerdigt mich nicht, keinen Trauerzug außer dem Lauf der Sonne, des Monds und der Sterne. – Die Geier werden Sie aber fressen, sagte ein Schüler. – Sie werden mich fressen wenn ich nicht beerdigt werde; wenn ich beerdigt werde fressen mich die Würmen und die Ameisen;  darf man das Essen von diesen klauen um jene zu nähren?

2.

Oh, if only I knew a man able to forget language, to have someone to talk to!

Ah, si je connaissais un homme qui oublie le langage, pour avoir à qui parler !

Ach, wenn ich nur einen Mann kennen würde, der die Sprache vergisst, dann hätte ich jemanden zum Reden.

3.

Man muss seinen Geist wie einen Spiegel benutzen –der dem was verschwindet nicht folgt, der dem was ankommt nicht entgegengeht, der alles willkommen heißt und nichts behält. So umfasst er alle Wesen, ohne je zu zerbrechen.

Il faut se servir de son esprit comme d’un miroir – qui ne raccompagne pas ce qui s’en va, qui ne se porte pas au devant de ce qui s’en vient, qui accueille tout et ne conserve rien. Il embrasse ainsi les êtres sans jamais se briser.

You ought to use your mind like a mirror –that doesn’t follow what leaves it, that doesn’t anticipate what comes to it, that welcomes everything and preserves nothing. Thus it embraces all beings without ever breaking.

4.

Did you not hear of the young man from Shou-ling who tried to imitate the way the beautiful women of Han-tan walk? Not only did he fail, but in the end he didn’t know how to walk at all. He had to go home on all fours.

Hast du nicht von dem jungen Mann von Shou-ling gehört, der die Gangart der schönen Damen von Han-tan nachmachen wollte? Nicht nur scheiterte er in diesem Versuch, sondern konnte schließlich überhaupt nicht mehr laufen. Er musste auf allen vieren heimkriechen.

N’as-tu pas entendu parler du jeune homme de Shou-ling qui avait tenté d’imiter la démarche des belles de Han-tan ? Non seulement il a échoué, mais à la fin il ne savait plus du tout marcher. Il dut rentrer chez lui à quatre pattes.

5.

Oublier la bonté et la justice – parce qu’elles deviennent une seconde nature.
Oublier la musique et les rites – parce qu’ils deviennent des moyens d’expression naturels.
Et puis rester assis dans l’oubli.

Vergiss Güte und Gerechtigkeit –weil sie zur zweiten Natur werden.
Vergiss Musik und Riten –weil sie zur natürlichen Ausdrucksmittel werden.
Und bleib schlicht in der Vergessenheit sitzen.

To forget kindness and justice –because they have become second nature.
To forget music and rites –because they have become natural means of expression.
And then to sit there in oblivion.

6.

If by any chance you are coerced into being the master of the world, the best line of conduct is non-action.

Si d’aventure on vous force à être maître du monde, la meilleure ligne de conduite est le non-agir.

Wenn man euch unerwarteterweise zwingt Herrscher der Welt zu werden, ist die beste Vorgehensweise das Nichtstun.

7.

Inaudible, invisible, elle remplit Ciel et Terre, elle embrasse l’Univers. Elle entre dans les mouvements de la nature et leur obéit tout entier. C’est cette joie qu’on appelle la musique céleste.

Inaudible, invisible, it fills the Sky and the Earth, it embraces the Universe. It enters the movements of nature and obeys them entirely. That joy is what we call heavenly music.

Unhörbar, unsichtbar, füllt sie den Himmel und die Erde, umfasst sie das Weltall. Sie folgt die Bewegungen der Natur und gehorcht ihnen ganz und gar. Diese Freude nennen wir die himmlische Musik.

Understanding and staging THE WITCH OF EDMONTON [mfa thesis]

My Master thesis as I graduated from the Theatre Faculty of Prague as a Stage Director in 2012 was centered on my staging of the Jacobean tragicomedy The Witch of Edmonton (1621), in what turned out to be the play’s Czech premiere (and dernière?). This thesis might have value as an academic work on political theatre in Renaissance England, studied through the lens of a fascinating play based on a real-life witch trial. It is also a work about the intellectual tools available to create political theatre today. But maybe more interestingly, in its second half it is a first-person account of a 22-year-old director’s process of tackling challenging material, struggling with preparation, rehearsals, big decisions and small conflicts, and the difficulties of bringing his vision to life, and as such it is a rather rare document of a director assessing his own work critically, something to which we are not often privy.

ABSTRACT

This thesis is based on the author’s experience of directing J. Ford, Th. Dekker, and W. Rowley’s play The Witch of Edmonton (1621) in Divadlo DISK in February 2012 as a final performance in his Directing Master Studies at the Theatre Faculty. What is at stake in reviving such a little-known play from the Jacobean era, and performing it in Czech Republic? Can a text written as a reaction to a precise event (a real witch trial) and built as a quasi-documentary depiction of the society of the time, within the aesthetic codes of the time, be relevant material for a performance today? This thesis argues that yes, and that The Witch of Edmonton can actually be the starting point of what can be “political theatre” in a form not only belonging to a long tradition of committed entertainment (the play’s prologue promising us “mirth and matter”), but especially relevant to today’s audiences and artistic stakes. The first part of the thesis is a detailed contextual analysis of the play, the historical period in which it was written, the conditions of performance of the time, the material it is based on and the way it was dramaturgically built as “political”. The second part focuses on the author’s analytical attempts to extract the text from its historical context, in particular through comparative history and history of ideas and using the concepts of Brecht’s epic theatre, depicting also how this research served as a preparation for the concept of his performance, a concept that is then explicated in detail. The third and last part is a short account and reflection about the rehearsal process and its outcome from the director’s point of view, making a final statement on the achieved practical work.

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[EXCERPT] INTRODUCTION

“With this obsession of degrading everything, which we all have these days, ‘cruelty’, when I first spoke this word, immediately meant ‘blood’ for everyone. But ‘Theatre of Cruelty’ means a theatre which is difficult and cruel for myself, to begin with.”

Antonin Artaud[1]

Knowing the aim is both a practical exercise and the writing of this thesis, choosing the material for a final production in my master studies meant creating a bridge between my work as a director and my theoretical concerns. My first impulse was exploring Antonin Artaud’s Les Cenci (1935), which was for me of particular interest, since it is its author’s only completed attempt to bring to the stage his concept of “Theatre of Cruelty”, the pillar of all his theoretical writing on theatre, which has been so inspiring for myself as for many theatre-makers since it was first published. But the Cenci project having been turned down by the teachers’ board, I started looking for another play, and Artaud’s interest for Elizabethan and Jacobean drama as a state of theatre previous to the pure domination of text and psychology in Western theatre inspired me to make research in that repertoire: in his Premier manifeste, Artaud suggests working on a play by Shakespeare’s contemporaries (for instance Middleton’s The Revenger’s Tragedy, 1606), his own curiosity having been awaken by Maeterlinck’s version (1894) of John Ford’s ‘Tis pity she’s a whore (c. 1629), in which he saw “an example of absolute freedom in revolt”[2] against the whole of society and its moral norms, even the universal taboo of incest being broken. Maeterlinck’s translation, and Artaud’s later enthusiasm, were crucial steps in the modern rediscovery of non-Shakespearian English Renaissance drama, a process which is still on-going today —and to which I feel we are participating by performing The Witch of Edmonton (1621) for the first time in Czech Republic.

I do not believe, however, that the play I finally chose was in any way less challenging than Artaud’s. The challenges were obviously different: finding theatrical solutions Artaud himself seemingly didn’t achieve on the premiere of Cenci, based on his writings and acting work for instance, would have been another task than finding a way to revive a play as scarcely performed since its premiere as The Witch of Edmonton. There are, of course, similarities: both construct a dark vision of mankind through a meditation on the birth of evil (so-called “monsters” vs. ordinary criminals), and challenge the concept of innocence (embodied in one case by Beatrice, in the other by Susan – and the Witch); both work on the concrete influence of hierarchical structures of power in society (especially the family cell: “It’s family that corrupted everything. […] No human relationships are possible between beings that were only born to replace each other and that burn from the desire to devour each other.”[3], states Cenci, as could Frank Thorney who’s story originates in his relationship with his father); and both are based on true stories that had attracted big public attention: respectively, Beatrice Cenci’s trial in Rome in 1599, for her responsibility in the murder of her father who had sequestrated and raped her, and the witch trial of Elizabeth Sawyer in London in 1621. Both plays are fictional reconstructions of the events that led to the trial they are concerned with, a dramaturgical feature essential to their political dimension (to discuss what is hidden but concerns us all). The most striking difference would of course seem to be that Artaud writes from a distance of more than three hundred years, and through the already fictionalized scope of Shelley’s verse drama (1819), and that the authors of The Witch of Edmonton react to a case no older than a few months only: the perspective on the actual inspirational events, or on Renaissance society in general, is necessarily different. This matter will be one of the main concerns of this thesis, as will the compensated distance we are adding to the text by performing it today.

Nevertheless, this connection with Artaud faded away quickly as I started reading the text more carefully –this connection, one could say, doesn’t come from what is specific in Artaud’s thinking, but rather something that primitively belongs to theatre itself in its very origins: the way a community deals with evil, and specifically murder, is a subject matter common to Noh theatre and to Ancient Greek tragedy. But The Witch of Edmonton and Artaud do have in common a return to this original mission: The Witch tells the story of how a community creates monsters and then puts them to death, this material and symbolic process taking two parallel forms: a major malfunctioning of the social patterns (Frank Thorney) and scapegoating and its consequences (the Witch). For Artaud, the audience and the actors themselves are supposed to go through this process: “Theatre, as plague, is a crisis, which unfolds either with death or with recovery.”[4] This could in a way, as we shall see, be applied to The Witch, but we must admit that this play couldn’t be this “typical and primitive theatre”[5] Artaud was calling for (a theatre which would have been far less text-centered than Jacobean drama in general and this play in particular).

Indeed, it is only through a process of distillation that one could extract from the long and complex Witch of Edmonton the elements for the kind of performance Artaud imagined, which would perhaps be less a drama than a ritual, less a statement than an incantation, and which would have a direct sensorial influence on the audience. The very dramaturgy of the play pointed to me an almost opposite direction: that of a careful analysis of the situations, in which none of the possible criteria is forgotten (including elements that are surprising in retrospect, centuries before the development of sociology and psychoanalysis), and everything expressed and commented through a varied, developed and sophisticated use of language. Therefore, despite strong Artaudian themes, the form and content of the play appeared to me as actually more closely connected to the roots of modern political and more specifically documentary theatre, meaning the theory and work of Brecht and Piscator. Exploring the text with the lens of Brecht but being haunted by Artaud definitely opened unexpected artistic tensions.

This political and documentary aspect of The Witch of Edmonton is what I will begin this study with, from a historical and dramaturgical point of view. But, to keep on developing external theatrical references and parallels, it would be artificial to make a complete separation between form and content: the parallel of the storylines, the above-mentioned situation-making, the depiction of an entire community through a large set of characters, and many other dramaturgical elements I wish to study in the second part prove that a Brechtian scope is relevant to understand and stage this play. Outside from a work on the various historical contexts which I believe is eye-opening, I hope to clearly enlighten how the form itself is guided by a distinct anthropological view: unlike Cenci, or Giovanni (Ford’s character that Artaud admired), the characters of The Witch of Edmonton do not endorse full responsibility for their fates: they are progressively losing control of them –but they are doing so not for reasons that we would need to explain with concepts of external Devil or Fate, but through causes that we can objectively define as human, meaning caused by themselves or other characters in the play. This is what gives to this play its appealing time-defying aspect, making it still, unlike purely documentary theatre, “topical as fire”[6] as Artaud himself would phrase it –but this general impulse needs to be deepened by more precise work on text and context, which is the matter of this thesis. I will show in the same part how I used this work on the text to create my concept for the performance as a director, trying to stay truthful to the program defined by the Prologue to the first edition of the play, announcing: “Here is mirth and matter”, meaning both entertainment and material for the audience to process, which could also sum up Brecht’s approach of political theatre. My final notes in Part III will be more specifically concerned with the rehearsal process of The Witch of Edmonton for Divadlo DISK, leading to a premiere in February 2012.


[1] “Avec cette manie de tout rabaisser qui nous appartient aujourd’hui à tous, “cruauté”, quand j’ai prononcé ce mot, a tout de suite voulu dire “sang” pour tout le monde. Mais “Théâtre de la Cruauté” veut dire théâtre difficile et cruel d’abord pour moi-même.”, in Le Théâtre et son double [1935], quoted from A. Artaud, Œuvres, Gallimard, p. 552.

[2] “… un exemple de la liberté absolue dans la révolte…”, in “Le Théâtre et la Peste” [1933], op. cit., p. 519.

[3] “C’est la famille qui a tout vicié. […] Pas de rapports humains possibles entre des êtres qui ne sont nés que pour se substituer l’un à l’autre et qui brûlent de se dévorer.”, in Cenci, II, 1. (A. Artaud, op. cit., p. 615)

[4] “Le théâtre comme la peste est une crise qui se dénoue par la mort ou par la guérison.”, in Le Théâtre et son double, “Le Théâtre et la Peste”, op. cit., p. 521.

[5] “… théâtre typique et primitif….”, in “Le théâtre alchimique” [1932], op. cit., p. 533.

[6] “… actuel comme le feu…”, a phrase used by Artaud to define the subject matters of his theatre: concerned with topics that never cease to be “topical”. In “Premier manifeste” [1932], op. cit., p. 564.

DER RING DES NIBELUNGEN

Avec Laurent Prost, nous avons passé l’été 2011 à traduire à quatre mains le texte des quatre opéras qui constituent L’Anneau du Nibelung de Richard Wagner, à destination du surtitrage de la version qu’en proposait le metteur en scène Antoine Gindt. Par ailleurs dramaturges du spectacle, nous faisions ce travail au fond de la salle au fil des répétitions : c’était donc un travail aux prises avec un processus théâtral, et nous traitions le texte comme s’il s’agissait d’un texte de théâtre qui allait se dire au plateau, dont il fallait restituer la langue vive, orale, situationnelle, sans trahir sa forme littéraire – comme on traduirait Shakespeare pour des acteurs. Et simultanément le dispositif même du surtitre nous plaçait à un autre endroit que nous étions aussi mis en demeure d’explorer : celui d’un support de lecture situé à la périphérie d’un spectacle, détournant de lui le regard et lui offrant une strate d’interprétation supplémentaire, parfois simplement en élucidant du signifiant (ce qu’on appelle traduire), mais parfois aussi en prenant des partis qui interprètent et interpellent (ce qu’est nécessairement traduire), qui creusent l’écart entre une œuvre-texte et le geste d’en proposer une lecture. Cela passe moins par une réécriture libre que par le fait de confronter la représentation de cet « opéra des opéras », recouvert de la patine (épaisse) de l’histoire de sa réception, au geste inaugural de son auteur : l’écriture d’un texte de théâtre. On a tendance à moquer Wagner dramaturge et poète pour ses lourdeurs (dues notamment à son jeu philologique avec la langue allemande et ses mythes, pourtant passionnant sur le plan littéraire), mais aussi à négliger le travail de traduction dans le cadre matériellement contraint du surtitrage, alors que celui-ci est en représentation un outil précieux : la seule voie d’accès au texte comme médium. Expérimenter le rôle possible de ce médium-texte dans le projet d’une « œuvre d’art totale » (ou « commune », dans la traduction que Laurent et moi-même préférions du mot wagnérien de Gesamtkunstwerk), c’était une tâche passionnante pour deux traducteurs-dramaturges.


La Walkyrie, acte III, scène 5.

BRÜNNHILDE
Regarde-moi dans les yeux ;
fais taire ta colère,
dompte ta fureur,
et indique-moi clairement
la faute obscure
qui te contraint avec une obstination inflexible
à répudier ton enfant préférée !

WOTAN
Interroge ton acte,
il t’indiquera ta faute.

BRÜNNHILDE
J’ai exécuté
ton ordre.

WOTAN
T’ai-je ordonné
de te battre pour le Wälsung ?

BRÜNNHILDE
C’est ce que tu m’as ordonné
en tant que maître des combats !

WOTAN
Mais cette consigne,
je l’ai ensuite annulée !

BRÜNNHILDE
Alors que Fricka
avait aliéné jusqu’à ton esprit ;
car t’étant soumis à son esprit à elle,
tu étais ton propre ennemi.

WOTAN
Je croyais à tort que tu m’avais compris,
et j’ai puni ton défi conscient :
mais tu m’as pris
pour un lâche et un imbécile !
S’il en est ainsi, je n’ai pas de trahison à venger,
tant tu es en dessous de ma rage !

BRÜNNHILDE
Je ne suis pas une sage,
mais il y a une chose que je savais,
c’est que tu aimais le Wälsung.
Je connaissais le dilemme
qui te contraignait
à tout oublier de cette moitié de toi-même.
Il fallait que tu ne voies plus
que l’autre moitié,
ce dont la vue te blessait
si âprement le cœur :
refuser ta protection à Siegmund.

WOTAN
Tu savais tout cela,
et malgré tout tu as osé le protéger ?

BRÜNNHILDE
Celui qui avait insufflé
dans mon cœur cet amour,
cette volonté
qui m’avait unie au Wälsung,
je lui donnais toute ma confiance –
j’ai donc défié ton ordre.

WOTAN
Et tu as ainsi accompli l’acte
que je désirais tant
mais que ma détresse
m’interdisait doublement ?
Tu te délectais alors
d’un plaisir bienheureux ;
pleine de l’ivresse
de cette émotion voluptueuse,
tu buvais à grandes gorgées joyeuses
le philtre d’amour,
tandis qu’en moi la détresse divine
se mêlait à un fiel corrosif ?
Laisse ton esprit si frivole
te guider désormais :
tu as rompu notre lien.
Il faut que je me tienne loin de toi,
je n’ai plus le droit
de tenir avec toi des conseils chuchotés ;
séparés, nous n’avons plus le droit
d’agir en complices :
tant que le monde vit et respire,
le dieu n’a plus le droit de te rencontrer !

BRÜNNHILDE
Qu’as-tu inventé
comme torture pour moi ?

WOTAN
Je t’enferme
dans un profond sommeil :
celui qui éveillera la désarmée
en fera, dès le réveil, sa femme !

BRÜNNHILDE
Si un sommeil envoûtant
doit m’enchaîner fermement,
proie facile
pour l’homme le plus lâche,
tu dois au moins exaucer
cette prière que t’adresse ma terreur sacrée !
Protège la dormeuse
par une dissuasion terrifiante,
afin que seul, ignorant la peur,
le héros le plus libre
ici sur ce rocher
me trouve un jour !

WOTAN
Tu en demandes trop,
une telle faveur, c’est trop !

BRÜNNHILDE
Cette prière-là, tu dois l’exaucer !
Écrase ton enfant
qui étreint tes genoux ;
piétine ta fille chérie,
détruis la vierge,
que ce qui reste de son corps
soit anéanti par ta lance :
mais, cruel, ne la livre pas
à la plus atroce des souillures !
Que sur ton ordre
jaillisse un feu ;
qu’une flamme flamboyante
encercle le rocher ;
que sa langue lèche,
que ses dents dévorent
le peureux qui oserait effrontément
s’approcher du rocher funeste ! 

WOTAN
Adieu, mon enfant vaillante et magnifique !
Toi la fierté la plus sacrée de mon cœur !
Adieu ! Adieu ! Adieu !
S’il faut que je me sépare de toi,
et si je n’ai plus le droit de te saluer
d’un salut amoureux ;
si tu ne dois plus désormais
chevaucher à mes côtés,
ni me tendre l’hydromel à table ;
s’il faut que je te perde,
toi que j’ai aimée,
toi le plaisir rieur de mes yeux :
qu’un feu nuptial
brûle pour toi,
comme aucun feu n’a jamais brûlé pour une mariée !
Qu’une flamme ardente
encercle le rocher ;
que par une terreur carnassière
il chasse le peureux ;
que le lâche fuie
le rocher de Brünnhilde !
Seul se liera à cette épouse
un homme plus libre que moi, le dieu !
Ces deux yeux étincelants,
que j’ai souvent embrassés en souriant,
quand d’un baiser
je récompensais ton ardeur au combat,
quand dans des balbutiements enfantins
l’éloge des héros
s’écoulait de tes douces lèvres :
ces deux yeux rayonnants,
qui souvent luisaient pour moi dans l’assaut,
quand l’ardeur de l’espoir
me brûlait le cœur,
et que mon désir
aspirait à jouir du monde,
échappant ainsi aux chaînes d’une peur sauvage :
pour la dernière fois
je m’attarde aujourd’hui sur ces deux yeux
pour dire adieu
dans un dernier baiser !
Que ces étoiles brillent
pour le plus heureux des hommes :
pour le malheureux éternel,
elles doivent se fermer pour le quitter.
Car c’est ainsi
que le dieu se sépare de toi,
c’est ainsi que son baiser te prive de ta divinité ! –
Loge, écoute !
Tends l’oreille par ici !
Je t’ai d’abord trouvé
sous la forme d’un feu ardent ;
tu m’as ensuite fait faux bond
sous la forme d’une flamme errante ;
c’est tel que je t’avais lié à moi
que je t’invoque aujourd’hui !
Debout, flamme vacillante,
flamboie, encercle-moi de feu ce rocher !
Loge ! Loge ! Par ici ! –
Que celui qui craint
la pointe de ma lance
ne franchisse jamais ce feu !

Voir la note de dramaturgie « Ce qui rit là-haut est perfide et lâche » sur l’humour dans le Ring

NIETZSCHE ET BACHMANN FACE À FACE

On peut traduire des poèmes comme on les recopie dans un cahier : pour se les approprier. Jeune germaniste, se lancer à l’assaut des langues de Nietzsche et de Bachmann était une expédition, une aventure. Langues enivrantes des poètes-philosophes, pleines d’images fortes, parfois obscures, brillantes jusque dans leur méfiance vis-à-vis du langage lui-même et ses faux raccourcis dont il s’agira de se jouer. L’affect se fait concept et le concept se fait affect, en allemand plus qu’ailleurs, et plus que jamais dans le vitalisme singulier et l’indépendance farouche de ces deux-là. Entre eux, pourtant, le gouffre d’horreur qui les sépare dans l’Histoire. Dans les ruines d’après-guerre, l’affirmation de soi est devenue une indécence, l’oubli actif est impossible et aucune aurore ne se présente. Bachmann écrit le doute que Nietzsche suggère. Comme dans le même paysage, ils se répondent.


DER WANDRER

Es geht ein Wandrer durch die Nacht
mit gutem Schritt;
und krummes Tal und lange Höhn –
er nimmt sie mit.
Die Nacht ist schön –
er schreitet zu und steht nicht still,
weiß nicht, wohin sein Weg noch will.

Da singt ein Vogel durch die Nacht:
« Ach Vogel, was hast du gemacht!
Was hemmst du meinen Sinn und Fuß
und gießest süßen Herz-Verdruß
ins Ohr mir, daß ich stehen muß
und lauschen muß —
Was lockst du mich mit Ton und Gruß? »-

Der gute Vogel schweigt und spricht:
« Nein, Wandrer, nein! Dich lock’ ich nicht
mit dem Getön –
ein Weibchen lock’ ich von den Höh’n –
was geht’s dich an?
Allein ist mir die Nacht nicht schön –
was geht’s dich an?
Denn du sollst gehn
und nimmer, nimmer stille stehn!
Was stehst du noch?
Was tat mein Flötenlied dir an,
du Wandersmann? »

Der gute Vogel schwieg und sann:
Was tat mein Flötenlied ihm an?
Was steht er noch? –
Der arme, arme Wandersmann! »

Friedrich Nietzsche, 1876

LE VOYAGEUR

Un voyageur s’en va dans la nuit
à grands pas ;
la vallée courbe et les hauteurs qui s’étalent –
il les emporte avec lui.
La nuit est belle –
il marche et ne reste pas en place,
ne sait pas où sa route le conduira encore.

Alors un oiseau chante dans la nuit
« Eh l’oiseau, qu’as-tu fait !
Pourquoi entraves-tu mon esprit et mon pas,
et me verses un doux dépit amoureux
dans l’oreille, de sorte que je dois rester
et que je dois t’écouter – –
Pourquoi me séduis-tu par ta note et ton salut ? » –

L’oiseau généreux se tait et parle :
« Non, voyageur, non ! je ne te séduis pas
par ma mélodie –
c’est une petite femme que je séduis des hauteurs –
pourquoi le prends-tu pour toi ?
Dans la solitude la nuit n’est pas belle pour moi –
pourquoi le prends-tu pour toi ?
Car tu dois t’en aller
et ne jamais, jamais rester en place !
Pourquoi restes-tu encore là ?
Que t’a fait mon chant flûté,homme errant ? »

L’oiseau généreux se tut et pensa :
« Que lui a fait mon chant flûté ?
Pourquoi reste-t-il encore là ?
Le pauvre, pauvre homme errant ! »

[traduit avec Laurent Prost]


ENTFREMDUNG

In den Bäumen kann ich keine Bäume mehr sehen.
Die Äste haben nicht die Blätter, die sie in den Wind halten.
Die Früchte sind süß, aber ohne Liebe.
Sie sättigen nicht einmal.
Was soll nur werden?
Vor meinen Augen flieht der Wald,
vor meinem Ohr schließen die Vögel den Mund,
für mich wird keine Wiese zum Bett.
Ich bin satt vor der Zeit
und hungre nach ihr.
Was soll nur werden?

Auf den Bergen werden nachts die Feuer brennen.
Soll ich mich aufmachen, mich allem wieder nähern?

Ich kann in keinem Weg mehr einen Weg sehen. 

Ingeborg Bachmann, 1948

ALIÉNATION

Je suis devenue incapable de voir des arbres dans les arbres.
Les branches n’ont pas les feuilles qu’elles agitent dans le vent.
Les fruits sont doux, mais sans amour.
Ils ne rassasient même pas.
Que va-t-il advenir ?
Sous mes yeux fuit la forêt,
à mes oreilles les oiseaux font silence,
aucune prairie ne sera un lit pour moi.
Je suis repue avant l’heure
et j’ai faim après.
Que va-t-il advenir ?

Sur les montagnes les feux brûleront la nuit.
Dois-je me dépouiller, me rapprocher de nouveau de tout ?
Je suis devenue incapable de voir un chemin en quelque chemin que ce soit.


DIE GESTUNDETE ZEIT

Es kommen härtere Tage.
Die auf Widerruf gestundete Zeit
wird sichtbar am Horizont.
Bald mußt du den Schuh schnüren
und die Hunde zurückjagen in die Marschhöfe.
Denn die Eingeweide der Fische
sind kalt geworden im Wind.
Ärmlich brennt das Licht der Lupinen.
Dein Blick spurt im Nebel:
die auf Widerruf gestundete Zeit
wird sichtbar am Horizont.

Drüben versinkt dir die Geliebte im Sand,
er steigt um ihr wehendes Haar,
er fällt ihr ins Wort,
er befiehlt ihr zu schweigen,
er findet sie sterblich
und willig dem Abschied
nach jeder Umarmung.

Sieh dich nicht um.
Schnür deinen Schuh.
Jag die Hunde zurück.
Wirf die Fische ins Meer.
Lösch die Lupinen!

Es kommen härtere Tage.

Ingeborg Bachmann, 1953

LE TEMPS EN SURSIS

Des jours plus durs arrivent.
Le temps dont le sursis ne tenait qu’à un fil
devient visible à l’horizon.
Bientôt tu devras lacer ta chaussure
et renvoyer les chiens chez eux dans les fermes des marais.
Car les entrailles des poissons
ont refroidi dans le vent.
Chétive brûle la lumière des fleurs de lupins.
Ton regard écrit dans le brouillard :
le temps dont le sursis ne tenait qu’à un fil
devient visible à l’horizon.

De l’autre côté ta bien-aimée s’enfonce dans le sable,
il escalade ses cheveux ondoyants,
il lui coupe la parole,
il lui ordonne de se taire,
il la trouve mortelle
et consentante à l’adieu
après chaque étreinte.

Ne te retourne pas.
Lace ta chaussure.
Renvoie les chiens.
Jette les poissons à la mer.
Éteins les fleurs de lupins !

Des jours plus durs arrivent.

LOOKING FOR A GAZE

Presentation of a series by photographer Martin Atanasov for the magazine Eyemazing.

The photographer always puts something between his eye and the naked truth —a photo camera, to start with. A camera is not a microscope or even a magnifying glass, it requires a distance from the object to create a picture, and this distance (a separation) comes with an angle, a framing, a composition, a light, a tension, which are all part of the moment captured by the photographer.

In his most personal works, Bulgarian photographer Martin Atanasov increases as much as possible the distance, the separation, to capture something intimate, which could appear as a paradox: he uses black and white rather than the whole range of colors, captures faces through textured materials, creates halos, and during the development process, he reworks the material as a mixed-media artist, cutting and deforming the image to recompose a new one… thus sharing with the viewer a subjective impression constructed with powerful shape and light contrasts, rather than a documentary picture of the objective moment. His use of the technique of photograms (as a poetry illustrator), using various materials to create completely new shapes and textures, gives this endeavor its most sophisticated and radical form.

8 minutes plus a beat is a series of portraits of one same woman. What is a portrait? Technically, the representation of a model, of course. But the most fascinating portraits throughout the history of arts are those that seem to stare at us: the generosity of a well-known Renaissance woman, the ambiguous seduction of a naked prostitute painted by Manet or Picasso, the two almost empty cracks in the face of Modigliani’s lovers, the weariness of Van Gogh’s last self-portraits… Something from the look the model sent to the artist (or that the artist sent to himself in the mirror) is not only captured, but also reconstructed by the whole work.

Photography has of course the ability to capture the very glance itself, the authentic glimmer in the model’s eyes, but merely freezing “minutes” from an encounter between the photographer and his model is not what Martin Atanasov is aiming at. While photographing this series, he created an intimate atmosphere, where the young woman could playfully look for poses and attitudes, laugh, meditate, move as well as stay still, unveil her body. But on the other hand, during the development, the fragments he kept from this moment were cut, distorted, mixed with bright flashes of light in contrast with the overall dark and warm atmosphere, and given a new, smaller frame, placing them in a darkness which could be oblivion or simply the night we see when we close our eyes.

These “minutes” are a whole because none of the pictures is a full portrait alone: the portrait of the model is built by the addition of all the pictures, each one being an attempt to grasp the personality behind a face that expresses so many different emotions, perhaps “playing” them in the process of consciously playing the role of the model. While looking at all of the photographs together, we have difficulties finding the first thing we look for in another person’s face: the young woman’s eyes. They are closed, looking elsewhere, disappearing in a glowing smile that irradiates the whole face… It is only by chance that we seem to be able, two of three times at most, to make eye-contact with her, through a halo, or from a sidelong glance: like in most great portraits, we share the portraitist’s effort to capture the inmost sensibility of the model through her gaze. And in a time where automatic home photography seems to be selling us instant true memories of our relatives and friends, it is important to share this proof that photography can actually reflect and meditate our struggle to overcome the appearance to get to know in a deeper, more intimate way, even the persons we think are the closest to us. And as a direct trace that is afterwards repeated and retouched, photography is the best media to touch upon the fragility of the memories we have from these moments we thought we shared deeply with someone, whether unknown or beloved —which I think these 8 minutes plus a beat are also about.

« CE QUI RIT LÀ-HAUT EST PERFIDE ET LÂCHE » [note sur l’humour dans le Ring de Wagner]

Note de dramaturgie écrite dans le cadre de la préparation de la version du Ring des Nibelungen mise en scène par Antoine Gindt.

Après avoir conçu l’idée de sa tragédie La Mort de Siegfried, Richard Wagner ressentit le besoin de la faire précéder d’un premier volet portant sur La Jeunesse de Siegfried ; et son inspiration grecque l’incite à en faire une « comédie héroïque », selon l’expression qu’il emploie dans ses mémoires Mein Leben, à l’image des drames satyriques qui complétaient les trilogies de tragédies dans l’Athènes de Périclès. On sait que Wagner développera ce premier projet de diptyque en prolongeant le fil de son récit vers le passé, le résultat étant la trilogie précédée d’un prologue que nous connaissons. Partant, il est intéressant de se demander dans quelle mesure quelque chose est resté de ce premier projet de diptyque comédie/tragédie dans l’œuvre finale, sachant que Le Crépuscule des dieux porte ostensiblement la marque d’une facture de tragédie classique – mais aussi comment la question du comique et de l’humour a été traitée de manière diffuse dans l’ensemble du cycle, et non plus de manière compartimentée comme dans l’esquisse de diptyque. Cet angle d’approche peut surprendre d’autant plus que Wagner n’est généralement pas associé, ni comme personnage ni comme auteur, à la légèreté, au rire et au sourire. Il faut cependant avoir conscience de l’ambition qu’a longtemps eue Wagner de s’attaquer au genre de la comédie et d’y exceller (l’autre exemple en étant Les Maîtres chanteurs, censés constituer le pendant comique de Tannhäuser), ambition de virtuosité comparable à celle de Racine qui a tenu à écrire une comédie, Les Plaideurs, après le succès d’Andromaque. Mais la force du Ring réside justement dans la création d’une œuvre mixte, hybride, transcendant les genres du théâtre jusqu’à elle, et susceptible à ce titre de contenir le monde même, dans sa variété de situations, de points de vue et d’émotions : un tel objectif ne s’accommode pas d’un sérieux affecté et poseur, dont Wagner était assez dramaturge pour savoir qu’il serait à la fois une contre-vérité philosophique et un écueil supplémentaire dans un spectacle destiné à durer plus de seize heures. Mais nous verrons que l’humour n’est pas simplement chez lui une manière d’insuffler du relief, du contraste et de la légèreté à son œuvre, mais aussi un instrument de la cruauté et, ironiquement, de la tragédie.

Ring et comédie.

S’il n’a pas au final nommément introduit dans son cycle de « comédie », Wagner n’en a pas moins puisé dans les ressources de ce genre pour créer des effets humoristiques, en auteur s’appuyant sur des techniques traditionnelles. Nous pouvons les envisager selon les catégories conventionnelles.

Comique de caractère. Le ton général du cycle est dramatique, et même tragique (les personnages isolés sont dépassés et emportés par le mouvement d’ensemble), il n’en est donc que plus saillant que certains personnages concentrent le comique qui en vient à les caractériser. Dans L’Or du Rhin, comme dans la tragédie grecque ou élisabéthaine, ces personnages sont typiquement inférieurs hiérarchiquement aux « héros », lesquels sont pour leur part rongés par des passions puissantes, concentrés sur la trame principale de l’action qui n’a rien de léger, ainsi que sur l’implication de leurs choix et la responsabilité qu’ils en portent. Deux « caractères » apparaissent ainsi dans le Prologue : Loge, le « serviteur rusé » (Arlequin) qui se rend nécessaire à son maître par son sens pratique et son absence de scrupules à se salir les mains ; Mime, ouvrier besogneux exploité par son frère, dont l’absence de discernement n’a d’égale que sa malfaisance (il a été avancé que ce personnage réunit un certain nombre de caractéristiques de la caricature du Juif à l’époque de Wagner – plus généralement, l’incapable fielleux et mal intentionné est un type en soi). L’un fait donc rire à dessein, par sa décontraction et son esprit, et l’autre malgré lui, par son ridicule. Le cas d’Alberich, qui peut pourtant sembler proche, mérite un développement plus nuancé, mais notons aussi le trait « comique » de la rusticité et de la naïveté des géants, à laquelle font écho la grandiloquence et la sensibilité à fleur de peau de Donner et Froh.

Les personnages des autres volets du cycle n’étant pas brossés à aussi gros traits (allégoriques et mythologiques) que ceux du Prologue, il n’est pas étonnant que ce soit justement dans Siegfried, la « crypto-comédie » de notre histoire, que revient Mime, dont le ridicule, l’avidité et l’impuissance sont développées bien au-delà de ce qui nous en est montré dans L’Or du Rhin – et c’est dans cet opéra que nous découvrons également deux personnages à dominante comique : Fafner, désormais archétype du monstre glouton qui plaisante sur Siegfried en qui il voit son déjeuner, et bien sûr « le jeune Siegfried » lui-même, cet homme des bois surdoué, hyperactif et farceur, héros sans le savoir, qui se transforme peu à peu en figure tragique.

Cette transformation est peut-être la plus représentative de l’humour wagnérien, en ceci typiquement romantique qu’il allie le grotesque au sublime, pour reprendre la terminologie de Victor Hugo[1] : les personnages d’Alberich, Fasolt, Fafner, Siegfried, Gunther (homme de pouvoir impuissant et lâche) et Gutrune (qu’il reviendrait à la mise en scène de ne pas cantonner au rôle d’oie blanche servile) nous sont d’abord présentés sous le jour le plus caricatural et excessif qui les rend partiellement ou entièrement comiques, et pour certains ridicules ; mais vient toujours un moment où, rattrapés par la « grande Histoire » – à savoir la trame générale du cycle – ils prennent une dimension tragique, passant de la catégorie du comique de caractère à celle des personnages « sérieux » que sont les principaux dieux et les protagonistes de La Walkyrie. Ce retournement, ou pour mieux dire cette sublimation, est plus ou moins précoce, et plus ou moins bien préparée : on peut dire que dans le cas de Siegfried, le calibrage requiert presque la totalité des deux derniers opéras du cycle, alors que pour Alberich il se fait en une scène, la première du Prologue. Elle est en tout cas systématique, et constitue un des artifices les plus signifiants du dramaturge Wagner.

Comique de situation. Ce qui permet d’affirmer que le projet d’une comédie n’a jamais été réalisé, c’est que l’on serait bien en peine de qualifier quelque scène que ce soit d’intégralement comique dans le cycle : au mieux est-on dans la mixité du drame romantique. Ainsi, la première scène de L’Or du Rhin nous montre un personnage hideux victime de ses pulsions sexuelles se faisant ridiculiser par les ondines qu’il avait la prétention de séduire : cette scène badine, reprenant le motif pastoral du satyre venant troubler la baignade des nymphes, se transforme en rapt primordial de l’Or. Plus tard, Alberich est au cœur de deux scènes comiques symétriques : celle où le heaume lui permet, une fois devenu invisible, de châtier Mime, et celle où, devenu crapaud par le pouvoir du même heaume, il est fait prisonnier par Wotan et Loge : prises individuellement, ces scènes montrent l’ambition ridiculisée et prise à son propre piège, et ensemble, elles font d’Alberich la victime du gag classique de l’arroseur arrosé. Mais encore une fois, la malédiction sur laquelle débouche cette humiliation n’a rien de comique, et prend une dimension tragique non seulement cosmique, mais aussi immédiate, ayant pour conséquence le fratricide commis par Fafner. De même, la première scène de Loge, dans laquelle tout le monde se laisse rapidement tenter par l’idée de voler l’or du Rhin à Alberich et cherche à le justifier, met humoristiquement en lumière les traits les moins avantageux de chaque personnage (ainsi Fricka vote pour, après s’être assurée qu’il lui permettrait de rendre Wotan fidèle), mais la connivence de la conversation à laquelle même les géants participaient est brutalement rompue lorsque ceux-ci enlèvent Freia et imposent un ultimatum.

Une question que l’on peut légitimement se poser, au passage, est cependant la suivante : trouvons-nous vraiment ces scènes drôles ? Peut-être faut-il l’attribuer à l’époque d’écriture, mais en particulier dans la première scène, on peut ne pas trouver hilarant de voir un personnage moqué avec cruauté en premier lieu à cause de sa laideur physique. La question de la sensibilité du public adulte contemporain à un humour de type Guignol où pleuvent les coups de bâton se pose dans l’appréciation du plaisir que nous pouvons tirer aujourd’hui des drames de Wagner. Plus généralement, en nous demandant si nous pouvons rire des personnages ridiculisés, nous posons la question : pouvons-nous rire avec les personnages ? En effet, dans le Ring, le comique de situation met toujours en scène une partie en position de faiblesse et une partie dominante, reconnaissable à son rire. Nous étudierons cette spécificité plus en détail dans notre deuxième partie, mais cette caractéristique apparaît nettement dans ce qui est à première vue un simple quiproquo classique : la scène dans laquelle Siegfried entend les pensées de Mime à la place de ses mensonges et tentatives de manipulation, ces paroles haineuses étant contredites par une gestuelle décrite dans les didascalies comme aimable et attentionnée. Ici, le public partage clairement le point de vue de Siegfried, puisque nous voyons et entendons la même chose que lui, comme si nous avions nous aussi bu le sang du dragon ; et Siegfried, qui est celui qui en sait le plus, se trouve en position de domination vis-à-vis de Mime qui ne se rend pas compte qu’il est en train de se dénoncer lui-même. Le comique devient ici un moyen (un prétexte ?) de prolonger la scène, en nous montrant Siegfried jouant avec Mime, lui faisant longuement détailler ses sentiments haineux et ses plans meurtriers, avant de l’exécuter sommairement lorsque le jeu ne l’amuse plus. Le public est donc invité non pas simplement à rire d’une situation comique, mais à rire avec Siegfried d’un personnage qui est, encore une fois, pris à son propre piège : l’aspirant tueur est tué, et le schéma de l’arroseur arrosé associé au personnage dans Rheingold (il voulait garder le Tarnhelm pour lui / Alberich le châtie en utilisant l’invisibilité prodiguée par le Tarnhelm) est reproduit. Rire de Mime, nous le montrer comme un être ridicule et méprisable doit aussi rendre acceptable le fait de le supprimer alors qu’il est devenu inoffensif : le « tout est bien qui finit bien » est après tout aussi une recette de comédie, surtout sous sa forme la plus expéditive. Mais il ne me semble pas déplacé de voir ici une tentative de Wagner dramaturge d’utiliser les ressorts classiques de l’identification et de la comédie pour illustrer l’ambiguïté du personnage de Siegfried et son caractère problématique.

Au final, le comique de situation le plus efficace est le plus limpide, c’est-à-dire celui qui ne constitue qu’une mise en œuvre du comique de caractère, un prolongement de celui-ci : ainsi, la tentative de Mime d’expliquer à Siegfried ce qu’est la peur, et la réaction incrédule dudit héros qui avec la même candeur déduit de son observation de la nature que le nain ne saurait être son parent unique ; ou son arrivée chez les Gibichungen (d’abord prenant Hagen pour le chef, ce qui montre la pertinence de son instinct et humilie Gunther, puis lançant à celui-ci tout de go en guise de salutation : « Bats-toi avec moi ou sois mon ami ») se rattache à cette « innocence » caractéristique. C’est peut-être le seul cas où l’humour amène réellement de la légèreté, tout en servant parfaitement le propos : Siegfried devient, en actes, porteur d’une joie et d’une franchise qui détonent dans la grisaille tragico-métaphysique générale, à laquelle contribuent les hypocrisies et les compromissions des autres personnages. La limite de cette légèreté apparaît cependant nettement dans la rencontre de Siegfried avec les Filles du Rhin, dans laquelle il expose sa vision du monde.

Comique de gestes. Les livrets de Wagner sont truffés de didascalies et de descriptions, on a tendance à l’oublier – c’est d’ailleurs dommage, car leur application rigoureuse rendrait peut-être enfin justice à la place de l’humour dans le Ring, du moins en ce qui concerne le comique involontaire. Ainsi, en dehors du leitmotiv que constitue l’humiliation physique et morale continuelle de Mime, sa gaucherie et sa pleutrerie sont censées être sans cesse soulignées par son langage corporel. En miroir, les excès de celui de Siegfried frôlent également le grotesque, de sa tendance à menacer physiquement tout ce qui se trouve sur son chemin (et souvent exécuter sa menace, d’ailleurs) à sa manière toute personnelle de reforger Notung (la réduire en limaille afin de la refondre et finir par briser l’enclume en deux pour en éprouver la solidité). Wagner joue avec la frontière floue et romantique entre grotesque et sublime lorsque Mime, effrayé par le travail surhumain et mythique de Siegfried à la forge, s’écrie, en décalage de ton complet avec le grandiose supposé de la scène dans la plupart des interprétations (idée préconçue contre laquelle les excès assumés de la musique devraient mettre en garde !) : « Tu limes la lime / et réduis la râpe en poudre » (« Du zerfeilst die Feile, / zerreibst die Raspel »).

Les comportements des personnages les uns par rapport aux autres et dans l’espace ne sont pas toujours définis, mais plusieurs pistes sont données aux metteurs en scène dans le développement de la matérialisation du potentiel comique de certaines scènes, particulièrement forte dans le cas de Loge dont le caractère volubile a inspiré plusieurs interprétations : songeons par exemple à la scène où il « installe » un Alberich ligoté chez les dieux après l’expédition au Nibelheim et tient à s’assurer ironiquement de son confort pour mieux l’humilier ; ou au moment où l’esprit du feu se contente (selon la didascalie de Wagner) de claquer des doigts pour réclamer le butin au nain anéanti, reproduisant une gestuelle « canaille » qui aurait aujourd’hui pour équivalent celle des films de gangsters.

C’est au metteur en scène à prolonger cette dimension de l’humour, nécessairement peu développée par l’auteur au moment de l’écriture des poèmes, et qui a peut-être été approfondie au cours des répétitions de la création à Bayreuth : que ce soit en association avec certains personnages ou pour créer des effets de dissonance et de décalage, le comique de gestes est en tout cas un outil précieux au service de l’esthétique du projet wagnérien.

Comique de mots. Achevons ici notre « zoom avant » dans le comique wagnérien, en évoquant sa forme la plus ciselée, celle du détail verbal. Pour ce qui est du maniement des mots, le maître ne saurait bien sûr être autre que le bouffon : Loge. Celui-ci multiplie les sophismes drôlatiques, qui ne s’exercent pas exclusivement contre Alberich : une de ses premières répliques consiste à prendre ses distances avec Wotan en distinguant sa promesse de chercher un substitut à Freia et la promesse qu’on lui attribue d’en trouver une en effet. Il en profite pour se moquer de Donner et Froh, dont il raille les aspirations casanières, manière de remuer le couteau dans la plaie en rappelant en creux à Fricka que Wotan, en revanche, ne tient pas à en place. Après l’enlèvement de Freia, c’est Loge encore qui fait remarquer aux dieux qu’ils dépérissent sans les pommes d’or : après leur avoir demandé assez familièrement « comment ça va » (« wie geht’s? »), il multiplie les commentaires sur le même ton : Froh ne devrait pas s’endormir, il est trop tôt (früh), jeu sur son nom qui parodie celui que Froh lui-même avait fait plus tôt pour l’insulter : « Loge heißt du, / doch nenn’ ich dich Lüge! » (« Tu t’appelles Loge, / mais je te nomme Mensonge ! »). L’humour devient chez Loge l’instrument de son indépendance, étant dirigé vers tous ceux qui l’entourent : tel le clown du théâtre élisabéthain, il leur tend un miroir qui n’est pas avantageux, c’est le moins que l’on puisse dire. On se demande d’ailleurs qui déteint sur qui, lorsque Wotan déploie une rhétorique digne de son serviteur pour prouver à Alberich que l’anneau ne lui appartient pas, puisqu’il a volé l’or aux filles du Rhin – ceci dit en bonne conscience, sans que le maître des dieux ait pour autant jamais l’intention restituer leur propriété aux ondines. Un argument sous-jacent s’en dégage, qui semble partagé par tous les protagonistes de Rheingold dont Alberich est l’ennemi commun : il n’est pas immoral de voler un voleur. Un comique de répétition subtil est ici tissé : le fait de retrouver le même argument douteux dans la bouche de personnages qui se considèrent comme si distincts socialement et même « racialement » les place en fait sur un plan d’égalité morale, la morale en question étant particulièrement douteuse, comme celle de personnages de comédie : de fait, les deux géants et les deux dieux secondaires sont construits comme en miroir – les dieux sont même plus pâles et falots, renversement en lui-même quelque peu comique.

Nous verrons que cette interrogation profonde sur le langage va plus loin encore, et plonge jusque dans les racines verbales ; mais l’on dépasse ici le niveau du simple comique de mots. Celui-ci est, plus visiblement, le révélateur de l’instrument de domination que peut être le langage. Il est inutile de faire le relevé des occurrences dans lesquelles il illustre le comique de caractère et le comique de situation : il importe surtout de noter à quel point il fait pendant aux aspects les plus sombres du cycle et les appelle même en creux. Les sorties du dragon Fafner au réveil permettent de camper un personnage grotesque et excessif (en réponse à Alberich l’avertissant contre la venue d’un héros qui veut sa mort : « J’ai faim de lui. » ; « Je possède et me vautre. » ; voyant Siegfried : « Je voulais boire : / et voilà que je trouve aussi à manger ! ») – ces caractéristiques sont pourtant celles d’un appétit qui joue un rôle politique et cosmique fondamental dans l’univers du Ring. L’évolution du personnage de Fafner montre la cristallisation et la mort d’un désir primal qui a tout à voir avec la narration principale, mais elle prend l’apparence plaisante d’une « critique de mœurs » appartenant à la tradition de la comédie, qui elle-même se matérialise dans des répliques comiques, rapprochant indubitablement l’opéra Siegfried du genre de la comédie. Jouant de la même ambiguïté, les pointes cinglantes de Siegfried contre Mime (par exemple, félicitant son tuteur de lui avoir « beaucoup appris », sauf « comment [le] supporter »), aussi amusantes qu’elles puissent être, traduisent une relation de manipulation et de persécution qui, en plus d’être en soi complexe et malsaine, révèle une facette obscure de la personnalité du supposé « héros ». De manière cohérente, lorsque l’on bascule dans le volet tragique qu’est Götterdämmerung, l’humour s’efface quelque peu, et devient plus noir, mettant à nu la véritable fonction du dispositif comique wagnérien : être au service du drame et de sa signification plus profonde. Ainsi, lorsque les vassaux demandent à Hagen pourquoi il leur ordonne de s’armer en urgence, sa réponse est : « Vous aurez de puissants taureaux à abattre ; que leur sang coule sur l’autel de Wotan ! » (« Starke Stiere / sollt ihr schlachten ; / am Weihstein fließe / Wotan ihr Blut! »). La réaction du public devrait s’apparenter ici davantage à une grimace qu’à un rire à gorge déployée – c’est que l’instrument comique avec lequel Wagner est le plus à l’aise est l’ironie.

Ironie, cruauté, humour noir et rire jaune.

La plaisanterie, en tant que tentative de communion joyeuse avec une ou plusieurs autres personnes par le moyen d’un récit censé susciter le rire collectif, est un phénomène pratiquement absent du Ring. Plus précisément, son utilisation comme instrument de socialisation est constamment mise en échec, que ce soit dans le cas de Brünnhilde, qui ne semble pas vraiment amuser son père en lui conseillant de s’armer comme en prévision d’un combat à l’arrivée de Fricka, ou dans celui de Siegfried, qui se propose de « fermer la gueule » de Fafner définitivement, provocation à laquelle le dragon réagit avec remarquablement peu d’humour, considérant la drôlerie qui l’avait jusqu’alors caractérisé.

Certaines formes de plaisanteries prennent cependant le contrepied de la définition précédente, et se distinguent au contraire par une intention et un effet antisociaux, clivants (sauf lorsque la perspective d’un ennemi commun se fait vecteur de socialisation) : ce sont celles qui se font aux dépends d’un tiers, comme la farce et la moquerie. L’exemple le plus bizarre et emblématique est celui de la première apparition du personnage de Siegfried, qui nous en donne donc dramaturgiquement une première impression déterminante : le « héros » entre avec un ours sauvage qu’il a capturé et « l’excite contre » (antreiben gegen) Mime, l’enjoignant de « frapper » et « manger » le nain ; il prolonge la jouissance du jeu dans un rire tonitruant qui fait écho à son propre cri de guerre walkyresque. Bien qu’il la justifie par le « besoin » de faire pression sur Mime afin d’obtenir l’épée qu’il a réclamée, cette farce apparaît d’emblée comme excessive, dangereuse et cruelle. Même en jouant le côté Tex Avery de cette scène, il est difficile d’en apprécier pleinement la qualité comique considérant ce qu’elle dit de la violence intrinsèque au personnage, qui n’est jamais réellement mise en question ou même jugulée. Au contraire, cela va empirant, comme en témoigne la mise en scène macabre de Siegfried après avoir tué froidement Mime, dont il jette le cadavre sur le trésor des Nibelungen avant de boucher l’entrée de la caverne avec la carcasse de Fafner : Mime est donc censé désormais pouvoir jouir de l’or tant désiré, et Fafner en être un « bon gardien ». Cette sophistication de l’ironie surprend de la part du candide héros, même si on peut en donner une explication morale et généreuse : fermer l’accès à l’or entaché de sang est ce qu’il y a de plus sage (puisque l’on s’entretue pour cette futilité), et au final Siegfried a trouvé le moyen d’offrir une sépulture à son père adoptif et d’enterrer le premier chapitre de sa vie. Cependant, cette dernière interprétation nous conduit dans les méandres d’une lecture psychologisante[2], et ne rend pas compte de la joie qui caractérise Siegfried, extérieure à toute vision d’ensemble et tout calcul, et reposant seulement sur le présent et le rire. En témoignent les seules réactions positives à l’humour de Siegfried : au moment de la mort de Mime, on entend le rire d’Alberich, et le récit de ce même épisode arrache également un « rire grinçant » à Hagen, qui en souligne l’ironie (« Ce qu’il n’a pas forgé, / Mime y a donc goûté ! ») : voilà deux personnages dont on ne souhaite pas vraiment se recommander, que ce soit pour la morale ou pour l’humour. Ce sont pourtant eux qui sont « bon public » de l’humour de Siegfried.

On peut discerner ici un procédé bien connu, celui de l’ironie tragique : par exemple, lors des adieux de Siegfried et Brünnhilde au début de Götterdämmerung, l’insistance avec laquelle la ci-devant walkyrie enjoint le héros à « se souvenir » (gedenken) d’elle, alors que c’est précisément de ce souvenir qu’il sera privé sous l’influence de la potion de Hagen. Par ailleurs, tous les agissements de celui-ci peuvent entrer dans cette catégorie, du serment prêté sur la lance avec laquelle il compte bien abattre Siegfried à son sonore appel aux sacrifices somptuaires, puis l’annonce qui lui fait pendant, une fois le meurtre commis (« Nous rapportons le butin de la chasse ! »), cruellement adressée à Gutrune de surcroît. Ces exemples suffisent à percevoir que cette ironie tragique, bien loin d’être un simple effet, est particulièrement signifiante : elle implique toujours différents niveaux de science et d’ignorance des personnages, qui révèlent les rapports de domination en jeu : Hagen, le plus grand manipulateur et ironiste, n’est pas le souverain de droit des Gibichungen, mais il l’est de fait, schéma que l’on retrouve dans toutes les interventions de Loge, et chez le Wanderer lui-même, dans sa scène avec Mime, auquel il fait mine de prêter une sagesse qu’il est bien loin de réellement lui attribuer (« je te trouve malin, crapule », lui dit-il, faussement gemütlich, chaleureux). D’ailleurs, un comportement similaire avec Siegfried  – le rire de Wotan étant alors authentiquement débonnaire et paternel – irrite le jeune héros au plus haut point, précisément parce qu’il se sent placé en position d’infériorité, et il brise ce rapport de domination en même temps que la lance de son grand-père, qui croyait pouvoir jouer avec tout le monde comme avec le nain, qu’il avait manipulé jusqu’à lui faire placer sa vie en gage, avant de lui poser cruellement un problème insoluble (faire reforger Notung à celui qui ne connaît pas la peur / enseigner la peur à Siegfried). Nous assistons aussi à un usage dysfonctionnel de cette stratégie de manipulation par Mime, qui croit subir volontairement « l’humiliation » (Schmach) que lui inflige Siegfried afin d’en récolter habilement le « salaire » (Lohn) : contrairement à ce qu’il en dit lui-même, et les compliments que lui adressent ironiquement aussi bien Wotan que Siegfried, il manque de Witz, mot qui revient à répétition le concernant dans la bouche des différents personnages, et qui désigne aussi bien l’esprit dans le sens d’intelligence que la capacité à l’humour[3] : Mime n’a pas le potentiel d’un ironiste, c’est-à-dire d’un dominant.

L’exemple le plus évident (et trivial) de domination par l’ironie est l’altercation verbale qui précède le combat armé de Siegmund et Hunding, provocations moquant ironiquement la virilité de l’adversaire : l’un est traité de proie pour les chiens, comme un vulgaire gibier, et l’autre accusé de se cacher derrière les femmes plutôt que de se battre. Un cas plus subtil est celui de la scène Brünnhilde/Wotan/Fricka : le rire désinvolte de la jeune Brünnhilde montre son indépendance vis-à-vis de la scène conjugale et de ses lourdes implications morales et politiques, mais elle ne rira plus après avoir été informée des tenants et des aboutissants, s’engageant au contraire avec le plus grand dévouement dans la cause qui lui semble juste ; et le rapport de forces entre les deux époux se joue aussi dans les pointes ironiques qu’ils s’adressent mutuellement – Fricka triomphe parce qu’elle sait frapper les zones sensibles (Brünnhilde possédera aussi cette caractéristique, sous sa forme la plus littérale, dans Götterdämmerung : les personnages féminins de Wagner ont souvent cette science pernicieuse, un des archétypes de la « mystique féminine »).

Bien loin d’être un simple condiment à la tragédie permettant d’en relever le goût, l’ironie et l’humour cruel nous font entrer au cœur des relations entre les personnages et même de la condition de leur existence, reliant les rapports de domination à la question plus générale du libre-arbitre. Cette pensée appartient de manière séminale à la pensée du Wagner, qui écrit déjà dans l’avant-projet du Ring : « Les Filles du Rhin raillent Siegfried, qui s’imagine aussi sage et fort qu’il est aveugle et enchaîné. » Présenté ainsi, le héros wagnérien semble sorti du moule du héros tragique de la Grèce antique, qui lui servait en effet de modèle, et justifie le recours au procédé de l’ironie tragique, porteur d’une signification philosophique équivalente : celui qui croit échapper au destin ou le contrôler n’en est que plus évidemment la victime, tant le combat de l’individu face au cosmos (chez les romantiques, la nature) est démesuré et désespéré, forcément perdu d’avance.

Mais il est intéressant que Wagner relie intimement cette vérité de tous les mythes tragiques à la question de la moquerie (Verspottung) et du rire, dégageant dans la phrase sus-citée le schéma d’une ironie porteuse d’un message proprement politique : chacun se moque de l’aveuglement des autres, sans prendre conscience du sien, ce qui conduit inévitablement à la déchéance de la communauté. Car ces Filles du Rhin qui rient de Siegfried sont aussi celles qui avaient provoqué Alberich jusqu’à lui faire maudire l’amour, et elles se révèlent tout aussi incapables de convaincre Siegfried de leur restituer l’anneau : elles ne sont pas plus sages ou fortes que lui. Wagner a développé cette idée au-delà de l’esquisse : Rheingold s’ouvre sur les rires des Filles du Rhin, et s’achève sur leurs pleurs et lamentations, qui à leur tour suscitent le « rire homérique » des dieux, tout à la jouissance de leur nouveau château et indifférents au malheur des nixes : c’est bien Homère en effet qui fournit le modèle de ce rire supérieur et victorieux, marqueur social de domination (dans le premier chant de L’Iliade, c’est le rire des dieux moquant le boiteux Héphaïstos). Domination aveugle, puisque cette même scène porte déjà en filigrane la marque du crépuscule de ces dieux hautains. Ce rire n’est pas si éloigné du rire mauvais d’Alberich ou de celui, monstrueux, des Walkyries que la perspective de morts nouvelles excite. C’est un rire cruel de jouissance immédiate, et qui aveugle celui qui le produit à l’avenir, et de fait les personnages les moins comiques sont ceux qui sont dotés de préscience (Erda et les Nornes) et ceux qui avaient pu être quelque peu comiques cessent de rire lorsqu’ils sont dessillés : Brünnhilde ne rit plus lorsqu’elle n’est plus une walkyrie, et Loge, tout en riant avec les dieux des Filles du Rhin, parle avec une ironie sombre de ces nouveaux maîtres du monde dont l’éclat est censé, selon ses propres mots, remplacer l’Or du fleuve – il s’apprête à se désolidariser, comme il le confie au public (« Ils courent à leur fin, / eux qui croient tellement durer » : sich wähnen, le verbe de l’ignorance dans laquelle on s’entretient, est le même que Wagner avait employé à propos de Siegfried dans son texte préparatoire). Ces rires imbriqués forment une sorte de chaîne alimentaire de l’ironie et, de fait, la visite suivante de Loge au Walhalla se fera sous la forme de l’incendie final qui consumera ces êtres qui n’auront eu de cesse de se qualifier d’ « éternels » (ewig), jusqu’à y croire eux-mêmes.[4] C’est alors que ce qui pourrait n’être que rires ponctuels servis par des procédés comiques (le « pantin à ficelles » qui met en scène des personnages qui se croient libres alors qu’ils sont manipulés, et la « boule de neige » qui développe le principe de la réaction en chaîne au-delà de « l’arroseur arrosé ») prend une dimension politique et cosmologique.

Humour et poésie : faire parler la langue.

Une forme d’humour dont nous n’avons pas encore vraiment évoqué l’importance, parce qu’il n’est pas aussi ancré « scénaristiquement » et n’est pas systématiquement un ressort comique, mais qui est pourtant au cœur du projet de Wagner, est le jeu sur le langage.

Il faut ici songer, comme pour le rapport au théâtre grec, moins à un parallèle qu’à une filiation revendiquée : avec le théâtre de Shakespeare. Wagner a plusieurs fois signalé son admiration pour celui-ci ; son deuxième opéra, Das Liebesverbot, était une adaptation de Mesure pour mesure ; et l’on a pu déceler jusque dans ses œuvres de maturité des reliquats d’influence dramaturgique (par exemple le motif du père déshéritant sa fille passe sans doute plus ou moins consciemment de King Lear à Walküre). De même, le modèle d’une œuvre mixte, mêlant comédie et tragédie (trait shakespearien que Goethe, Stendhal et Hugo ont fait passer dans le programme du romantisme), et donnant une fonction dramaturgique à la musique, a certainement inspiré celui qui voulait inventer un nouveau drame, et il en a retenu un des éléments les plus représentatifs du théâtre élisabéthain : la figure du clown, du bouffon, ce personnage de basse extraction présent à la cour des grands, qui fait le pitre mais qui est le plus lucide, figure dont l’incarnation wagnérienne est, comme dit plus haut, Loge. Un autre élément essentiel du théâtre élisabéthain est le pun, le jeu de mots dont une statistique prétend que Shakespeare en introduisait en moyenne 78 par pièce. Le caractère grivois qu’ils ont parfois les fait considérer par certains commentateurs comme la nécessaire faiblesse vulgaire d’un génie, alors que leur signification poétique dépasse les enjeux du pur divertissement destiné à faire ponctuellement rire le public, mais s’intègre à une esthétique et à un rapport au langage : les double sens des mots suscitent des rapprochements fulgurants qui, tout en mettant en lumière les plusieurs niveaux sur lesquels se construisent les interactions humaines (souvent sur une base sexuelle), mettent en valeur la construction même du langage, dont le rôle central dans notre perception du monde est constamment réactivé, incitant à une approche critique et analytique facilitée par la distanciation de l’humour. Analyser l’usage qu’en fait Shakespeare n’est pas l’objet de ce texte, mais notons pour illustrer notre propos l’efficacité du procédé par exemple dans un des moments les plus sombres de l’une de ses pièces les plus cruelles, celui de la mort de Mercutio dans Romeo and Juliet : le personnage jovial, champion du pun, trouve dans son agonie la force d’improviser une plaisanterie sinistre, et déclare : « … ask for me tomorrow, and you shall find me a grave man », jouant sur les deux sens de grave (sérieux / tombe). L’ironie touche le public instantanément, avant même qu’il ait eu le temps d’analyser pourquoi, la jonction des deux sens d’un mot s’ajoutant à la disjonction de la situation et du ton – en dehors de ce qui nous est appris de la générosité du personnage, les deux sens du mots qui étaient distincts se reconnectent dans une même connotation « grave », et imposent leur lourdeur comme une nécessité : même s’il y a deux interprétations, il n’y a qu’une issue possible, la mort, vers laquelle la pesanteur du mot grave même tire inexorablement. Il est évident que cet usage magistral de ce qui semble à premier abord être de l’humour potache a séduit le librettiste Wagner dans son idéal d’une fusion, dans l’art, du signifiant et du signifié.

La poétique wagnérienne hérite de ce procédé, qui est fondu avec la tradition germanique et nordique du Stabreim (vers allitéré) qui, trouvant son origine dans des nécessités de mémorisation de la poésie, devient chez Wagner une espèce de pun généralisé réactivant en permanence des réseaux sémantiques à travers les réseaux phoniques. L’humour doit ici retrouver sa fonction de fulgurance, le rapprochement de sens induit étant provoqué par une réaction viscérale et immédiate qui s’intellectualise (dont la forme la plus simple est le rire), et s’inscrit dans le projet d’une œuvre d’art totale accessible à quiconque, même aux moins cultivés, en agissant quasi physiquement sur le public plutôt qu’intellectuellement (sa conception de l’orchestre et la théorie des leitmotive participant du même projet cognitif) – un projet dont la réalisation nous touche nécessairement moins en pratique, plus d’un siècle plus tard et n’étant pas de culture germanophone, sans parler des conditions de représentations usuelles de l’opéra où les mots sont difficilement intelligibles. D’autant que dans la théorie de Wagner, développée dès Opéra et Drame (1851), la langue allemande se prêtait de manière optimale à cet exercice : « il y avance que, des trois langues principales dans lesquelles l’opéra s’écrit, l’allemande est la seule “qui entretienne dans l’usage ordinaire un rapport immédiat et reconnaissable avec ses racines” de par sa structure en agglutinations qui lui permet de former intuitivement des mots sans recourir à des étymologies étrangères, et où les dérivés sont nombreux. »[5] Les précédents remontent ici plus loin encore que Shakespeare ou la poésie germanique, et l’on peut imaginer que Wagner a également pensé aux jeux de langage de l’Ancien Testament en faisant la poétique de sa cosmogonie germano-européenne – songeons par exemple à l’invective du livre d’Isaïe (24:17) : « Épouvante, fosse et filet sont sur toi, habitant de la terre », qui joue dans l’énumération ternaire sur la parenté phonique entre pahad, wa-pahath et wa-pah ; notons que la structure des langues sémitiques, combinant différentes racines directement compréhensibles, et le fait qu’elles ne possèdent pas de voyelles écrites, rendent ces jeux de mots beaucoup plus aisés : de manière évidente, l’Ancien Testament et les œuvres de Wagner auraient eu une toute autre forme (si tant aient que leur genèse eût été possible) dans un contexte francophone, où les meilleurs effets allitératifs connus dans la littérature sont de vagues harmonies imitatives peu convaincantes.

Wagner, qui a conscience de la nécessité d’inventer sa propre langue afin de systématiser le projet qui l’intéresse, travaille à partir de matrices phoniques qui ont leur importance déjà dans l’attribution et la signification des noms (cf. la scène où Sieglinde donne son nom à Siegmund, celle où Brünnhilde baptise Siegfried, qui est censé apporter Frieden, la paix…) :

– W : Wotan/Wolfe/Wälse/Walvater/Wanderer, Walküre/Walhall, Wehwalt
– F : Fricka, Freia, Froh, Fasolt, Fafner (personnages mythologiques « primaires »)
– S : Siegvater [= Walvater, double nom reliant les deux lignées], Siegmund, Sieglinde, Siegfried
– G : Gibich, Grimhilde, Gunther, Gutrune

Le W, associé à Wotan et à son œuvre, a une signification primale, puisque c’est aussi la lettre des Filles du Rhin et de Wala (Erda), et l’on voit qu’il faut une génération de transition pour aboutir au S qui s’en libère. S’y associent souvent des mots importants tels Wunsch (vœu, désir), weis (sage) et Wille (volonté) dont la répétition ne se justifie pas seulement par l’allitération, mais crée un réseau d’associations tissé par les échos sonores. Quoiqu’on le trouve peu séparément, le mot Wal (combat) est constamment associé à Wotan, et demeure caché dans d’autres mots, secret (au point que Fricka ne comprend pas le nom du Walhall et réclame une explication) : il apparaît dans un jeu de mots de Brünnhilde explicitant la fonction des Walkyries (« wer mich gewahrt / zur Wal kor ich ihn mir » : « celui qui m’aperçoit, je l’ai choisi pour qu’il combatte pour moi », pour traduire approximativement), et dans les noms mêmes des vierges guerrières, construits à partir de racines germaniques renvoyant au lexique militaire, à commencer par wal (Waltraute) et son équivalent hild (Brünnhilde, Gerhilde) – on peut d’ailleurs se demander, en mettant une fois de plus entre parenthèses l’hypothèse de l’humour involontaire, à quel point ces variations ne sont pas conçues (au même titre que les noms des Filles du Rhin d’ailleurs) pour être parodiques et grotesques, tout comme leur cri de guerre, et peut-être même le thème qui accompagne leur chevauchée.

Dans le cas de la branche humaine de la descendance de Wotan, les Wälsungen, c’est le rapprochement avec wild qui est plus fréquent.

Certains noms font bien sûr l’objet de jeux de mots, explicitations et rapprochements qui rendent plus évidente leur signification : si Hunding, associé au chien (Hund) est un cas évident – comme la plupart des dieux d’ailleurs –, Loge est par exemple souvent rapproché par ses interlocuteurs de Lohe (la flamme), et Freia, dont le second nom est Holda, fait l’objet du chiasme explicatif « die Holde… die Freie » (la douce / la libre). De même, on apprend que le nom d’Alberich dérive du mot Albe, qui qualifie également Wotan, et en fait légitimement le pendant lumineux du nain obscur, dont le peuple, celui des Nibelungen, est phoniquement rapproché de Nacht (nuit) et du verbe sich neigen (s’incliner), évoquant le fantasme de l’asservir, exprimé dès la première scène de Rheingold.

Il serait fastidieux d’établir un relevé statistique de tous les réseaux d’allitérations élaborés par Wagner, d’autant que la nécessaire restriction du vocabulaire qu’ils induisent ne contribue pas à la richesse poétique des livrets. En revanche, certains rapprochements ponctuels amenés par le Stabreim peuvent, variablement, permettre une scansion ingénieuse et signifiante (« den Grimm verjagt’ ihr der Gram », « le chagrin chassa pour elle la colère », dans le récit de Siegmund ; ce binôme revient à quelques reprises dans le cycle, comme blühen/Blut, fleurir/sang)voire un usage ludique des rythmes et des sonorités de la langue : ainsi, le rapprochement fait par Fricka entre les montagnes et l’idée de se cacher, qui évoque également les sonorités du Burg (« Wo in den Bergen du dich birgst… », « Là où tu te caches, dans les montagnes… »), et les scènes de Mime, par exemple. De manière générale, il est vrai que les allitérations entourant certains mots clefs mettent en valeur leur expressivité (la douceur de Liebe et Minne, l’amour, Lenz, le printemps, Wonne, la volupté et le délice… le chuintement pernicieux de Schmach, l’infamie, Scham, la honte, Schande, l’opprobre, schwach, faible, Schächer, canaille…) – mais il faut admettre qu’aussi géniale que puisse sembler l’idée de cette revitalisation cratylienne de la langue en théorie, son application systématique use le procédé et menace à tout instant, ici encore, de sombrer dans le comique involontaire.

On ne se convaincra pas que Richard Wagner est un maître de la comédie. Plus encore, on est en droit de se demander si ce n’est pas à tort que l’on cherche à certains endroits de l’humour et de la distanciation, dans un effort de « sauvetage » dramaturgique de certains aspects de son œuvre qui sinon sembleraient condamnés à être rangés dans la catégorie du folklore obsolète ou des caprices d’un mégalomane, se répartissant sur différents degrés de l’échelle du ridicule, ou du pervers. Il me semble cependant nécessaire de réaliser pleinement la place que le comique et le ludique devaient avoir de droit dans le vaste projet du Ring, et d’en voir la trace à tous les niveaux, et sur tous les plans, de l’œuvre – tout en prenant acte, au besoin, de certaines faiblesses dans la réalisation de ce projet, pour comprendre lucidement comment nous pouvons, aujourd’hui, l’appréhender.

La question de l’humour est en effet un moyen de poser le problème de l’interprétation contemporaine d’œuvres du passé, tant l’humour est ancré dans un temps et un lieu et même dans la relation à un public et à ses références. Ce fait n’empêche pas de continuer à jouer les comédies classiques autant que les anciennes tragédies, parce qu’elles continuent de nous dire quelque chose à travers leur part inactuelle. Le Ring est porteur du même paradoxe, éclectique et œcuménique qu’il est dans son projet, creuset autant que matrice d’une mythologie touchant à des motifs universels, sans cesser pour autant d’être une œuvre ancrée dans le contexte de sa fabrication, héritière d’une époque, à certains égards symbolique de son temps, tout en étant une entreprise singulière, et même personnelle. C’est donc le travail de l’équipe contemporaine qui souhaite faire vivre aujourd’hui ce monstre engourdi d’un autre siècle que de procéder avec soin, articulation après articulation, sans chercher à sauver les membres qui ne peuvent pas l’être, mais faisant circuler du cœur aux extrémités, par les artères dramaturgiques et musicales, le sang chaud (florissant, dirait Wagner) de notre époque. Dans cette entreprise, le comique peut jouer un rôle crucial, surtout dans la marge de manœuvre offerte par les possibilités de dissonances et décalages et le langage des gestes et de la chorégraphie.

Mais il convient surtout de se souvenir que cet humour ponctuel est avant tout au service d’une chose plus forte et essentielle qui est la joie, incarnée par la rencontre de deux êtres : Brünnhilde, die Lustige (la Joyeuse) et Siegfried, der lachender Held (le Héros rieur), eux qui se saluent mutuellement dans l’extase d’un « leuchtende Liebe, / lachender Tod » (« amour rayonnant, mort rieuse ») – leur union, advenue par la force de mécaniques politiques et cosmiques, se dénouera aussi sous l’impulsion de ces mécaniques, non sans avoir permis la destruction d’une société qui n’était plus viable, comme l’œuvre de Wagner même est menacée de l’être sans l’apport de ses nouveaux lecteurs (au plateau, en salle, ou ailleurs), quitte à ce que ceux-ci en rient parfois, comme Siegfried rit du Wanderer, avec insolence et cruauté.

Ce n’est en revanche pas faire violence à l’œuvre et à l’intention de Wagner que d’affirmer que si l’univers du Ring disparaît dans le déluge final, c’est notamment parce qu’il ne sait plus rire avec joie.


[1] « [La poésie, dont l’aboutissement est le drame,] se mettra à faire comme la nature, à mêler dans ses créations, sans pourtant les confondre, l’ombre à la lumière, le grotesque au sublime, en d’autres termes, le corps à l’âme, la bête à l’esprit. » (Préface de Cromwell, 1827) Sont également développés les arguments que nous avons évoqués sur la nécessité dramaturgique du grotesque en contraste avec le sublime dans l’équilibre de l’œuvre – Cromwell, drame-monstre dont la représentation durerait quelque huit heures, posant à cet égard des questions comparables à celles du Ring.

[2] Voire psychanalytique : le rire de Siegfried devient alors selon la définition freudienne une réaction de défense, et sa mise en scène un moyen de mettre à distance sa propre émotion hypothétique ; et on peut aller jusqu’à considérer que maintenant qu’il a tué à moitié le père, ce qu’il finira de faire en brisant la lance de Wotan d’un geste castrateur, il ne lui restera plus qu’à épouser sa mère, en l’occurrence sa demi-tante, Brünnhilde, parachevant ainsi son initiation œdipienne. Mais nous nous égarons…

[3] Le travail de Freud sur le mot d’esprit dans Der Witz und seine Beziehung zum Unbewußten (1905) est à n’en pas douter un outil plus fructueux dans l’étude de Wagner que la question œdipienne évoquée plus haut.

[4] En tout, cet adjectif apparaît sous une forme ou sous une autre 52 fois dans les livrets complets du Ring – il qualifie les dieux ou d’autres choses qui, comme eux, s’avèrent ne pas être si éternelles que cela (ou qui sont « finies pour toujours » !), fausse contradiction rendue apparente dans l’expression « der ewigen Götter Ende », « la fin des dieux éternels » ; cet oxymoron, ou une variante, est par sa répétition un exemple d’équivalent littéraire des leitmotive qui apparaissent dans la musique, et stylistiquement il constitue comme eux un « accord » qui saille dans la mélodie infinie.

[5] Cf. « L’opéra, un creuset européen ? Rêverie d’après Wagner », Revue T&M n°6, p. 13.

DER ERLKÖNIG – un exercice de traduction

Abordée d’abord comme un exercice scolaire en cours d’allemand en khâgne, la traduction du « Roi des Aulnes » de Goethe, a priori intimidante, se tentait avec d’autant moins de complexes que la célébrité de l’original et le nombre de traductions existantes libère le traducteur de l’angoisse propre aux textes auxquels il s’agit de donner leur première et peut-être dernière chance dans une autre langue : le résultat sera quoi qu’il arrive une « version » (dans tous les sens du terme) parmi d’autres. On est par ailleurs mis dans de bonnes dispositions par le fait que le nom même du personnage éponyme résulte d’une erreur de traduction du danois eller (elfe) par l’allemand Erle (aulne), plaçant donc le poème entier sous le signe de la productivité de la tension traduction/dérivation/invention. Et puis, il existe je crois une forme de loi du talion littéraire : Brecht a si allègrement pillé les textes de ses collègues qu’on peut le piller sans remords, Heiner Müller a si méticuleusement désossé tant d’œuvres pour construire ses machines dramaturgiques qu’on peut prudemment démonter ces dernières, et les récritures de Hafiz par Goethe dans son Divan occidental-oriental nous autorisent à récrire Goethe, à comme lui avec d’autres réinventer à partir de lui une autre poésie.

Voici donc deux traductions-récritures réalisées à la suite en 2008. La première version transpose le tétramètre ïambique goethéen en alexandrins tout aussi classiques, dans un effort de préserver la « cavalcade » de la ballade originale et les effets de densité qu’elle permet, dans des tonalités que beaucoup de lecteurs séparent aujourd’hui difficilement des solutions que propose Schubert dans sa mise en musique. La seconde version est une libre récriture qui plutôt que de reproduire les partis-pris formels de l’original repère les endroits où ils donnent lieu à des effets intéressants (telle rime, tel rythme, tel enjambement, telle métaphore) et invente des manières de transposer ceux-ci directement. Le jeu avec le poème de Goethe et le sentiment d’un « texte hanté » deviennent eux-mêmes matrices d’effets, au service de la réinvention du registre fantastique – sur lequel joue Goethe dans l’esprit du Sturm und Drang – en l’inquiétante étrangeté du dévoiement du merveilleux enfantin par un prédateur, plus proche de nous. L’acte de traduction s’enfonce donc ici plus loin dans les strates sous-jacentes du texte.

Je n’avais sans doute fait la première version que pour permettre la seconde, et en quelque sorte prouver la supériorité de l’attitude traductionnelle dont elle relève.


DER ERLKÖNIG

Wer reitet so spät durch Nacht und Wind ?
Es ist der Vater mit seinem Kind ;
Er hat den Knaben wohl in dem Arm,
Er faßt ihn sicher, er hält ihn warm.

Mein Sohn, was birgst du so bang dein Gesicht ?-
Siehst Vater, du den Erlkönig nicht ?
Den Erlenkönig mit Kron und Schweif ?-
Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif. –

« Du liebes Kind, komm, geh mit mir !
Gar schöne Spiele spiel ich mit dir ;
Manch bunte Blumen sind an dem Strand,
Meine Mutter hat manch gülden Gewand. »

Mein Vater, mein Vater, und hörest du nicht,
Was Erlenkönig mir leise verspricht ?-
Sei ruhig, bleibe ruhig, mein Kind !
In dürren Blättern säuselt der Wind.-

« Willst, feiner Knabe, du mit mir gehn ?
Meine Töchter sollen dich warten schön ;
Meine Töchter führen den nächtlichen Reihn
Und wiegen und tanzen und singen dich ein. »

Mein Vater, mein Vater, und siehst du nicht dort
Erlkönigs Töchter am düstern Ort ?-
Mein Sohn, mein Sohn, ich seh es genau :
Es scheinen die alten Weiden so grau.-

« Ich liebe dich, mich reizt deine schöne Gestalt ;
Und bist du nicht willig, so brauch ich Gewalt. »
Mein Vater, mein Vater, jetzt faßt er mich an !
Erlkönig hat mir ein Leids getan !

Dem Vater grauset’s, er reitet geschwind,
Er hält in den Armen das ächzende Kind,
Erreicht den Hof mit Mühe und Not ;
In seinen Armen das Kind war tot.

Johann Wolfgang von Goethe, 1782

LE ROI DES AULNES

Qui est-ce, qui galope aussi tard dans la nuit ?
C’est le père, monté avec son jeune enfant.
Il tient bien son garçon serré tout contre lui,
Sa chaleur lui tient chaud, son bras est rassurant.

« Mon fils, pourquoi cacher ton visage en effroi ?
— Le roi des Aulnes, père, il nous suit, prenons gare !
Vois-tu pas la couronne et la traîne du roi ?
— Mon fils, ne t’effraie pas, c’est un banc de brouillard. »

« Allons, mon joli, viens, prends ma main et suis-moi !
Je veux jouer avec toi à des jeux délicieux.
Vois les fleurs bigarrées à l’orée de ce bois !
Ma mère a des habits brodés d’or merveilleux. »

« Mon père, mon cher père, au moins n’entends-tu pas
Les promesses qu’il vient me sussurer tout bas ?
— Sois calme, appaise-toi, ne crains rien, mon enfant,
Dans les feuilles d’automne on entend quelque vent. »

 « Pourquoi ne pas me suivre, ô belle tête blonde ?
Mes filles sont là-bas. Je veux te présenter.
Elles t’introduiront dans leur nocturne ronde :
En dansant avec nous tu pourras y entrer. »

« Mon père, mon cher père, au moins ne vois-tu pas
Ses filles voltiger dans cette ombre, là-bas ?
— Oui, je les vois, mon fils, je comprends ta hantise :
Les saules sont baignés d’une lumière grise. »

« Tu es beau, mon petit, ton port est si charmant
Que je te forcerai si tu n’es consentant !
— Mon père, mon cher père, il me tient, le brutal !
Père, au secours, le roi des Aulnes m’a fait mal ! »

Le père est effrayé, il galope en fureur
(Contre lui son enfant gémit dans sa douleur)
Et il atteint la ferme en un ultime effort.
Mais dans ses bras tremblants, son enfant était mort.


LE ROI DES AULNES

Deux silhouettes noires cheminent dans une allée
rouge, une allée d’automne.

C’est le soir, il n’y a qu’elles
(et les arbres qui bruissent
doucement les arbres de mort qui saignent)
les deux silhouettes
la grande et la petite
le père et son enfant.

Le jardin va fermer. Le père, dont le manteau tombe
avec majesté avance à grands pas.
Il tient à bout de bras
la petite main froide du fils qui traîne aussi
qui ne suit pas.

« De quoi as-tu peur, mon fils ? Je sens ton visage trembler dans un pli de mon manteau.

— Papa, le roi des Aulnes est là, tout près de nous, ne le vois-tu pas, couronné de lumière et suivi de sa traîne fumante ?

— C’est la brume du soir, mon fils, avec un peu de soleil et de lune dedans. »

« Mon bel enfant, suis-moi. Dis-moi ton petit nom.
Je veux jouer avec toi à des jeux interdits,
Je veux te caresser et te montrer des choses
Que tu n’as jamais vues, et je te glisserai
Des fleurs dans les cheveux, et je t’habillerai
Des robes chamarrées, des bijoux de ma mère ! »

« Papa, papa, écoute ce que me dit le roi des Aulnes ! Il parle et je ne veux pas entendre, il dit des choses, je ne veux pas comprendre !

— Tout va bien, mon fils, ne crains rien, ce sont les feuilles de feu tisonnées par le vent. »

« Pourquoi hésites-tu ? Tu auras des bonbons.
Mes trois filles, là-bas, en servent par bouquets :
Elles t’en offriront, si tu veux bien danser.
C’est un jeu, une ronde : on y entre en dansant,
Et la danse te berce et berçant t’intronise.
Je veux t’y voir aussi, je veux te voir danser. »

« Papa, papa, regarde, là-bas, dans ce coin sombre, les trois filles du roi des Aulnes ! elles dansent en riant d’un rire très joli et horrible à la fois !

— Oui, je les vois, mon fils, ces trois saules qui le soir ne sont que trois ombres grises. »

            « Mon enfant, ton visage est beau comme un suaire,
            Et ta lèvre écarlate a tremblé à l’instant
            Comme une feuille dont le vent est amoureux
            Et qui lui cède enfin et se laisse emporter.
            Laisse-moi te passer la main dans les cheveux
            Comme une brise douce, et baiser ton visage.
            Suis-moi, mon beau. Suis-moi,
            ou je t’y forcerai ! »

« Papa, papa, il m’a attrapé le bras, il me prend par le col, il me tire… Au secours, papa, j’ai mal, le roi, le roi des Aulnes me déchire ! »

La sueur déjà coulait dans les sourcils du père
et ses tempes battaient — mais il croit à ce cri
que son cœur va crever.

Soulevant des deux bras
son fils, il serre contre lui
le pauvre être qui souffre et qui gémit sans voix.

Le père
court aussi vite qu’il le peut sans tomber,
les feuilles et la poussière
souillent son grand manteau et ses beaux souliers.

À bout de souffle et prêt à chanceler,
il arrive à la grille, enfin, et s’effondre.

Agenouillé, il sanglote de joie, heureux d’entendre
la rumeur des voitures, heureux de sentir
leurs phares aveuglants.

« Ne crains rien, mon fils, tu es sauf — dans la rue — dehors. »

L’enfant ne répond pas
Il est inerte dans ses bras
Il est mort.